Tribune. Voilà un mot dont on peut dire qu’il n’encombre plus vraiment l’esprit de quiconque, tant sa familiarité laisse croire que sa signification est évidente alors qu’il n’en est rien.

Après avoir été le but opiniâtre des révolutions du dix-neuvième siècle, pour lequel tant de vies ont été sacrifiées, avoir décoré tant de discours d’hommes illustres comme les vaticinations de pathétiques obscurs, avoir orné le fronton des édifices publics après que la République comme l’Empire en aient fait le fleuron de leurs devises, voilà ce mot dévidé, comme désossé, jeté en pâture aux commentateurs de l’inutile qui s’en parent comme d’une conquête de la horde LGBT et consorts et qui font razzia de ce qui nous restait encore d’un passé où l’homme s’était hissé à être plus qu’un singe, quand Rome avait hérité de la Grèce les insignes de la beauté. Liberté vous dis je! Quelle liberté ?

Celle de détruire les statues de Colbert, de profaner Napoléon le Grand, libérateur des peuples d’Europe, d’insulter Baudelaire et de rajouter des « e » muets aux noms communs ? Etre libre nous dit Sénèque, c’est mépriser la mort, trop vulgaire et ancillaire aux yeux de qui sait vivre. Le mot est lâché, être libre c’est ne pas se soucier de la mort. Honte soit portée aux covidards, covidiques, et même aux covideurs, pour paraphraser le poète. Qui ne se souvient en effet de la merveilleuse chanson de Georges Brassens, ce sétois d’exception qui s’était ouvertement permis de citer l’autre sétois , auteur du Cimetière marin , en rapportant la phrase en question, que les lois serviles du jour nous interdisent de citer dans son intégralité. Rappelons simplement que la chanson commence par ces mots fatidiques : « Le sage avait raison… ». Ô combien raison! Quand il ne vous reste aucun surmoi, quand vivoter s’appelle exister, quand obéir s’appelle aussi dénoncer, quelle est la liberté possible?

La liberté c’est être soi, et jamais quelqu’un d’autre, s’habiller comme on l’entend, parler comme on le veut, plus encore juger à sa guise, afin de n’être jamais perdu, dans le troupeau des bêtes à cornes dont Nietzsche nous dit qu’il habite pour l’éternité une ville nommée « la vache multicolore ». C’est tout dire. Le défilé permanent auquel « les étranges lucarnes » nous convie tous les jours comme au spectacle des pénitents de Séville,  pauvres Balkany, Georges Tron, Roman Polansky, Gabriel Matzneff, Nicolas Sarkozy, Bernard Tapie et tant d’autres que j’oublie,  est une pitrerie à laquelle il est obscène de consentir. Honte aux Erynnies, elles font vomir du fond des gorges ce qu’un homme libre justement ne peut tolérer en lui : l’envie. Un homme libre, ce beau livre de Barrès est à lui tout seul une réfutation de ce souillis ainsi qu’un brevet destiné   à distinguer la jeunesse libre.

Alors amis, vêtez-vous comme vous l’entendez, usez des tournures lexicales qui vont sont chères et laissez sans crainte marmonner les autres, chacun parle comme il l’entend, dites Madame le ministre si ça vous chante, vous n’avez pas encore un gendarme dans la bouche pour trier dans vos labiales, et portez de la fourrure, mangez de la viande, votez enfin comme vous voulez. La liberté, c’est  aussi l’isoloir.

J’ai évoqué Sénèque, il faut y revenir. L’enseignement du grand homme c’est que la peur est toujours une mauvaise conseillère car elle installe la mort au milieu des préoccupations essentielles de la vie au lieu de l’en chasser.

Le défilé des masques auquel nous avons assisté depuis près de dix-huit mois est plus qu’un signe de servilité, c’est la prémonition d’une abdication peut-être définitive de la dignité de l’être humain par laquelle celui-ci s’était justement différencié de son aïeul le singe, cité en début d’article. Ainsi que le disait Bonaparte à l’un de ses commensaux, « Tout hussard qui n’est pas mort à trente ans  est un jean-foutre ». Autres temps, me direz-vous. Mais autres gens aussi.

Ceux d’aujourd’hui sont davantage soucieux du panier de la ménagère.Cherchons-y bien, trions dans les denrées: un tablier de sapeur? Que nenni, une belle petite langue de veau? Rien de tout cela, mais des « burgers » en série que l’on n’ose même plus nommer des « bourgeois », ce qui est pourtant leur nom de baptême. Oublions même la notion de baptême, par respect pour le mot beaucoup plus que par égard pour ceux que celui-ci offusque.

J’ai dit que pour Sénèque, vivre dans la peur était renoncer à vivre.

En revanche, dans l’oeuvre poignante et grandiose qu’est son Stabat Mater, Pergolese propage l’amour de la vie en exprimant pourtant la douleur de la mère au pied de la Croix. Stabat Mater dolorosa…

Et nous?

Jean-François Marchi

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