Jean-François Marchi

Herbert Marcuse a écrit dans les années 70 un livre sous ce titre qui pronostiquait en la redoutant, la disparition progressive de l’humain dans ses caractéristiques libérales au sens que l’on donne à la liberté dans l’acception voltairienne du terme. Ainsi de l’idéal de « l’honnête homme » tel qu’il s’était dégagé au XVIIème siècle, la société avait ingénié le type du bourgeois universaliste et lettré devenu le modèle du citoyen des toutes nouvelles démocraties. Le Frédéric-Thomas Graindorge d’Hippolyte Taine en est l’exemple comique.

Marcuse craignait que le système moderne de la société industrielle nous conduisît vers un état de surveillance à ce point répressif que les différences inhérentes à la nature humaine ne fussent amenées à disparaître par le gommage progressif des disparités, ne laissant subsister  de la trame originelle de l’être que son squelette réduit à la plus simple et unique dimension. D’où le terme « unidimensionnel ». On y vient. Demain  plus d’argent liquide pour pouvoir tracer les dépenses du quidam , après-demain plus de livres, et dans le futur plus de mots, puisqu’auront été interdites toutes les expressions bizarres, choquantes, et pour tout dire différentes. Mais plus de viande non plus, plus de fourrure pour se vêtir, plus de cigares , plus d’alcool , plus d’abats, adieu cervelles au beurre noir et tripes à la mode de Caen , et l’on mangera des vers pour complaire à la vermine qui grouille déjà par analogie sémantique. Il est là le négationnisme car il prétend à l’abolition de notre histoire la plus intime. Les propagateurs de ce dessein mortifère sont les seuls révisionnistes du temps présent. Quelle honte et quelle pitié!  Je pense aux Dix recettes d’immortalité du divin  Salvador Dali, coruscant provocateur dont le dernier combat fut de lutter avec génie contre ce qui apparaissait déjà comme l’amorce de la pensée unique.

Je ne peux manquer de me souvenir de cet étonnant personnage revêtu d’un manteau en vison agitant une canne d’argent spectaculaire et prononçant des aphorismes scandaleux à s’en décrocher la mâchoire, pour éclater d’un rire énigmatique au visage stupéfait de ses interlocuteurs médusés.

C’était ainsi que le peintre s’assurait contre la banalité dont la menace est en train malheureusement de subvertir le monde. Sculpteur ahurissant, Dali renversait la signification de la raison utilitaire pour préférer le rêve, seule condition pour ne pas mourir. Que dire de ce qu’on nous raconte aujourd’hui dans les boîtes à parlotte?

Puisqu’on s’est débarrassé de Gabriel Matzneff, qui donc irait répandre les cendres d’Henry de Montherlant sur les flots de l’océan ? Qui aurait le cran de composer le Bal des Vampires  à la place d’un Roman Polanski interdit de caméra ? Et enfin qui oserait lancer comme Jean Richepin aux contempteurs de poètes: « Le peu qui viendra d’eux à vous, c’est leur fiente ».

Masqués comme il se doit, nos maîtres mènent la danse. A peine refermées les festivités qui n’ont pas eu lieu pour l’anniversaire du captif de Sainte-Hélène, nous voilà repartis à valser sur la musique des préconisations judiciaires à la veille des élections présidentielles, les vampires n’étant  pour la circonstance évidemment pas ceux ni celle que l’on s’apprête à dénoncer. La farce se prépare comme l’eussent chanté nos amis martiniquais sur l’air d’Adieu foulards, adieu madras , pour ne pas dire adieu Fillon, puisque ça va recommencer.

Claude Rich, dans le film Les Tontons Flingueurs s’autorise à dire à son futur beau-père Lino Ventura « Les cours de morale, vous vous les gardez mais en suppositoires, et encore pour enfants ». Et pourtant, le Garde ronchon nous en prépare d’autres. Ces mauvaises manières ont commencé hélas il y a bien longtemps avec la feuille d’impôts de Jacques Chaban-Delmas , la médaille de la résistance de Françoise Giroud et combien d’autres affaires qui hélas pour le souvenir d’ Octave Mirbeau ne sont plus du tout des affaires mais des machinations. Disons-le, prendre l’air méchant ne rend pas plus compétent les dispensateurs de bons conseils. C’est au contraire l’indice révélateur d’une indécision qui masque, (encore un masque !) une irrésolution foncière dans la conduite des affaires publiques. Ricet Barrier, le chanteur goguenard avait composé fort à propos la complainte de la servante du châtiau qui vide et rince les siaux. Ça vaut certes mieux que les garder dans l’état où ils sont.

Grand papa qui en avait vu d’autres et tellement fait d’autres ne disait-il pas à sa petite progéniture avec un air de garde-champêtre courroucé « Petits, il ne faut pas jouer au docteur ! ».

A quoi donc jouerons-nous alors aux prochaines élections présidentielles?  A la fille de l’air ?

Jean-François Marchi

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