« La France, un pays dévasté par la violence, l’inculture, l’incivilité et la grossièreté »

La perte du sens commun est une faute de goût. Qu’un personnage public puisse s’exprimer comme un enfant prononçant des gros mots pour éclater de rire à l’énoncé de sa provocation, ramène sa parole à la valeur d’un caca-boudin. Ainsi dans La chanson du bébé,   Gioacchino Rossini faisait-il conclure le ténor par ce final triomphant: « Atchi pipi, maman, papa, caca ». Il en est de même de la parole présidentielle. Le débat progresse, on le voit. Je pourrais citer La complainte du prisonnier de la Tour de Londres pour corser l’image: « Quand il fut sur le trône il se mit à chanter,  J’emmerde les gendarmes et la maréchaussée ». On progresse toujours.

« Emmerder les français » est certes un programme, mais on peut regretter qu’à l’inverse d’Alfred Jarry, le monarque ait oublié d’ajouter un « r » au mot de Cambronne. Merdre, c’est quand même plus littéraire, et de monarque à monarque, le Président aurait rendu à son collègue Ubu l’hommage qu’un roi doit à un autre roi. Que voilà qui a de la gueule :  « J’emmerdre les français ! », Ubu est au pouvoir et la langue se délite. Les comportements aussi.

Il y avait une politesse jadis qui exigeait qu’un élu ne s’exprimât qu’avec le respect que l’on doit à son électorat, somme toute constitué de personnes honorables puisqu’il fallait solliciter leurs suffrages avec l’humilité qui sied. En effet, la fiction républicaine exige que l’on ait en mémoire toujours le fait que le peuple  est le seul roi légitime du pays, l’élu n’étant que son délégataire, fût-il Président. 

La politesse est de rigueur, ne serait-ce que par respect pour les institutions et l’ambiance générale que l’on voudrait voir régner dans l’exercice du pouvoir pour assoir sans conteste sa légitimité. Et puis, parce qu’il faut bien que quelqu’un règne à la fin, autant que ce soit la politesse ! Entre les chansons en langue de Rap qui dégradent, déshonorent et insultent, les vociférations de la rue, les attaques répétées au sacré, comme le déboulonnage de la statue de Saint-Michel à Paris et la disparition de la référence aux Saints dans le calendrier, il ne manquait plus que le trône s’abaissât à rentrer dans la bataille des chiffonniers, ordure aux lèvres.

Et que Tartuffe y aille de sa fielleuse et fausse comparaison avec le  Président Pompidou auquel il prétend emprunter la formule. Pompidou était débonnaire quant à lui, et son propos insistait sur le fait qu’il ne fallait justement pas emmerder les français. Cela n’a donc rien à voir, Tartuffe n’est pas seulement le roi des hypocrites, il est aussi le roi des menteurs :  Couvrez ce sein que je ne saurais voir. 

« L’esprit souffle où il peut et non pas où il veut » répond Faust au diable  Méphistophélès; le moins qu’on puisse en dire c’est qu’il ne règne pas céans, pour poursuivre la métaphore sur le règne parce qu’ on ne voit rien souffler.

L’absence de manières a de visu dévasté la boutique. Et l’on vote encore? Pour combien de temps? Dans un livre épatant intitulé Dictionnaire de la langue verte, Auguste Le Breton avait énuméré les injures et grossièretés dont l’argot était capable pour la plus grande rigolade des marlous, des filles et des harengs. Je garde en mémoire un joli dessin, dû à la plume du dessinateur Oberlé intitulé Le bar où les harengs vont boire. On n’est pas loin de la scène à force de merdouilles.

Parce que le niveau général de la culture s’affaisse, parce que la langue s’effondre, parce que l’Académie Française ne fait pas son travail de police qui lui est constitutionnellement dévolu, parce que la morale véritable qui commande le respect des attitudes a pris l’eau pour être remplacée par un prêchi-prêcha approximatif, le débat est tombé comme la République à l’étage du père Ubu. Merdre, encore et toujours ! Et c’est beau ça! Ça donne envie ?

Précisément,  que vont donner les prochaines élections puisque la filouterie des uns interdit certain qui aurait ses chances de se présenter ? Mais il y aura encore de bonnes raisons de morale pour justifier cette imposture. Comme le disait l’Abbé Debarge, mon professeur de philosophie, il y a maintenant plus de cinquante ans, « Le débat de la forme et du fond est un faux débat, car le fond remonte toujours sur la forme ». 

Ce qu’on voit sous nos yeux est donc malheureusement la réalité : un pays dévasté par la violence, l’inculture, l’incivilité, la grossièreté et le mensonge, auquel il faut ajouter aujourd’hui les injures et les insultes qui nous viennent du plus haut en guise d’exemple à suivre. 

Ecoutons Rossini :

Maman, le gros bébé t’appelle il a bobo
Tu dis que je suis beau quand je veux bien faire dodo
Je veux des confitures, c’est du bon nanan
J’ai du bobo maman
Atchi pipi, papa, maman, CACA

Jean-François Marchi

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