Difficile de résumer la vie de Stéphanie Gicquel. Cette sportive de l’extrême cumule à 38 ans des performances extraordinaires et a choisi d’encourager les initiatives, en particulier dans le domaine entrepreneurial, via ses conférences en entreprise et dans différents forums, où elle partage ses recettes et son énergie.

Votre parcours est atypique, avocate spécialiste du droit des affaires pendant dix ans, vous décidez d’une reconversion pour le moins surprenante. Expliquez-nous ce moment clé de votre vie.

Stéphanie Gicquel : En réalité, j’ai la sensation que cela s’est fait dans la continuité. J’ai grandi en banlieue de Toulouse, chez nous, on ne voyageait pas, on ne faisait pas vraiment de sport. Pourtant, enfant, mon rêve était de découvrir le monde, j’avais soif d’apprendre, de faire des rencontres. Au fil des années, j’ai gardé cette curiosité enfantine et le même état d’esprit, il n’y a pas eu de rupture, mais des moments différents de vie. Ces rêves de voyage, de liberté, d’émancipation, passaient par l’école, la seule voie visible dans mon univers.

A 13 ans, je me suis dit que je devais faire une école de commerce, c’était un rêve fou, car personne autour de moi n’étudiait dans ce type d’école. J’ai donc mis en œuvre ce qu’il fallait pour y accéder, cela a pris du temps car je n’avais aucun code. En parallèle, j’ai commencé à faire des road trips d’étudiante avec peu de moyens, puis j’ai obliqué sur le droit des affaires par intérêt pour le monde économique.

Entreprendre pour vous est donc passé par la voie du sport ?

S.G. : J’avais envie d’acquérir les outils nécessaires pour entreprendre, et dès que j’ai remboursé mes prêts étudiant, j’ai commencé à financer mes premiers projets sportifs. Au début, il était très difficile de cumuler le travail et l’entraînement, car j’avais des dossiers passionnants et un emploi du temps chargé. Progressivement, j’ai rencontré des explorateurs, nous avons commencé à monter de petites expéditions pendant les vacances. J’ai géré ainsi pendant plusieurs années, avant de me lancer définitivement dans cette vie de sportive de haut niveau, qui a beaucoup de points communs avec l’entreprise. On travaille à des levées de fonds, on touche à tout, on a un collectif de partenaires autour de soi…

La clé de votre message, c’est l’adaptation ?

S.G. : J’ai effectivement consacré un chapitre à l’adaptation, car je participe à des travaux de recherche avec l’INSEP sur l’adaptation du corps au froid, à l’altitude ou dans des conditions d’ultra-endurance. Mon corps s’acclimatait de façon progressive physiologiquement, de façon à ce qu’il soit performant dans diverses conditions. Ce processus correspond à l’adaptation musculaire en ultra endurance, qui permet de faire reculer le seuil de fatigue. Dans l’art, la musique, il ne s’agit pas d’entraînement, mais plutôt de répétition. A l’école, on parle de révisions. En fait, à force de travailler avec les chercheurs, j’ai pris conscience que le corps peut s’adapter partout si on le prépare avec soin pour éviter les accidents.

C’est vrai aussi dans le monde entrepreneurial où l’on parle d’agilité ?

S.G. : En entreprise, il existe aussi des méthodes pour s’adapter physiquement à passer des heures assis par exemple, ce qui n’est pas évident, mais il y a aussi une adaptation mentale nécessaire. On démarre souvent dans la vie active sans avoir les codes des nouveaux chemins que l’on emprunte. En adoptant de bonnes méthodes d’adaptation, il est possible de diminuer la part d’aventure, afin d’élargir sa zone de confort et de mieux maîtriser son environnement. Les premiers mois ou premières années en entreprise, dans un nouveau poste ou en création d’entreprise, sont comparables au séjour d’un explorateur en Antarctique. Cette adaptation mentale ou agilité est d’autant plus possible que l’on s’est habitué à aller d’un domaine à un autre, ce qui permet de garder une forme de jeunesse et de réactivité.

Vous connaissez le sentiment d’être isolée lors de vos expéditions, quelles sont vos recommandations pour les créateurs notamment ?

S.G. : Je connais ce sentiment, j’avais même des vertiges avant les expéditions, mais il n’y a pas d’autre choix que de continuer. Cela arrive en effet également aux entrepreneurs qui se trouvent face à des obstacles complexes. Il y a plusieurs raisons à cette sensation. En premier lieu, la problématique de charge et la question du temps. Je peux conseiller à partir de ce que j’ai pu vivre : accepter le temps long, atteindre son objectif avec un peu plus de temps. Les sollicitations sont nombreuses dans le cadre de mes activités, et je dois parfois reporter certaines activités à cinq ou six ans, par exemple pour les compétitions sportives. C’est un défi d’atteindre cette sérénité par rapport au temps qui passe, car l’entrepreneur est passionné, avec une urgence du temps à vivre.

Comment gérer ce rapport au temps et à l’urgence ?

S.G. : On peut « être en mouvement », et concilier l’urgence avec le temps qui passe, en prévoyant des étapes intermédiaires. C’est ce que l’on fait en expédition, on pense au midi ou au soir et non pas au 74ème jour. En bref, il faut fractionner le temps, essayer de jouer de la pédale de frein et d’accélérateur. Mais cela n’a rien d’évident. Dans le cas du télétravail ou de toute circonstance qui isole, les réseaux sont intéressants. J’évolue dans le sport aventure, je rencontre des entrepreneurs, des étudiants, chaque fois que je sors de ces réunions, je suis boostée !

Il existe tant de réseaux différents qui offrent des possibilités de contacts intéressants. Enfin, lors des moments où l’on se sent vraiment seul, il est positif de se poser la question de sa motivation sincère, de ce que l’on a au fond de son cœur, de ce qui donne la force de surmonter les obstacles, les contretemps, le temps long. Parfois, lorsque l’on est dans l’agitation du monde, on a moins le temps de se poser cette question : de quoi ai-je vraiment envie ?

La pulsion de vie, plus forte que
tout ? On voit pourtant des chefs d’entreprises confrontés au burn-out ?
S.G. : Ce qui unit sportifs et entre-pre- neurs, c’est la passion de la vie, une forme d’énergie et de dynamisme. Mais sans aller dans l’épuisement. Cependant, la liberté de l’entrepreneuriat peut effrayer. Que l’on se lance ou pas dans l’entreprise, la peur de l’échec peut exister. Et dans la peur de l’échec, il y a aussi souvent une peur de la mort de manière très indirecte. Pour un sportif comme pour un entrepre- neur, ce qui nous fait peur, c’est aussi le temps qui passe. Aura-t-on un jour l’op- portunité de réaliser la compétition dans laquelle on va réussir ? La peur du temps qui passe est parfois prégnante. On en revient à la maîtrise du temps long…

Propos recueillis par Anne Florin

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