Rétablir la vérité sur Keynes, l’économiste brandi par la gauche

Par Nicolas Piluso, Maitre de conférences en économie à l’Université de Toulouse, auteur de « 3 siècles de pensée économique » chez JDH Editions. Avec la participation de Jean-David Haddad.

Tribune. On a beaucoup entendu les médias parler de politiques keynesiennes à l’occasion de la dernière élection présidentielle, dans un contexte où les différents candidats ont élaboré des programmes très coûteux en termes de dépenses publiques. Cette expression de « politiques keynésiennes », qui s’est imposée dans les médias sur les 20 dernières années, reste un mystère pour beaucoup de gens, même si, à force de l’entendre, à force de le lire, il finit par évoquer l’intervention de l’État dans l’économie. A une époque où Marx n’est plus à la mode, où il fait ringard voire extrémiste de se référer à Marx, les étatistes de tous bords, y compris de l’extrême gauche, s’en réfèrent à Keynes.

Mais la pensée de cet économiste n’est-elle pas dévoyée?

Voici un point sur le sujet.

En réalité, il suffit le lire Keynes dans le texte et de s’intéresser à son oeuvre, pour comprendre qu’il n’était pas l’étatiste forcené auquel on se réfère aujourd’hui. La pensée keynesienne a de toute façon été enfantée par la pensée néo-classique libérale. Seulement, à une époque (l’entre deux guerres) où le monde se complexifiait, où la démographie galopait, où les moyens de transport explosaient, il fallait adapter cette pensée séculaire, ce que Keynes a fait. Et il l’a fait dans un contexte de crise, de l’entre-deux-guerres. Alors, oui, il est vrai que l’économiste anglais (mort en 1946) a marqué la pensée économique avec la volonté de renverser les pratiques libérales consistant à vouloir laisser faire le marché, des pratiques inspirées de théories qui dominaient la pensée économique des pays libres jusqu’à ce que Keynes produise sa théorie du multiplicateur, et bien d’autres… Le New Deal a commencé en 1934 alors que la parution de la « Théorie générale » de Keynes date de 1936… Cependant, ils convergent… Ce qui est normal, car à cette époque, après la crise de 1929, le monde libre anglo-saxon s’interrogeait comme jamais sur la pertinence de son modèle économique libéral. Keynes avait en tête un projet politique de mise en œuvre de grands travaux pour soutenir la demande globale, mais il ne disposait pas d’outil théorique pour le justifier. La rédaction de la Théorie Générale lui permettrait de fonder théoriquement l’existence d’un chômage involontaire, et de justifier scientifiquement son projet politique en en démontrant son efficacité grâce au principe du multiplicateur d’investissement.

Contrairement à ceux qui utilisent sa pensée comme alibi aujourd’hui, Keynes prétendait en résumé que la liberté était essentielle, que l’Homme devait se débarrasser de ses principes moraux, donc ses jugements de valeur qui le freinent… Pour le citer : « Nous devrions être capables  de  nous  débarrasser  de  bon  nombre  de  principes pseudo-moraux  qui nous  ont  tourmentés  pendant  deux  cents ans, par lesquels nous avons placé parmi les plus répugnantes des qualités humaines au statut des plus hautes vertus ». Il faut dire que ce grand monsieur de 2m03 était très libertaire dans sa propre vie du Londres des années folles. Il prétendait donc que pour arriver à cette libération de l’individu, il n’y avait rien de tel que l’accumulation du capital. Donc la croissance économique, la hausse de la création de richesse, qui permettrait cette accumulation. On est aux antipodes de Marx! Et aux antipodes de ceux qui prônent aujourd’hui la décroissance sous prétexte d’écologie. D’ailleurs, l’hostilité de Keynes vis-à-vis de Marx est bien connue : avec la Théorie Générale, il souhaitait démolir « les fondements ricardiens du marxisme ».

Mais, l’innovation de Keynes fut de considérer que pour pouvoir maintenir cette croissance sur le long terme, pour arriver à ce que seraient les 30 glorieuses (qu’il avait plus ou moins prévues), et à une croissance soutenue et régulière, il faudrait que l’État intervienne dans l’économie en période de crise pour pallier l’insuffisance de l’investissement. Car Keynes considérait, à l’inverse de ses prédécesseurs néo-classiques, que la demande était la condition de l’offre et non l’inverse. Pour lui, contrairement à Jean-Baptiste Say par exemple, l’offre ne créait pas la demande mais la demande était nécessaire pour qu’une offre puisse être absorbée. Autrement dit, les entrepreneurs subissent une contrainte de débouchés. Aussi, l’État devait soutenir la demande en période de crise par différents moyens, les politiques budgétaires par exemple, mais cela dans le but de ne pas interrompre de cycle de croissance éternelle qui mènera l’humanité au bonheur. L’actualité de Keynes est d’une grande acuité lorsqu’on sait que pour lui, la faiblesse du taux d’intérêt est une condition nécessaire mais absolument pas suffisante pour assurer la croissance et le plein-emploi. Le relatif échec des politiques monétaires des années 2010 et la mise en œuvre de mesures d’assouplissement quantitatif illustrent cette idée. Au final, on est très loin des anti-capitalistes qui brandissent Keynes pour justifier leur idéologie… En fait ils font de l’outil préconisé par Keynes (soutien de la demande par l’Etat), la finalité d’une idéologie alors que la finalité de l’idéologie keynesienne était l’accumulation du capital afin d’arriver au bonheur.

De la même manière, Keynes est aujourd’hui conspué à tort par les libéraux, alors qu’il est finalement un libéral… contrarié.

Nicolas Piluso
Maitre de conférences en économie à l’Université de Toulouse, auteur de « 3 siècles de pensée économique » chez JDH Editions.

Avec la participation de Jean-David Haddad

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