L’entrepreneur à succès de Smartbox, devenu investisseur reconnu avec Otium Capital, a décidé d’utiliser sa fortune autrement, avec une dimension philanthropique peu commune dans l’entrepreneuriat français.

Comment passe-t-on d’une vie « normale » à une fortune de 800 millions sans perdre la tête ?

Deux choses m’ont beaucoup aidé. La première est d’avoir connu énormément d’échecs avant de rencontrer le succès. J’ai monté pas loin d’une centaine d’entreprises avant d’en réussir une. Je sais donc que je n’ai pas de don particulier, tout cela est le résultat d’un travail acharné et de la persévérance. Le second élément est que je suis marié à une épouse qui a su rester simple. Elle élève nos cinq enfants à la maison, et reste de ce fait profondément ancrée dans le réel, en dehors du monde du travail et de ses côtés relationnels parfois plus superficiels. Je pense que cette situation m’aide à garder les pieds sur terre, et à ne pas avoir développé un ego surdimensionné !

Chaque année, le fonds Otium Capital enregistre un taux de rentabilité élevé. Or, vous avez décidé que la moitié de ces gains sera réinvestie dans des entreprises comme le passé, et l’autre moitié dans des causes caritatives…

P-E. S. : L’idée est que l’on a un petit milliard de capital sur les dix dernières années, et comme nous le faisons fructifier en moyenne à hauteur de 20 % annuellement, cela représente 200 millions par an. A partir de 2022, la moitié de ces gains sera reversée à un nouveau fonds de dotation dédié à des causes spécifiques. Les autres 100 millions resteront comme avant dans Otium Capital, qui poursuivra son métier d’investisseur dans des entreprises en phase de création ou de croissance.

Comment choisissez-vous ces causes et vous assurez-vous que l’argent est bien utilisé ?

P-E. S. : Premièrement, l’argent est dédié au marché français uniquement, nous n’allons pas sur d’autres pays ou continents. Le deuxième critère est sectoriel, ce seront l’éducation, le patrimoine, la culture, et ce que je nommerais la pauvreté, qui seront destinataires de notre action. Nous n’aurons pas de projets sur d’autres thématiques. Le fonds de dotation peut procéder de diverses façons, via des dons, des prêts ou des investissements. Les projets peuvent être peu rentables à condition d’être utiles pour servir ces quatre causes. De plus, nous appliquerons des critères à la fois d’efficacité de la dépense et de « scalibilité ».

Pour le premier critère, nous vérifierons certains ratios, comme les sommes d’argent consacrées par personne, car je tiens absolument à ce que chaque euro donné ait un résultat efficace. Il s’agit de mon propre argent, je sais combien le parcours a été difficile et je veux rester très exigeant sur les dons. Il est hors de question de donner à l’aveugle, je veux absolument m’assurer que ce que nous lançons est utile et fonctionne. Pour ce qui est de la « scalibilité », concrètement, si nous avons le choix entre aider une dizaine de personnes dans la rue ou faire une autre action de ce type aux quatre coins de la France, nous choisirons la seconde option.

Seriez-vous quelque peu extrémiste dans vos décisions ?

P-E. S. : (sourire) Je ne suis pas quelqu’un de tiède, pour moi c’est plutôt tout blanc ou tout noir, je n’aime pas beaucoup la demi-mesure.

Est-ce la pratique de la foi catholique qui vous pousse ?

P-E. S. : La religion m’offre un cadre rassurant dans lequel évoluer. Ensuite, elle donne des perspectives, car tout catholique pratiquant est sur terre pour aspirer à la sainteté à travers ses actes, privés et professionnels. J’essaie d’agir pour approcher de cet objectif. Cela n’a pas toujours été le cas, et je ne suis pas toujours exemplaire. J’ai été dans la réussite matérielle, l’appât du gain ; l’argent a été un facteur de motivation essentiel pendant très longtemps, cela m’a amené à me demander quelle serait la prochaine étape. Et plutôt que d’aller toujours plus haut, je me suis dit que je pourrais être utile sur d’autres sujets, notamment l’action philanthropique.

Est-il bien raisonnable de parler de sainteté ? Cela peut effrayer, car le mot est assez mal compris.

P-E. S. : Il n’y a aucun angle religieux chez Otium Capital, et je ne porte pas de masque différent la journée, le soir ou le week-end. Je n’en parle que lorsque l’on me pose la question et je suis ravi de le faire, car c’est assez rare, on évoque peu souvent la personnalité d’un entrepreneur sous un angle de 360°. Ma conviction est que nous avons tous des compétences, des capacités quelles qu’elles soient. Notre responsabilité est de les utiliser au mieux pour être utile à la société. J’ai la chance d’avoir cette capacité à faire de l’argent et mon objectif est de continuer à l’utiliser pour pouvoir agir sur le plus grand nombre. J’aurais pu décider de faire des maraudes ou d’aller en mission en Afrique, mais je pense avoir plus d’impact en restant dans les affaires.

Vous avez un regard critique vis-à-vis de l’administration française de l’administration française et des interventions de l’État en général, est-ce toujours le cas ?

P-E. S. : Oui, je pense que l’État reste omniprésent en France, la dépense publique en pourcentage du PIB hier comme aujourd’hui est immense. La seule chose qui a changé est la considération d’Emmanuel Macron vis-à-vis de la French Tech et des entrepreneurs qui a contribué à leur donner une meilleure image que par le passé. Ensuite, dans les faits, je ne vois pas vraiment de changements.

Êtes-vous certain que vos cinq enfants ne vous reprocheront pas de les déshériter ?

P-E. S. : Mes enfants ont de 1 an à 15 ans, les trois aînés ont plus de dix ans, ils sont au courant de cette décision. Avec mon épouse, nous ne voulons pas les noyer sous l’argent lorsqu’ils seront grands. Mais on verra comment cela se passera ! Nous souhaitons leur faire comprendre qu’il est beaucoup plus gratifiant d’acheter sa première maison avec le fruit de son travail qu’avec l’argent de Papa et Maman, cela rend plus heureux. Alors que le fait d’avoir beaucoup d’argent ne rend pas plus heureux.

Vous dites qu’il est plus facile de donner lorsque l’on n’est pas un héritier ?

P-E. S. : Exactement. J’ai construit seul mon patrimoine, grâce aussi aux valeurs que mes parents m’ont inculquées évidemment, mais je ne me sens pas redevable vis-à-vis de la génération suivante. Attention, je suis respectueux et de comprends la transmission. Mais mon chemin de vie est différent. Nous serons évidemment toujours là pour nos enfants, mais quelle que soit la taille du patrimoine, ce n’est pas le principal.

Vous projetez-vous sur les trente prochaines années ?

P-E. S. : J’ai eu 48 ans en janvier, je me projette sur le long terme, depuis très longtemps. J’ai un plan que je modifie de temps à autre. Mon idée est de continuer à partager mon temps à 50/50 entre le développement d’Otium Capital et le fonds de dotation. Ma préoccupation n°1 est que cette initiative s’inscrive dans un temps très long, on se projette dans les 2000 prochaines années avec cette structure ! Elle doit m’échapper, être soutenue par x entrepreneurs et Français, quelle que soit leur condition, attirer d’autres profils, que cela me dépasse. Ce n’est pas le véhicule de Pierre-Edouard Stérin, il faudra que je m’en détache d’un point de vue personnel.

Les sujets que nous traitons sont de très long terme, il est indispensable que les structures puissent décider sur le temps long. Je monte la première pierre, les équipes futures doivent développer cette initiative et la rendre la plus populaire possible.

Propos recueillis par Anne Florin

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