Repéré par Marc-Olivier Fogiel à la fin des années 90, Pierre-Antoine Capton a gravi tous les échelons. Producteur de « C’est à vous » et du « Grand Échiquier » via sa société 3ème Œil, l’entrepreneur de 45 ans dirige également Mediawan, l’un des plus gros distributeurs de contenus audiovisuels en Europe, aux côtés de Xavier Niel et Mathieu Pigasse.

Vous êtes d’une famille d’entrepreneurs…

Pierre-Antoine Capton : Oui, je viens d’une famille d’artisans. Ma mère avait son salon de coiffure à Trouville. Elle a passé son bac professionnel à 40 ans ! Mon père était moniteur d’auto-école et possédait sa propre société. Aucun des deux n’a voulu être salarié. J’ai donc un peu hérité de cette ADN d’entrepreneur.

Avant de devenir producteur, vous envisagiez de devenir comédien ?

C’est ce qui est écrit sur ma fiche Wikipedia et qu’on essaie de changer depuis pas mal de temps (rires). En fait, c’est presque faux. Quand j’étais au lycée, il y avait deux choses qui me faisaient sortir de mon quotidien : le football avec le Stade Malherbe de Caen, que j’allais souvent voir jouer, et le théâtre, que je pratiquais au lycée de Deauville avec Madame Schoenfeld. Sa particularité est d’avoir eu Dominique Besnehard (célèbre agent et producteur — ndlr) comme élève quinze ans auparavant. Il venait chaque année assister au spectacle de fin d’année au lycée de Deauville. Un jour, alors que je venais de jouer dans Antigone, je suis allé le voir pour lui dire que je rêvais d’aller à Paris. J’avais 18 ans.

Il m’a invité à venir le voir chez Artmedia (une grande agence artistique parisienne -ndlr). J’y suis allé et j’ai sonné à sa porte. Il m’a dit : « va au cours Florent et apprends. » J’y suis allé. Au bout de trois jours, je me suis rendu compte que j’étais un piètre comédien et que je préférais être de l’autre côté. C’est ce qui m’a donné l’envie de me lancer dans le milieu artistique sans trop savoir ce que je voulais faire… Si je voulais percer, il fallait que j’apprenne tout ce qui se passait derrière.

Comment devient-on producteur ?

Je n’avais pas de point d’attache à Paris, je devais donc gagner de l’argent. J’ai trouvé mon premier stage chez AB Productions. Je gagnais 500 francs par mois ! C’est mon frère qui avait trouvé une petite annonce de stage sur l’ancêtre d’Internet depuis Trouville. Chez AB, j’ai beaucoup appris. J’ai découvert les coulisses de la télévision. J’ai dû faire plein de petits boulots un peu désagréables. A l’époque, AB était une usine à sitcoms et à émissions pour la jeunesse. Une fois que je suis parti d’AB, je suis allé chez Canal Jimmy (filiale du groupe Canal+, créée le 29 novembre 1990 -ndlr), ancêtre des chaînes câble et satellite. Nous avions une dizaine de chaînes thématiques. C’était un peu branché, il y avait Edouard Baer, Ariel Wizman, et tout un tas de jeunes talents…
On était tous dans le même immeuble à Boulogne-Billancourt. J’y passais tout mon temps, j’y dormais presque…

Pourquoi ?

Il y avait en permanence des émissions qui se lançaient, c’était le début des sitcoms en France avec Friends, Seinfeld… J’ai appris tous les métiers : le son, l’image, le montage… Je me suis formé pendant presque deux ans. Ce fut une école exceptionnelle.

J’ai pu observer les premières chaînes à l’international puisque Canal se lançait en Italie et en Allemagne. Au bout de deux ans, l’un de mes programmes a été repéré : j’ai eu l’idée de diffuser tous les épisodes de la série Friends dans une seule et même soirée. C’était le premier « marathon ». A l’heure de Netflix, ça fait rire, mais à l’époque, c’était révolutionnaire. Il y avait eu un petit papier dans le Journal du dimanche qui a été lu par Marc-Olivier Fogiel. Il présentait l’émission « TV+ » qui faisait rêver tout le secteur… Il m’a appelé, on a eu un rendez-vous qui a duré une demi-heure.

Il m’a dit : « Je cherche quelqu’un l’année prochaine pour travailler avec moi. tu vas gagner 20 000 francs par mois. Bienvenue. » Je suis passé d’un petit boulot payé 900 francs à un grand boulot payé 20 000 francs dans l’émission où je rêvais de travailler. Je savais que j’étais sur la bonne voie.

Comment se sont déroulés les débuts de 3e Oeil Productions ?

J’ai fait deux ans avec Marc-Olivier Fogiel à TV+, avant qu’il ne parte sur France 3. Ensuite, je suis resté chez Canal pour m’occuper de la déclinaison de « Nulle part ailleurs ». C’est l’époque du plan social à Canal avec l’arrivée de Jean-Marie Messier et le départ de Pierre Lescure. J’ai pris le chèque de sortie de 50 000 francs qui m’était proposé et je suis allé le déposer à la banque. Je me suis dit que c’était le moment de se lancer. J’avais 25 ans, j’étais totalement inconscient. Je me suis fait prêter un petit bureau dans un parking à Boulogne-Billancourt et j’ai appelé les chaînes de télé. Elles me raccrochaient toutes au nez.

Au lancement de TPS (bouquet de télévision par satellite lancé en 1996 -ndlr), je suis allé faire le pied de grue devant leur immeuble. Je me suis retrouvé dans l’ascenseur avec le patron de TPS. J’ai eu 30 secondes pour le convaincre. Je lui ai dit : « Vous lancez un groupe et des émissions. Moi, je monte ma boîte de prod. Laissezmoi faire le pilote d’une émission pour vous. » Il m’a répondu : « ok ». J’ai mis les 50 000 francs que j’avais gagnés sur ce pilote. L’émission s’appelait « Star Mag ». Finalement, j’ai signé mon premier contrat de producteur – 15 millions de francs – pour une émission quotidienne de cinéma. Je l’ai produite pendant dix ans. J’ai créé 3e Oeil à ce moment-là, en 2001. La structure s’est d’abord lancée avec des émissions du câble et du satellite, puis sur la TNT.

J’ai toujours essayé de cibler des territoires qui n’étaient pas acquis par les autres. Quand tous les gros groupes de production se sont tournés vers la TNT, je suis allé vers les chaînes hertziennes. J’ai eu la chance de remporter l’appel d’offres de « C’est à vous » qui a beaucoup compté dans ma vie. Soixante trois sociétés de production étaient en lice pour obtenir la tranche horaire de 19 heures sur France 5. « C’est à vous » existe depuis maintenant onze ans. C’est le moteur et le symbole de 3e Oeil.

Croyez-vous encore à la télévision ?

Je crois plus que jamais à la télé. Je crois au contenu. Quelque soit la façon dont on les consomme, on aura besoin de contenus. La demande et les investissements n’ont jamais été aussi forts. Est-ce que vous regarderez la télé chez vous sur un écran accroché sur votre mur, sur votre smartphone dans les transports, ou sur votre ordinateur ? Peu importe. Ce qui est certain, c’est que des programmes auront toujours leur place. Seront-ils toujours diffusés de façon linéaire sur une chaîne de télévision ou à la demande sur un service VOD ? Personne ne peut dire à quoi ressembleront les modes de diffusion dans cinq ans.

En 2016, vous avez lancé Mediawan avec Xavier Niel et Matthieu Pigasse. Pourquoi ?

J’ai rencontré Xavier Niel et Matthieu Pigasse par l’intermédiaire de « C’est à vous ». Ils avaient cette vision que le monde des contenus allait exploser, que la demande allait être encore plus forte. Ils m’ont proposé de nous associer dans une aventure entrepreneuriale un peu nouvelle pour moi, puisque la société était cotée en bourse avec une levée de fonds à l’international. C’est aujourd’hui mon activité principale.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

Je ne parlais pas un mot d’anglais et je ne connaissais rien au monde de la finance. À presque 40 ans, il a fallu que je me réinvente, que je change de logiciel. J’ai redémarré de zéro : j’ai appris l’anglais, j’ai découvert ce qu’était la bourse, les investisseurs… On a levé des fonds (250 millions d’euros -ndlr), on a racheté le groupe AB et on s’est associé à beaucoup de producteurs talentueux. On a réussi à créer un groupe français structuré avec de nombreux succès en France et à l’international. Nous avons vécu quelque chose d’intense durant ces trois années.

Vous mettez en avant l’indépendance de Mediawan. En quoi l’entreprise est-elle « indépendante » ?

On s’est constitué comme une start-up. Contrairement à Newen (qui appartient à TF1 -ndlr), on n’appartient à aucune chaîne de télévision, on est totalement indépendant des autres groupes média.

Comment se répartit le chiffre d’affaires Mediawan en fonction des différents secteurs (contenus originaux, marques, distribution, animation, chaînes) ?

La partie la plus importante est la production originale (séries, documentaires, dessins animés), la distribution de ces contenus et la vente. Notre catalogue est issu d’AB et a été enrichi par nos nouveaux contenus originaux avec des marques comme « Dix pour cent », « Apocalypse » ou « Les Bracelets Rouges ». Par ailleurs, l’activité historique centrée autour des chaînes de télévision continue de bien fonctionner.

Maintenant que Mediawan s’est installé comme un acteur majeur du secteur, quelle est l’ambition du groupe ?

On doit consolider cette positon en France, à un moment où une nouvelle loi audiovisuelle est en train de se mettre en place. Le gouvernement défend une législation plus vertueuse pour la création française. Ensuite, on mise beaucoup sur les succès français à l’international, à travers le renforcement de nos sociétés de production. Notre société Palomar produit la série la plus successful en Italie, le « Commissaire Montalbano », et des séries internationales comme « Le Nom de la rose ». On a envie de répliquer les succès français et italien de Mediawan en Espagne et en Allemagne pour bâtir un acteur européen encore plus puissant.

Les géants américains comme Netflix ou HBO sont-ils des concurrents ou des partenaires ?

On travaille avec eux. Netflix et HBO sont déjà nos clients dans le développement de séries. Hier (cet entretien a été réalisé le 19 décembre 2019 -ndlr), on était avec des responsables de Netflix. On est partenaire de tous ces groupes. Quand vous fabriquez du contenu et que vous êtes indépendant, vous pouvez travailler avec l’intégralité du secteur.

Quel regard portez-vous sur l’influence de ces groupes américains ?

A partir du moment où ils respectent la réglementation, le droit d’auteur, la création française, qu’ils travaillent avec nos codes, en nous les laissant les mandats et en permettant de distribuer tout en gardant une partie des droits, c’est une opportunité exceptionnelle pour tout le marché. Soixante milliards d’euros seront investis en 2020 dans la création au niveau mondial. On ne peut que se réjouir qu’une partie passe par la France.

Aucun de ces groupes ne vous a approché pour racheter Mediawan ?

Non. Ce n’est pas leur intérêt et nous ne sommes pas vendeur. Notre force est d’être indépendant. L’histoire qu’on est en train d’écrire est fabuleuse.

Combien allez-vous investir en 2020 ?

100 millions d’euros en croissance externe. On ciblera plutôt des producteurs de contenus à l’international (Espagne, Allemagne…).

Vous venez de prendre la majorité du quotidien régional Paris-Normandie…

Les discussions ont été initiées par le propriétaire du journal qui s’intéresse à la mairie de Rouen (l’entrepreneur Jean-Louis Louvel, candidat sous l’étiquette LREM -ndlr). Il m’a sollicité pour savoir si j’avais un intérêt pour le journal…

Pourquoi êtes-vous intéressé par la presse écrite ?

Je croix au local. Je suis persuadé qu’il y a un vrai marché pour le contenu local (radio, télé, print, web) et que l’ultra segmentation et l’ultra thématique représentent l’avenir.

Vous aviez également pour projet de reprendre le club de football professionnel de Caen, avec l’entremise de votre ami, l’ancien président Jean-François Fortin…

Oui. J’ai même eu la chance d’être actionnaire du Stade Malherbe de Caen il y a deux ans. Je veux saisir toutes les opportunités qui me permettront de me rapprocher de chez moi et de vivre d’autres aventures humaines. On n’a qu’une vie.

Propos recueillis par Thibaut Veysset

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