On connaît l’expert de la grande distribution, l’as de la communication, le grand analyste des évolutions de la consommation en France depuis 50 ans. On connaît moins l’homme, Michel-Edouard Leclerc, qui a bâti l’immense réseau des magasins Leclerc avec son père. Un patron au départ timide, qui a dû forcer sa nature pour se lancer dans le grand bain des interviews.

Michel-Edouard Leclerc nous reçoit dans ses nouveaux locaux de Mel Publisher à la Bastille. Une activité qu’il va développer à titre privé, en vue de démocratiser l’art auprès des jeunes consommateurs. Toujours souriant, affable, aimable et sans une ride malgré ses 70 ans. Il répond sans détour à nos questions indiscrètes sous l’œil des Beatles (les lithographies des quatre garçons dans le vent de Richard Avedon datant de 1967). L’homme dans le vent, c’est toujours Michel-Edouard Leclerc, le breton qui garde le cap. Il révèle aussi pour la première fois pourquoi il n’a jamais fait fortune. Et s’il va oui ou non prendre sa retraite. Il évoque sa succession. La nouvelle génération Leclerc est-elle prête à reprendre le flambeau ?

Entreprendre : Quel est votre moteur depuis 50 ans ?

Michel-Edouard Leclerc : Pour les 600 adhérents du Mouvement Leclerc, je suis leur porte-parole, leur « influenceur » et celui qui les fédère. Je préside leur Comité Stratégique, qui regroupe les représentants de 16 coopératives régionales et aussi celles de Pologne, Slovénie, Espagne et Portugal. J’ai quitté l’organisation purement opérationnelle pour qu’on se consacre à l’actualisation des promesses commerciales et sociétales de la Marque Leclerc.

Je veux redonner du sens à notre action comme quand, adolescent, je voulais être missionnaire. Pas forcément au sens religieux (j’ai hérité de la génération Delors ou Rocard, le côté « chrétien coupable »). Mais je crois en la responsabilité sociale et a une forme d’engagement pour les autres. C’est cela mon moteur. Il n’a pas changé. Ce qui me plait c’est la création et l’action. Être utile.

Vous défendez le business ou le consommateur ?

L’important est de ne pas être vu comme une seule machine commerciale. Aux yeux des consommateurs, je suis devenu un interlocuteur attentif, identifiable et peut-être efficace. Je suis facilement interpellé comme relai de leurs problèmes. Et c’est bien ainsi. D’ailleurs, je reproche à la classe politique de ne pas avoir de monsieur ou de madame consommateur. Et pour moi, c’est dur d’être des deux côtés. Car je suis acteur de la distribution et on m’attribue d’agir pour les consommateurs. Ce n’est pas facile d’être au four et au moulin !

Vous auriez pu faire quoi d’autre ? À part religieux ?

Je devais être « prof » ou journaliste. J’ai commencé à faire quelques piges pour Que Choisir. Mais très vite, j’ai voulu suivre mon père pour accompagner ses combats.

Vous parlez souvent de votre père, c’est lui le modèle ?

Oui, il nous a appris le sens du service et du dévouement. Il nous a transmis la valeur du combat social.

Vous n’avez jamais fait fortune ? L’argent ne vous intéresse pas après 50 ans de combats ?

Non, je n’apparais pas dans les grandes fortunes. Alors c’est vrai que mes parents avaient deux magasins qu’ils ont vendus à de jeunes entrepreneurs du Mouvement. Il reste bien un petit capital familial. Moi, m’occupant de l’organisation ou de la stratégie au niveau national, je suis resté salarié toute ma vie et même si j’ai bien gagné ma vie, je ne suis pas évidemment pas éligible aux palmarès des 500 fortunes. Dans les cercles patronaux je côtoie plein de gens riches, mais ça ne me fascine pas.

Quand je les vois, je me dis non, ce n’est pas mon moteur. Pas plus que les grosses voitures ne me font vibrer. Les motivations d’un entrepreneur ou d’un cadre sont plus diverses qu’on ne le croit. Vous savez, un journaliste ou un professeur d’école font leur métier par passion, pas pour l’argent. Et je suis un passionné.

Mais vous avez de l’argent quand même ?

J’ai de quoi très bien vivre… J’ai une jolie maison en Bretagne, j’ai mon appartement à Paris. Mais je n’ai jamais eu le souci de capitaliser même s’il est de notoriété publique que j’ai une belle collection de bandes dessinées. Ma femme et mes enfants partagent ce mode de vie. On est plus randonneurs que golfeurs, plus vélo que formule 1 !

Et qui prendra la relève après vous ?

Dans la famille, on partage la fierté du nom, mais on n’est pas obsessionnellement dynastiques. Mes enfants et leur conjoint ont leurs projets. Ils n’expriment pas cet esprit de relève à tout prix. Deux de mes enfants travaillent discrètement dans le groupement des Centres E. Leclerc. Ils font leurs armes et rien ne leur interdira de prendre la relève. Mais leur objectif immédiat, c’est d’apprendre leur métier et de regarder ce qu’ils pourraient apporter au Mouvement.

Je serai évidemment fier de les voir évoluer à des postes de responsabilité et plus si affinité avec les adhérents. Mais on ne peut pas imposer à ses enfants d’assurer une relève. C’est une vision très paternaliste. C’est leur propre créativité qui fera la qualité de leur engagement.

Votre organisation n’est-elle pas un peu militaire ?

Non pas du tout ! Je peux vous dire que tout se discute en interne: les budgets, les investissements, les pro- mos… On donne l’impression que tout est huilé mais la logique coopérative, c’est un homme (une femme), une voix! Si armée il y a, c’est une armée mexicaine ! Il y autant d’idées que d’adhérents chez nous ! Cela réagit très vite et les minorités actives se font entendre ! Le collectif ne se substitue pas aux individus, il additionne leur différence !

Mais les hypers, c’est un peu fini non ?

On le dit depuis 20 ans. Laissons dire, chez nous, c’est un concept gagnant! On doit son développement aux voitures qui ont incité les commerces à sortir des villes et les consommateurs à faire leurs courses en périphérie avec le stationne- ment gratuit. Et c’est vrai que la fin de l’usage facile de la voiture, va remettre en cause ce schéma devenu trop exclusif. Avec la révolution digitale, l’avenir est au multicanal. Les drives et les ventes en ligne vont compenser.

Les hypers vont diminuer en taille ?

Les trop grandes surfaces diminueront. Et ceux qui continueront de bien fonctionner seront les hypers à taille humaine.

Il faudra en venir à des concentrations ?

Il y en a partout dans le monde des concentrations. En France, on ne peut pas prédire. Je sais une chose, c’est que notre organisation d’indépendants nous protège. L’enseigne Leclerc est collective. Elle n’est pas familiale, personne ne touche de royalties. Elle ne pourra jamais être rachetée par un concurrent ou un fonds financier. Nos adhérents ont choisi de rester des entreprises indépendantes. Un patron, un décideur. C’est notre force.

Entreprendre en France, c’est encore possible malgré les barrières ?

Oui, c’est la clef de la réussite d’une économie. Le plus important, c’est l’entrepreneuriat ! Avoir des idées, des projets, et ne pas se les faire piquer par des groupes financiers qui vont tout sacrifier pour des intérêts de court terme. C’est ce que je dis à nos étudiants de l’école de commerce NEOMA que je préside. Nous sommes par exemple la preuve que l’on peut réussir sans être obligé de fusionner avec des concurrents. Certes, on ne pourra pas s’exporter car notre organisation ne le permet pas. Mais au final, nous sommes fiers de travailler en complète adéquation avec nos promesses de Marque. Et aussi pour nous-mêmes !

Mais ça ne veut pas dire que nous ne sommes pas solidaires. Au contraire. L’individualisme est l’ennemi de l’indépendance. Nous nous cautionnons, partageons nos frais, la pub, l’informatique. On achète ensemble. On grandit ensemble! Avec un fort accélérateur social. Les actuels dirigeants des centres Leclerc viennent principalement du salariat. Ils ont démarré comme boucher ou poissonnier, ils ont fait une école de commerce, ils ont appris à diriger… puis on les a aidés à devenir patron. L’accélérateur social c’est ce qui me plait. Notre devise pourrait être l’union fait la force, mais c’est la force de notre projet consumériste qui garantit notre performance.

Le modèle Leclerc serait transposable ?

Oui c’est déclinable sur d’autres activités comme l’artisanat et les services. En cela, la méthode Leclerc c’est une école d’entrepreneuriat. Nous avons 3000 entrepreneurs qui sont passés par nos centres ! Ils ont fait tous les métiers.

Ce qui frappe aujourd’hui c’est votre aisance ! Vous êtes devenu le roi de la com ?

Tout le monde pense que j’avais cela dans la peau. C’est faux. J’étais introverti et j’ai beaucoup souffert avant de me lancer. Une fois encore, c’est mon père qui m’a poussé. Je vivais dans sa lumière car il était très charismatique avec une carrure à la Lino Ventura. Moi, j’étais timide et je dois mes premiers plateaux à Europe 1 qui m’a mis les pieds à l’étrier.

Je n’oublierai jamais Philippe Gildas, Etienne Mougeotte, Olivier de Rincquesen, Michel Moineau qui m’ont tout appris. Ou en télé, Noel Mamère par exemple. Plus je passais à l’antenne, plus j’apprenais.

Et pourtant, vous êtes très discret dans la vie ?

Oui je suis un solitaire. Je communique sur mes combats mais je fuis les cercles patronaux. Et je refuse d’ap- paraitre dans les rubriques people car je suis un breton taiseux avec un peu de sauce Tabarly.

Après 50 ans dans les hypers, quel bilan ?

J’ai vécu toutes les crises. J’ai vécu les deux chocs pétroliers. Toutes les hausses de prix. Mon regret est que les hommes politiques ne me demandent pas souvent mon avis sur l’inflation car je connais tout de l’évolution des prix depuis les années 60. Et c’est cette mémoire qui nous a permis d’anticiper les chocs chez Leclerc. Les gouvernements pourraient s’en inspirer !

A quand la retraite ?

Je reste en mode projets. Tant qu’on me dit que je peux être utile, je veux être disponible. Bien évidemment, la jeune génération a pris les rênes de l’opérationnel dans le Mouvement Leclerc. Et j’aime pouvoir les accompagner !

Oui mais quels projets ?

Il y des projets d’enseigne qui nécessitent qu’on regroupe beaucoup de moyens (la décarbonation, par exemple) ! Plus personnellement, ou avec des adhérents Leclerc mécènes, je voudrais rendre l’art accessible à tous en soutenant les créations des nouveaux artistes. J’aimerais que les jeunes qui démarrent dans la vie puissent décorer leur logement de lithographies de Enki Bilal, de Philippe Druillet, de Yves Blin ou de Françoise Pétrovitch. Il faut remettre de la beauté dans notre monde brutal. Et que l’art soit accessible avec autant de facilité que les produits de consommation courante !

Vous ne parlez pas ou peu d’environnement ?

M.E.L. : Chaque Leclerc se donne 10 ans pour gagner en autonomie énergétique. Nous allons installer sur les toits des centres Leclerc des panneaux solaires. On veut travailler en circulaire et accélérer la réduction des déchets et des car- tons en travaillant sur la réduction des emballages des produits de nos propres marques par exemple. À horizon 2025, on veut que tous nos emballages Marque Repère soient recyclables.

Propos recueillis par Eric de Riedmatten

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