Tribune. Sans vouloir plagier Agnès Buzin, le problème révélé par la polémique sur les masques inquiète sensiblement l’opinion.

Christian Clavier hurlant  « c’est une mascarade », à la fin du film Les visiteurs, fournit une illustration très vraisemblable de la panique qui gagne certains milieux politiques. Bref, on change d’époque, comme on dit.

Pendant le siège de Paris par les prussiens en 1871, qui avait vu s’installer la famine dans la capitale, une chanson ironique avait été composée dont le refrain était : Si on mangeait Léon Gambetta. Il faut dire que cet honnête républicain était plutôt dodu, et après que les parisiens affamés eurent dévoré les animaux du jardin des plantes, au nombre desquels un éléphant, la fuite en ballon de l’homme politique apparut à certains gastronomes désappointés comme une forme de trahison du gibier. La France est en état de siège, mais aujourd’hui les gros peuvent dormir tranquilles. C’est déjà ça.

Il est cependant difficile et injuste de faire incessamment le procès d’une administration qui fait ce qu’elle peut. Pour autant, il est quasiment impossible de transformer une population industrieuse et naturellement dissipée en anachorètes studieux et consentants.

Reste la lecture, comme l’a indiqué si finement le Président de la République. Quelle occasion de faire peau neuve et retrouver ainsi notre nature enfouie, car si la légèreté des comportements est naturellement à proscrire, ne nous laissons pas gagner par l’esprit de pesanteur ! Les grecs étaient superficiels par profondeur, a écrit Frédéric Nietzche. Ne pas consentir au malheur, c’est préparer la relève.

Henri Beraud, journaliste et écrivain aujourd’hui largement méconnu, fort injustement d’ailleurs, restera pour la postérité l’auteur d’un texte désopilant nommé le Martyre de l’obèse, prix Goncourt en 1922. A lire et à relire d’urgence, parce que l’humour est un médicament irremplaçable par les temps présents pour supporter l’insondable bêtise de la fatalité. Celui qui disait souffler la fumée de sa pipe au nez du destin, ne peut être ici invoqué en vain. Se lamenter ne fait qu’aggraver l’affliction et la peine. Qu’il me soit permis d’honorer également le stoïcien qui se rend le maître de son bourreau en plaisantant son crime. Souvenons-nous que  celui-ci avait cassé, pour se moquer, la jambe de son esclave, et s’était vu répondre par ce dernier avec une ironie désolée : « Tu vois tu l’as cassée ».

Nous parlions de masques ? Que dire des visages de carême des sempiternels donneurs de leçon. Si l’urgence de la situation commande l’obéissance du citoyen, elle ne postule pas nécessairement le lavage de son cerveau, car rien ne serait pire que ne s’installât dans les comportements à l’avenir une habitude de soumission à l’égard des pouvoirs publics, aux antipodes de la tradition libérale occidentale.

On a commencé par manger le chien est une autre petite chanson du siège de Paris qui révèle la capacité de distance de cette héroïque population livrée à la faim par le fatum. Oui, il y a là de la légèreté et de la désinvolture, mais ce n’est pas de la désobéissance, ne nous y trompons pas. La pire des maladies reste la servitude volontaire car c’est une affection de l’âme. Je crois que c’est ce qu’a voulu exprimer Boris Johnson quand il a retardé au maximum la fermeture des clubs et des pubs. Rien ne serait pire que d’instaurer, une fois la crise passée, l’usage permanent d’un drone affecté à la surveillance préventive de chacune de nos personnes, n’est-ce pas ? Si Napoléon a pu dire, vivre sans gloire et sans honneur c’est mourir tous les jours, soyons bien certains que vivre sans liberté, c’est la même chose. C’est la raison pour laquelle il faut lire, et surtout les auteurs classiques dont la légèreté précisément, et la culture, sont le meilleur antidote contre la pensée normative du jour et son prêchi-prêcha.

En vous souhaitant le courage qui s’impose pour traverser cette funeste période, je vous engage, mes bons lecteurs, à jeter un œil avant  de vous coucher sur le journal (essentiel) de A.O Barnabooth, de Valery Larbaud, et vous y puiserez les trésors de rigolade nécessaires pour ce faire.

Et n’en pensez pas moins !

Jean-François Marchi

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