DORTMUND, GERMANY - 19 AUGUST 2020: World Cup in German football museum.

Aussi attendu que controversé, le mondial au Qatar est assuré de passer à la postérité avant même d’avoir commencé. Il faut bien admettre qu’il s’annonce unique à bien des égards, ne serait-ce que par rapport à sa situation géographique, mais pas uniquement, car l’ensemble des nations participantes ne se rendent pas dans le Golfe pour les mêmes raisons. Tandis que certaines visent la victoire, d’autres savent pertinemment qu’elles ne feront que participer, et puis, il existe un cas bien à part, celui de l’Iran, dont les joueurs et supporters partageront un tout autre objectif : dénoncer et se faire entendre.

Le sport au secours de la liberté

Ceux d’entre nous s’intéressant un tant soit peu à l’actualité internationale le savent, l’Iran pourrait bien connaître une seconde révolution, un peu plus d’un demi-siècle après celle ayant abouti à la mise en place de l’actuelle république islamique. L’élément déclencheur a eu lieu le 16 septembre dernier, quand Mahsa Amini, jeune iranienne de 22 ans arrêtée par la police des mœurs sous prétexte d’avoir mal porté le voile, est décédée des suites de ses blessures peu de temps après avoir été relâchée.

Depuis, les mouvements populaires se multiplient et la volonté des iraniens ne saurait être plus clair, il est temps d’abolir le régime des mollahs et mettre fin au règne de Khamenei, mais bien entendu, car c’est le propre des dictatures, ils ne l’entendent pas de cette oreille. Les mouvements populaires ne cessent de se multiplier et les courageuses iraniennes sortent dans la rue sans hijab, mais les répercussions sont tragiques : arrestations toujours plus violentes, tirs à la balles réelles, accès à internet et aux réseaux sociaux presque réduit à néant, au point que toute tentative de communiquer avec l’extérieur a des allures de bouteille à la mer.

Mais fort heureusement, la population peut compter sur le soutien de ses sportifs, aussi bien sur la scène nationale qu’internationale, qui ne manquent jamais une opportunité de faire connaître leur colère et leur volonté de changement.

L’exemple le plus marquant – et symbolique – fut sans doute le choix de la grimpeuse Elnaz Rekabi de participer aux championnats d’Asie sans voile islamique, important outil de propagande que les sportives iraniennes sont forcées de porter lors de tels évènements, sous peine de très lourdes sanctions. Rentrée chez elle malgré les risques, elle fut arrêtée et forcée de s’excuser, mais refusa malgré tout de porter le voile, même en présence du ministre des sports.

Bien entendu, les footballeurs iraniens ne sont pas en reste et ce, peu importe leur spécialité. Sacrés champions du monde samedi dernier aux EAU, les joueurs de l’équipe de beach soccer ont brillé de bien des manières. Talentueux sur le terrain, stoïques lorsque l’hymne national retentissait et impassibles lors de la remise du trophée, à l’image de leurs confrères du club d’Esteghlal, vainqueurs de la Supercoupe d’Iran il y a peu. Un des héros du jour, Saeed Piramoon a d’ailleurs célébré son but en imitant une femme se coupant les cheveux, symbole de protestation ayant fait le tour du monde, et le meilleur est peut-être à venir.

Bien que modeste, leur équipe de football à onze est parvenue à se qualifier pour la Coupe du monde au Qatar, permettant ainsi, très bientôt, de donner aux iraniens la tribune dont ils ont tant besoin et ce, au plein cœur du Moyen-Orient. Une coïncidence qui donne envie de croire que l’Histoire est effectivement en marche.

Le Qatar comme tribune

Quand on évoque la présence de l’Iran au Qatar durant ces prochaines semaines, le monde occidental demeure pour le moins perplexe. Que faut-il faire ? Fermer les yeux et se concentrer sur le sport, boycotter les matchs ?  Dawn Bowden, ministre galloise des sports censée assister à une rencontre entre son pays et la nation iranienne a tranché, elle refuse d’y assister en raison des protestations en cours. Un mélange des deux possibilités évoquées, en somme.

D’autres auraient tout simplement souhaité que l’équipe nationale et la Fédération Iranienne de Football soient respectivement exclus de la compétition et de la FIFA, un peu à l’image de la Russie en raison de la guerre en Ukraine. Hélas, le contexte est cette fois-ci bien différent car il s’agit d’un conflit interne, national, dont personne ne souhaite réellement se mêler, mais surtout, le début de la compétition est tellement proche et les enjeux ne sont pas uniquement politiques, ils sont aussi médiatiques et économiques.

Les demandes s’étaient pourtant multipliées au cours de ces dernières semaines, le cabinet espagnol Ruiz-Huerta & Crespo spécialisé dans le droit du sport, avait soumis une lettre à la FIFA appelant au boycott avec le soutien de nombreuses athlètes iraniennes. Un des principaux arguments était le fait que les femmes aient l’interdiction d’accéder aux stades de football dans leur pays, ce va bien entendu à l’encontre des valeurs la Fédération. Le résultat ? Nous le connaissons déjà : la Team Melli affrontera l’Angleterre lundi 21 novembre quoi qu’il arrive, mais paradoxalement, cette décision pourrait avoir des conséquences bien être plus positives que beaucoup ne l’imaginent.

Un mois durant, près d’un milliard de téléspectateurs auront les yeux braqués sur le Qatar et tout ce qu’il s’y passera. Les supporters iraniens pourront aller à la rencontre des médias occidentaux et dire ce qui n’a pu être dit jusqu’à présent, mais le rôle le plus important, ce seront bien entendu les joueurs qui l’occuperont. Rappelons-nous, fin septembre dernier, quand ils avaient décidé de garder leur blouson lors de l’hymne national afin de défier le régime en place, en marge d’un match amical contre le Sénégal. Cette fois, lors des rencontres, les caméras des plus grands médias américains et britanniques seront présentes et le moindre geste de protestation pourrait bien passer à la postérité sous les yeux du monde entier.

Ainsi, au lieu d’appeler à un énième boycott et de condamner encore un peu plus au silence ceux qui luttent depuis maintenant plusieurs semaines pour se faire entendre, laissons-les profiter de la formidable tribune médiatique que représente la Coupe du monde au Qatar 2022.

Mathieu Sauvajot

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