Hassad Mouheb (Wedge International School) : une réussite pour faire école

C’est un parcours comme on les aime. Celui d’un ex-cadre d’ArcelorMittal qui, à 38 ans, décide de lancer son propre groupe de formation professionnelle à Thionville, en Moselle. Cinq ans après, son groupe d’enseignement Wedge International School, dédié aux nouveaux métiers de l’efficacité énergétique des bâtiments, vise déjà les 8 millions d’euros, avec dix centres de diagnostic immobilier dans toute la France, et 10 000 emplois créés. Un parcours exceptionnel pour ce fils de sidérurgiste, qui n’a dû que compter sur ses propres forces : un BTS et un Master en cours du soir. Un parcours qui devrait en inspirer beaucoup d’autres. Oui, comme Hassad, on peut réussir et prospérer en France à partir de rien.

En quoi votre enfance a-t-elle influencé votre construction personnelle ?

Hassad Mouheb : Je suis issu de la première génération d’immigrés. D’origine algérienne, mes parents sont venus en France en 1962 pour gagner leur vie en travaillant dans la sidérurgie. Ils ont formé une famille et on fait le choix de rester. Fils d’une mère au foyer et d’un père ouvrier, j’ai grandi au sein d’une fratrie de dix enfants dans une ville sidérurgique du Nord-Est de la France. Notre maison donnait sur l’usine sidérurgique Usinor (aujourd’hui devenue ArcelorMittal, Ndlr) dans laquelle mon père a travaillé la fonte durant toute sa vie. Je l’ai toujours connu en train de travailler sans relâche pour subvenir aux besoins de notre famille.

Après sa journée à l’usine, il enchaînait sans répit en cultivant la terre de notre jardin pour revendre la récolte sur les marchés et s’occupait des animaux. Très jeune, il m’a donc inculqué la valeur du travail, de l’effort et du commerce. J’avais une grande admiration et un profond respect pour mon père qui, malgré la pénibilité de son métier et une rémunération famélique, ne se plaignait jamais, mais je détestais ce travail harassant. Il a réussi à élever dignement ses dix ans enfants malgré son maigre salaire de sidérurgiste en calculant chaque jour la moindre dépense.

Avoir grandi avec une vue sur cette usine très polluante et bruyante a joué un rôle dans la manière dont je me suis construit. Pas un jour ne passait sans qu’il n’y ait un accident dans cette vieille usine centenaire. Lorsque la sirène retentissait, nous tremblions à l’idée que la victime puisse être notre père ou celui d’un voisin… Ce sinistre spectacle m’avait écœuré et je m’étais juré de ne jamais travailler dans la sidérurgie. Je voulais sortir de ce milieu anxiogène et usant.

« J’ai eu une véritable révélation en découvrant le livre de Bernard Tapie « Gagner » : j’ai su que je souhaitais devenir chef d’entreprise »

Comment êtes-vous devenu entrepreneur ?

J’ai tenu mon premier tiroir-caisse sur les marchés dès l’âge de 6 ans. Je vendais les produits que nous cultivions dans notre jardin. Je faisais également la déballe et la remballe pour être en mesure de payer mes loisirs et mes séjours en colonie. J’ai parfois même cumulé jusqu’à trois petits boulots en même temps dans la restauration, à l’usine etc.

Aviez-vous un rêve ?

Je rêvais d’être un grand patron pour pouvoir prendre ma vie en mains et avoir les moyens de me payer ce que je voulais sans avoir à calculer. À l’école, ressentir le clivage entre les élèves qui pouvaient un peu tout se permettre et nous, qui devions avoir une gestion millimétrée, était assez frustrant… J’ai eu la force d’aller de l’avant en m’inspirant du courage et de la volonté dont mon père a toujours fait preuve. Sportif de bon niveau, le sport m’a inculqué des valeurs qui m’ont porté toute ma vie.

Comment l’entrepreneuriat s’est-il révélé à vous ?

Étudiant en BTS électrotechnique, j’ai eu une véritable révélation en découvrant le livre de Bernard Tapie « Gagner » : j’ai su que je souhaitais devenir chef d’entreprise. J’ai longtemps conservé cet ouvrage de référence avec moi. Je l’ai lu et relu. Marqué par le contexte de mon enfance, je rêvais de devenir chef d’entreprise pour être libre. Mon regard a changé à la lecture de cet ouvrage : il a modifié ma perception et mon ambition. Je souhaitais désormais être chef d’entreprise pour créer de la richesse et des emplois, et non seulement pour m’élever socialement.

Quelle fut votre première expérience de chef d’entreprise ?

J’ai eu la chance d’être la première génération à être formée au dessin industriel sur informatique. J’ai donc saisi l’opportunité de créer mon propre bureau d’études sur ce créneau suite à un besoin concret identifié au détour d’un stage. Comble de l’ironie, la mission concernait ArcelorMittal, mais il n’était pas question de couler la fonte en tant qu’ouvrier. Je devais réaliser les plans des nouvelles installations électriques dans un bureau.

Avez-vous renoncé à vos études à ce moment-là ?

Mes parents étaient en désaccord avec ce projet et souhaitaient que je poursuive mes études pour décrocher un Master. Malgré notre mésentente, j’ai décidé d’arrêter mes études pour me lancer dans l’aventure entrepreneuriale en créant mon bureau d’études. J’ai donc directement été chef d’entreprise sans connaître le modèle du salariat. En parallèle, j’ai obtenu un Master en mesures physiques en cours du soir afin d’asseoir ma crédibilité vis-à-vis des prospects et de mes futurs clients. Il me semblait plus vendeur de disposer d’un diplôme.

Prendre son indépendance et se lancer dans l’aventure entrepreneuriale fut-elle chose facile ?

Suite aux frictions avec mes parents, j’ai quitté la maison familiale. Trouver un logement en location était très complexe, car je n’avais pas de feuille de paye. De plus, j’étais seul, jeune et d’origine étrangère… Aucune banque ne souhaitait financer mon projet. Je n’avais ni garantie, ni trésorerie et aucun recul. À force de ténacité, une banque a accepté de m’écouter et j’ai pu leur exposer mon projet de développement vers les métiers de l’économie d’énergie.

Quels enseignements la vie vous a-t-elle apportés ?

La vie m’a appris qu’il faut oser et ne pas hésiter à enfoncer les portes fermées. Lorsque vous êtes jeune et d’origine étrangère, il n’est pas rare que les portent se ferment devant vous, mais à force d’insistance et de persévérance, les verrous finissent par sauter et vos efforts sont récompensés. C’est ainsi qu’une banque m’a donné ma chance sur la base d’un Powerpoint présentant mon projet de création d’école dans les nouvelles énergies, alors que je ne disposais d’aucune garantie.

La résilience, le travail et la rigueur sont les valeurs cardinales de la réussite. Longtemps, j’ai considéré l’adage selon lequel il faut penser et croire très fort à quelque chose pour que cela se réalise comme chimérique. Mais tout ce à quoi j’ai pensé avec détermination et conviction s’est finalement réalisé à plus ou moins long terme.

Comment avez-vous géré votre succès ?

Un de mes amis, éleveur réputé, avec qui je partage la passion des chevaux de courses m’a dit un jour « dans ton ascension, ne cesse jamais de continuer de serrer les mains des personnes que tu croises, tu risques de croiser ces mêmes personnes en redescendant ». J’ai gardé ce conseil à l’esprit pour avancer ambitieusement tout en gardant la tête froide.

« La vie m’a appris qu’il faut oser et ne pas hésiter à enfoncer les portes fermées »

Il y a 15 ans, comment avez-vous fait pour pressentir avant tout le monde l’essor des métiers liés aux économies d’énergie ?

Au milieu des années 2000, personne n’avait de vision concernant l’avenir de ces métiers et il n’existait pas de formation dédiée. J’ai eu cette vision grâce à mes nombreuses lectures et mes différents voyages. J’ai pu voir ce qui se faisait à l’étranger et j’ai constaté que les sujets énergétiques et climatiques étaient de plus en plus présents. Il y avait fort à parier que nous nous heurterions aux mêmes problématiques en Europe, et plus particulièrement en France. J’ai donc décidé de me diversifier et de m’orienter vers ces métiers d’avenir.

Comment en êtes-vous venu à entreprendre dans le secteur de la formation ?

Ce fut un concours de circonstances ! Il remonte à l’époque du contrat avec ArcelorMittal. Les collaborateurs internes suivaient des formations au logiciel informatique permettant d’établir les plans. Suite à une défaillance du formateur, ArcelorMittal m’a sollicité afin d’assurer la formation du personnel sur le logiciel sur lequel je travaillais. J’ai saisi l’opportunité de cette mission pour générer du chiffre d’affaires et découvrir le mi-lieu de la formation dont j’ignorais tout. J’avais le trac car, du haut de mes 22 ans, je me retrouvais face à un public d’une quarantaine de personnes âgées de 45 ans en moyenne.

Au départ, les regards étaient un peu interrogateurs et suspicieux, mais les choses se sont très bien passées au point qu’un livre d’or rempli de beaux messages m’a été remis au terme de la formation ainsi que des cadeaux ! Une participante, qui avait identifié chez moi un certain talent à transmettre, m’a interpellé en me disant que j’étais fait pour faire de la formation et de la pédagogie et non pour rester cloitrer derrière un bureau.

Son observation m’a marqué et j’ai alors décidé de créer un lien entre les thématiques d’économies d’énergie, de transition énergétique et la formation. Au lieu de trouver des solutions innovantes pour économiser de l’énergie, j’ai eu l’idée de former des personnes à ces nouveaux métiers. En sachant que j’estimais, à l’époque, qu’en 2030, 75 % des métiers qu’on exercerait n’existait pas encore. J’ai décidé de capitaliser sur ma prédisposition à la pédagogie pour ouvrir un centre de formation dédié à ces métiers émergents.

Pourquoi avez-vous commencé par les métiers du diagnostic immobilier ?

J’ai jugé opportun de surfer sur une demande soutenue par une réglementation en formant des personnes à des métiers où les consommateurs étaient obligés de faire des diagnostics. J’ai donc commencé par le diagnostic immobilier qui, depuis 2007, est encadré par de multiples contraintes réglementaires obligeant les gens à faire des diagnostics de performance énergétique, des recherches d’amiante, de gaz, d’électricité, de termites, Carrez…

Contrairement au secteur de la transition énergétique dans lequel rien n’obligeait les gens à payer un service. En parallèle, j’ai développé des cursus de formation dédiés à ces nouveaux métiers. Nous étions pionniers : nous avons créé un cursus en efficacité énergétique (Bac +5) reconnu par l’État avant même qu’il y ait des obligations en la matière. Nous avons également créé le seul et unique titre de niveau Bac + a3 en diagnostic immobilier. En 2008, vous avez créé votre premier centre de formation dans le Grand-Est autour des deux marques, Wedge Institute et Wedge Business School.

En quoi consistait ce projet ?

J’avais l’ambition de former des personnes en recherche d’emploi, en re-conversion ou des étudiants souhaitant faire un apprentissage ou une formation en alternance. Nous proposons des for-mations aux métiers « émergents » du diagnostic immobilier et de l’efficacité énergétique des bâtiments, qui sont des sujets cruciaux pour réussir la transition énergétique, préserver les ressources de notre planète et lutter contre le réchauffement climatique.

Vos formations facilitent-elles l’insertion professionnelle ?

Depuis 4 ans, nous avons un retour à l’emploi de 100% après nos formations. Tous nos apprenants sont en effet réinsérés sur le marché du travail grâce à la formation et à l’obtention d’un diplôme reconnu par l’État (formations de bac+2 à Bac+5). Depuis l’ouverture du premier centre Wedge, il y a 15 ans, nous avons créé 10 000 emplois malgré un contexte économique peu favorable. Vous développez des formations sur des secteurs nouveaux, comme le numérique, la finance participative, l’assurance solidaire.

Pourquoi ?

Nous avons pour objectif de répondre aux besoins des entreprises et d’être en adéquation avec les évolutions économiques et technologiques constatées et anticipées. Nous formons des diagnostiqueurs immobiliers et des experts en efficacité et économie énergétique qui réalisent des calculs pour que vous ayez un appartement ou une maison bien isolée et peu consommatrice.

Nous formons également des experts en Qualité, Sécurité, Environnement et Radioprotection, mais également des experts en Développement numérique et digital, et en Finance Participative et Éthique. Alors que la transition énergétique exige de mobiliser des artisans pour répondre aux obligations de rénovation…

Comment faire face à cette pénurie de ressources ?

Nous nous développons à l’étranger afin d’importer des artisans qui seront formés aux bonnes pratiques dans nos centres de formation. Notre objectif est d’être en capacité de sursoir aux besoins du marché de l’emploi sur ces métiers émergents. Les pays de l’Est et de l’Afrique constituent un vivier un important de jeunes talents qui ne demandent qu’à travailler, à monter en compétences et à mieux gagner leur vie.

Comment redonner leurs lettres de noblesse à ces métiers ?

Lorsque l’on parle d’un installateur photovoltaïque ou de pompe à chaleur, les gens s’imaginent immédiatement une personne en bleu de travail dans une situation de pénibilité. Cette représentation ne correspond plus à la réalité actuelle, ce sont désormais des profils très recherchés et rémunérateurs. Nous devons communiquer sur les réseaux sociaux et dans les médias pour redorer le blason de ces métiers très intéressants, et leur redonner l’attrait qu’ils méritent.

Vous êtes un entrepreneur visionnaire. Quel est votre secret ?

Nous réalisons un travail de recherche et développement pour identifier les métiers qui n’existent pas encore et qui émergerons dans les prochaines décennies pour être précurseur. Nous essayons de reproduire en permanence ce schéma afin d’être les premiers à proposer des formations aux métiers de demain.

Quelles opportunités se sont présentées ensuite ?

De nombreuses portes se sont ouvertes à l’étranger car, en matière d’économies d’énergie, le modèle européen est une référence dont beaucoup de nations souhaitent s’inspirer. À l’occasion de la COP 22 organisée à Marrakech, en 2016, j’ai animé une conférence durant laquelle j’alertais déjà sur la crise énergétique et climatique que nous connais-sons aujourd’hui. C’était il y a six ans…On m’a sollicité pour animer une nouvelle conférence lors de la COP 28 (organisée aux Émirats arabes unis fin 2023, Ndlr) visant à promouvoir nos modèles européens en matière de préservation de nos ressources.

En quoi les choses ont-elles évoluées au fil des années ?

La digitalisation et l’intelligence artificielle ont conduit à la disparition de nombreux métiers. Les carrières, quant à elles, s’allongent considérablement avec l’augmentation de l’âge de départ à la retraite et le fait que les gens ne sont plus à taux plein en raison des périodes de carence de chômage.

Aujourd’hui, on sait pertinemment qu’on exercera en moyenne deux à trois métiers différents dans notre vie professionnelle, chaque changement requérant une reconversion et l’acquisition de nouvelles compétences. Notre travail consiste précisément à accompagner ses projets de reconversion et à redonner le goût d’apprendre à des personnes qui sont très éloignées de l’emploi et du système scolaire.

Estimez-vous avoir un rôle social à jouer ?

Tous les projets et les actions que nous menons sont innervés par une dimension sociale. Nous recevons beaucoup de personnes éloignées du système scolaire, des jeunes de moins de 30 ans en échec scolaire, fâchés avec les études, à deux doigts de basculer dans la délinquance, etc. Des parents désespérés nous appellent en nous identifiant comme la dernière chance pour former leur enfant à des métiers d’avenir. Nous écrivons de belles histoires en formant des jeunes en marge du système qui, une fois diplômés, se réinsèrent avec succès sur le marché du travail.

Je suis toujours ému lorsque qu’une mère m’appelle en pleurs pour me remercier d’avoir sauvé son fils. Nous avons également accompagné des sportifs de haut niveau dans leur reconversion parmi lesquels Philippe Bernat-Salles, ancien capitaine de l’équipe de France de rugby et vice-champion du monde, Cédric D’Ulivo, joueur de football passé par l’Olympique de Marseille, le cycliste Bryan Nauleau, mais également un champion du monde de boxe thaï et un champion de France de hockey.

Qu’est-ce qui vous anime aujourd’hui ?

Mes motivations profondes ont évolué au fil du temps. Plus jeune, j’étais animé par une volonté d’ascension sociale, je souhaitais rentrer du chiffre d’affaires, bien gagner ma vie et payer mes salariés. J’accorde désormais une importance singulière à la dimension humaine du projet que je porte. J’ai envie de jouer un rôle social en aidant des personnes en déshérence à se former à des métiers d’avenir et à se réinsérer sur le marché de l’emploi.

Beaucoup de personnes sont en marge du système, éloignées de l’emploi, dégoûtées des études, en souffrance et paralysées, car elles n’osent pas. Nous souhaitons les accompagner de manière personnalisée, leur redonner le goût d’apprendre et leur offrir l’opportunité de se former pour réussir leur réinsertion professionnelle. Cette velléité humaniste et cette volonté de redonner une seconde chance me motivent chaque jour à développer l’activité et à recruter de nouveaux collaborateurs.

Propos recueillis par Isabelle Jouanneau

LAISSER UN COMMENTAIRE

Tapez votre commentaire
Entrez votre nom ici