Frédéric Jousset, mécène-entrepreneur, co-fondateur du groupe Webhelp, à la tête de la fondation européenne ArtExplora et de son fonds d’investissement de 100 millions d’euros ArtNova, lance un appel dans Entreprendre.

Votre parcours fait rêver nombre de créateurs et d’entrepreneurs. D’où sont venus d’une part votre désir d’entreprendre et d’autre part votre passion pour l’art et la culture ? De vos parents ?

Frédéric Jousset : Souvent les enfants se construisent soit en suivant la ligne des parents, soit en s’opposant. Moi, j’ai pris la première option. C’est d’ailleurs une tradition familiale, puisqu’après mon père, mon grand-père et mon arrière-grand-père, je suis la 4e génération d’entrepreneurs. Avoir vu autour de moi ces exemples d’entrepreneurs m’a ouvert très tôt cette possibilité et l’envie de le faire. Vous savez, la base-line d’HEC, c’était « Apprendre à oser » et quand j’étais dans les parachutistes, la citation de mon régiment à Mont-de-Marsan, c’était « Croire & oser ». Une répétition de l’encouragement que j’ai fini par suivre. Quant à la culture, effectivement, cela vient de ma mère qui était Conservateur général à Beaubourg, en charge du département design. C’est elle qui m’a initié très tôt aux arcanes de la vie muséale, aux artistes, et qui m’a donné les moyens, quand j’ai eu envie de m’y investir plus à fond, de le faire.

Avec Olivier Duha, vous avez eu « la bonne idée au bon moment » en cofondant Webhelp en 2000, puisque 20 ans plus tard le groupe compte 64 000 salariés dans 49 pays pour 1,7 milliard d’euros de CA. Est-ce votre plus grande fierté ?

Frédéric Jousset : Ma plus grande fierté dans ma vie, c’est ma fille, de très loin ! Parce qu’elle est unique, alors que des créations d’entreprises, il y en a plein. Après, oui, Webhelp c’est une fierté personnelle que je partage avec Olivier Duha, parce qu’on l’a fait ensemble. Mais la fierté, ce n’est pas d’avoir bâti une grande entreprise avec de tels chiffres, mais c’est plutôt d’avoir créé ce groupe dans des pays où on a été un laboratoire de bonnes pratiques sociales, où on a apporté clairement des progrès.

Si on pense notamment que l’égalité hommes-femmes dans l’entreprise est une avancée, alors force est de constater qu’au Maroc où ce n’est pas vraiment le cas, Webhelp a été un promoteur de cette égalité, notamment salariale et managériale. Si l’on pense que le bien-être au travail est une thématique qui est importante, là aussi dans beaucoup de pays comme à Madagascar ou en Turquie, on a mis en place des choses qui n’étaient pas fréquentes comme les crèches d’entreprises, les centres médicaux, les salles de sport… C’est probablement de cela que je suis plus fier, de la manière dont on l’a fait plus que des résultats.

Le fil rouge de votre parcours est d’avoir mis de la culture dans l’entreprise et de l’entrepreneuriat dans la culture, puisqu’en parallèle, vous vous êtes consacré au mécénat culturel au sens le plus large du terme.

Frédéric Jousset : C’est en effet un très bon résumé et je l’assume ! Effectivement, mon intuition qui est devenue une conviction, c’est qu’on n’est pas d’un côté un homme ou une femme et de l’autre côté un individu corporate. C’est un continuum, ce qui nous fait rêver le matin ne s’arrête pas quand on franchit la porte du bureau ou d’une réunion. Les entreprises ont tout intérêt à faire le pari de l’intelligence de la culture, de l’ouverture à l’autre, de l’éducation qui pour moi dépasse la simple formation professionnelle à un métier. Dans le monde corporate, maintenant, on en est revenu des baby-foot ou des cafétérias. Il faut aller plus loin. Ce monde de l’entreprise doit maintenant développer les compétences artistiques et les pratiques culturelles au sens large. Regarder un tableau, une œuvre, c’est regarder le monde avec les yeux d’un autre.

Et c’est aussi donner du sens à l’entreprise ?

Frédéric Jousset : C’est donner du sens, effectivement. On parle beaucoup d’entreprises à missions et ça, c’en est une belle. Mais c’est aussi se reconnecter avec les territoires parce que l’idée, c’est que les entreprises valorisent les artistes locaux. On a eu tort de vouloir séparer le monde en deux, le cerveau droit et le cerveau gauche, le monde de la création et le monde de la valeur. Aujourd’hui, les entreprises les mieux valorisées sont celles qui sont les plus créatives. Il y a donc vraiment un intérêt à faire rejoindre ces deux mondes. Et en sens inverse, j’assume aussi complètement l’expression « entrepreneur de la culture ».

Le monde de la culture a été très largement subventionné par le secteur public, l’Etat et les collectivités territoriales, avec des choses formidables qui permettent aux artistes de s’inscrire dans le très long terme. En sens inverse, il faut objectivement reconnaître que le privé a une agilité, une efficacité, une rapidité qui sont supérieures. Du coup, prendre les méthodes du privé, tout en respectant l’ADN de la culture, permet d’aller plus vite, notamment sur cette thématique qui m’est chère, celle de la démocratisation culturelle.

Vous venez de lancer la fondation européenne ArtExplora. Expliquez-nous sa vocation.

Frédéric Jousset : ArtExplora, c’est la continuité d’un engagement philanthropique qui a commencé avec Le Louvre en 2007, et c’est aussi certainement la volonté de me réinventer à 50 ans, en créant ma propre fondation. Je ne voulais surtout pas qu’elle porte mon nom car ce n’est pas un projet personnel. En fait, je rêve de créer avec ArtExplora un équivalent de ce qu’est Greenpeace à l’écologie ou Amnesty International aux Droits de l’Homme. Cette fondation sera reconnue d’utilité publique, je serai minoritaire dans la gouvernance et c’est un projet qui a vocation à embarquer beaucoup de gens, le plus possible.

Dans la culture, on n’a pas un problème d’offres qui sont multiples mais plutôt de demandes, de fréquentation. Le chiffre d’1 Français sur 2 par an qui va voir un musée ou un monument m’a interpellé. Parce que ça veut dire aussi qu’1 sur 2 n’y va jamais. C’est donc clairement sur cette ambition d’élargir les publics de la culture qu’est née la fondation ArtExplora. C’est trouver et créer des ponts pour amener la culture aux gens, là où ils sont.

Par ailleurs, vous venez de créer votre propre fonds d’investissement, ArtNova. Quels sont ses projets, ses priorités ?

Frédéric Jousset : ArtNova, c’est une autre approche. Toujours dans l’idée de me consacrer au secteur culturel, mais là, défini au sens plus large, avec toutes les industries culturelles et créatives, car dedans je fais rentrer le cinéma ou la gastronomie. On sera après celui de la BPI le 2e fonds du secteur, pour tout ce qui concerne la « french touch », la patte créative de la France, qui est un très beau terreau avec une très belle image dans le monde. ArtNova est un fonds de 100 millions d’euros qui vient de mon patrimoine. L’avantage, c’est un fonds permanent qu’on appelle « evergreen », c’est du capital-patient qui peut s’inscrire dans la durée pour des projets qui prennent du temps, parfois 10 ans. Et le 2e intérêt, c’est que je n’ai pas de contraintes sur le type d’investissements que je peux faire ; tout est possible, y compris de la reprise et du redressement, en étant majoritaire ou minoritaire (…).

On sent chez vous ce besoin de transmettre, de partager, de démocratiser l’accès à la culture, notamment auprès des jeunes. Comment ne pas laisser au bord de la route ceux qui n’y ont pas forcément accès ?

Frédéric Jousset : Je pense que cette bataille-là commence à l’enfance. Tout le monde naît artiste. Chaque enfant chante, danse, peint ou dessine, mais à 5 ou 6 ans, quand il commence à aller à l’école, on lui demande de poser le pinceau pour prendre un stylo. C’est là que la ségrégation s’opère entre ceux qui sont dans des familles où il y a un intérêt pour la culture et ceux où ce n’est pas le cas. Ce faux départ se rattrape très difficilement en raison de la fracture culturelle. Le premier sujet, c’est donc de développer des programmes pour les enfants dans les écoles. Le 2e sujet, c’est ce pour quoi je m’étais engagé auprès du gouvernement avec le Pass Culture.

La réalisation a été plus longue que prévue, notamment en raison du changement de ministre, mais les résultats commencent à être prometteurs. C’est la première fois que le ministère de la Culture va subventionner la demande et non l’offre. Un vrai changement de paradigme. Et puis après, il faut trouver des moyens d’amener la culture dans le langage et les codes des jeunes sans l’abaisser. On peut fonder de grands espoirs sur l’immersif comme par exemple l’Atelier des Lumières qui est un centre d’art numérique. Je crois beaucoup à ces offres découvertes et aux immenses possibilités du numérique qui peut donner envie de passer ensuite au présentiel.

Aimeriez-vous que des entrepreneurs viennent vous rejoindre dans ArtNova et ArtExplora et souhaitez-vous lancer un appel dans le magazine Entreprendre pour cela ?

Frédéric Jousset : On peut complètement lancer un appel dans Entreprendre, c’est une excellente idée ! Dans ce projet, je me vois surtout comme un initiateur, un accoucheur. C’est clairement un projet de crowdsourcing, de crowdfunding et je serais absolument ravi de travailler avec tout entrepreneur ou entreprise qui voudrait nous rejoindre. Car ce qui est assez unique dans le fait que j’ai des moyens importants à mettre sur la table, c’est que 100% de l’argent qui sera donné par un entrepreneur qui nous rejoindra, ira entièrement à la cause qu’il souhaitera défendre et soutenir, puisque tous les coûts de fonctionnement seront à ma charge, sans parler des déductions fiscales possibles pour les partenaires du mécénat culturel.

Demain, si vous avez une PME en région qui a envie de faire quelque chose pour la culture, pour ses salariés, on peut entièrement monter un programme sur mesure avec la fondation, avec tous les coûts de fonctionnement et de pilotage pris en charge par nos soins. Si l’entrepreneur n’a pas les équipes en interne pour cela, on peut le faire pour lui, et tout son argent ira ainsi au programme qu’il souhaite lancer.

Si vous deviez donner un ou plusieurs conseils à un jeune créateur ou entrepreneur qui se lance aujourd’hui ?

Frédéric Jousset : Il y a deux types de créations d’entreprises : d’une part les entreprises de subsistance et d’autre part les entreprises de croissance qui ont vocation à grandir vite. Si vous regardez les entreprises qui ont rapidement atteint une taille importante, elles ont toutes rapidement levé des fonds. Quand j’ai créé Webhelp avec Olivier, je n’avais pas une passion pour la relation client à l’image de celle d’un viticulteur pour ses vignes, mais j’y ai vu surtout une opportunité de marché. Dans ce cas de figure, on trouve des associés, des financements et on y va. Là, la clé c’est de s’associer avec les bonnes personnes, de trouver des talents complémentaires pour créer une entreprise qui sera séduisante, car on le sait, les investisseurs misent plus sur une équipe que sur un projet.

Et la deuxième chose, c’est de lever le plus d’argent possible. Si vous êtes capable de lever beaucoup d’argent, c’est parce que vous êtes convaincant et que votre projet est bon. Et si vous levez beaucoup d’argent, vous aurez plus de temps pour trouver votre business-modèle. Ce que le capital vous donne, c’est le temps !

Propos recueillis par Valérie Loctin

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