Eric Larchevêque, le cofondateur de Ledger (15e licorne française, valorisée à 1,5 milliard d’euros), lance Algosup, école d’informatique qui forme des développeurs en 5 ans. Il participe également à l’émission Qui veut être mon associé ? (M6), une « opportunité formidable de présenter l’entrepreneuriat en prime time sous un jour positif ».

Comment êtes-vous devenu entrepreneur ?

Eric Larchevêque : Lorsque j’étais étudiant, j’avais déjà envie de tracer ma propre voie, même si ce n’était pas très populaire en 1995, où l’on ne parlait pas de startup. Dans ma promo, nous n’étions que 2 sur 120 ou 130 à nous lancer dans la création d’entreprise, aujourd’hui, ce serait certainement la moitié. En ce qui me concerne, ce fut un appel direct. Je pense que l’on ne peut pas dire que l’on « naît » ainsi, mais d’une certaine façon, on est « câblé » avec une certaine dose d’inconscience, l’acceptation de la prise de risque. Ce n’est pas une voie de tout repos face à d’autres alternatives plus simples. Un certain nombre de qualités, voire de défauts sont clairement nécessaires.

Quelles sont les qualités nécessaires ?

E.L. : Parmi les qualités obligatoires, je citerai la résilience, car entreprendre est difficile, c’est un ascenseur émotionnel permanent, où l’on éteint sans arrêt des feux, or il faut être capable de gérer cela. Le mot résilience est un bon résumé des qualités principales à avoir.

Disposiez-vous d’une capacité financière à vos débuts ?

E.L. : En termes d’investissement de départ, même s’il ne s’agit pas d’industrie, il m’a fallu trouver de l’argent. Personnellement, j’ai fait des études de micro-électronique, et pour me lancer dans internet, il me fallait à l’époque disposer d’un capital de 50 000 francs. Je l’ai rassemblé pendant mes études en étant pigiste pour un magazine d’électronique et j’ai perçu des droits d’auteur sur un livre technique que j’avais écrit.

Vous avez ouvert Coinhouse, plateforme d’échange de cryptomonaies, et dans la continuité, Ledger et sa solution de sécurité pour crypto-actifs, quel est votre sentiment quant à l’avenir de ce nouveau marché de monnaies virtuelles ?

E.L. : C’est un monde que je connais depuis 2013, et j’ai un avis extrêmement positif sur les crypto-actifs. A mon avis, il s’agit d’une révolution aussi importante que la naissance d’internet. En réalité, la blockchain et le bitcoin impliquent deux révolutions. La première est qu’il est possible d’échanger des valeurs de façon native sur internet sans tiers de confiance, en créant ainsi un système financier totalement décentralisé. La seconde consiste en la redéfinition de la monnaie, qui n’est plus émise par une banque centrale, mais par un algorithme.

Cette monnaie est donc différente par nature. Cette combinaison produit un cocktail très intéressant, dont l’impact sera durable. J’ai la volonté de consacrer les prochaines années de ma vie à cette technologie. Pour créer Coinhouse, je me suis plongé dans cet univers et ai rencontré un maximum de personnes qui y évoluaient. Cela a permis à la création de Ledger.

Il existe pourtant une grande défiance vis-à-vis de ces valeurs ?

E.L. : Effectivement, idem lors de la naissance d’internet, où l’on évoquait uniquement les dangers, la pornographie, le terrorisme… Le phénomène est identique pour la blockchain et le bitcoin, mais les choses ont déjà changé depuis 2015-2016, le public est plus éduqué, la psychose est moindre, cela s’apaise. De toute façon, le grand public va utiliser ces systèmes sans même le savoir, via des applications ou des jeux. Par exemple, beaucoup d’artistes interviennent sur ce marché et monétisent leur travail via les « NFT », sans vraiment savoir comment cela fonctionne dans les détails.

Créer seul ou en association, vers quoi va votre préférence ?

E.L : Pour réussir il faut des associés. Personnellement, quand je développe une idée, je veux trouver des partenaires pour la partager. Ainsi, j’ai créé seul Prixing, et je suis allé dans tous les apéros entrepreneurs, startups weekends, etc, où j’ai finalement rencontré Thomas France, devenu mon associé. Il est d’ailleurs également chez Ledger, où nous sommes 8 cofondateurs, chacun avec des responsabilités bien précises. C’est aussi tout un art de combiner cela, car les associés ne doivent pas se « tirer dans les pattes ». C’est compliqué, il n’y a pas de recette, c’est un peu comme se marier.

C’est la vie, l’instinct, et la saisie d’opportunités au quotidien. En 1996, pour ma première boite, je suis allé à la Fnac pour acheter des livres sur la création d’entreprise, le premier s’appelait « La SARL », cela ne fait pas rêver, mais la première phrase était « Savoir diriger, c’est savoir s’entourer ». Cette phrase a défini ma carrière d’entrepreneur.

Savoir s’entourer, c’est aussi de savoir déléguer ?

E.L : Absolument. Nous sommes devenus une grande entreprise, car nous avons réussi à trouver des personnes de grand savoir-faire. Chez Ledger, je suis passé de 100% à environ 15% du capital, c’est la rançon du succès, il faut apprendre à lâcher, à faire confiance. C’est une des clés de la réussite, ne pas s’accrocher à tout, ne pas avoir le contrôle sur tout. C’est parfois nécessaire au début, mais il faut apprendre à déléguer, faire de la place aux nouveaux talents, et surtout donner sa confiance dès le début, pas après plusieurs années. Quand on embauche un super talent, cher, à quoi ça sert de lui donner des actions pour ensuite le micromanager ?

Vous êtes actionnaire et membre du conseil d’administration de Ledger, mais votre principale activité est-elle aujourd’hui celle de business angel ?

E.L : Oui, c’est mon activité principale. Je la conduis au jour le jour, sans objectif précis, car c’est plus un hobby qu’un métier. Je regarde des dossiers, je gère les participations. Je n’ai pas d’agenda, je prends le temps de vivre. Je vais à Paris, mais mon centre de gravité s’est déplacé. La Sologne est mon havre de paix.

Comment êtes-vous parti dans l’aventure « Qui veut être mon associé ? »

E.L : Je n’étais pas pressenti au départ, le casting a commencé en 2018 et 2019, en recherche de profils disposant de notoriété, ce qui n’était pas mon cas. J’ai mis le pied dans la porte, car je connaissais cette émission américaine et j’aimais son concept. Cette émission représentait une opportunité pour moi, car je suis touche à tout, or les sujets abordés dans l’émission sont très diversifiés, j’étais certain d’approcher des secteurs radicalement différents de ce que je fais. J’ai réussi à convaincre la production et j’ai commencé comme « remplaçant » en saison 1. « Qui veut être mon associé ? » représente l’opportunité formidable de présenter l’entrepreneuriat en prime time sous un jour positif, ce qui est important pour moi.

J’ai adoré l’expérience, les tournages, et j’ai investi en suivant de près les entreprises dans lesquelles je suis intervenu. Je suis « titulaire » dans la saison 2, et mon souhait s’est réalisé, car j’ai beaucoup de plaisir à rencontrer, suivre les candidats et découvrir d’autres univers. Cela donne une bonne image de l’entrepreneur ce qui, je l’espère, va créer des vocations. Pourtant, parler d’argent et de patrons en prime time à la télévision n’était pas évident. Nicolas de Tavernost a vraiment porté le projet. Il va y avoir une saison 3 et plein d’autres j’espère afin que l’entrepreneuriat ait une place de choix dans le cœur des Français.

Votre actualité est aussi celle d’Algosup. Pouvez-vous nous en dire plus ?

E.L : Il s’agit d’une école d’informatique qui forme des développeurs en 5 ans via un cursus 100% anglais, un projet où je suis associé à Éric Jeannin. Cela est parti d’un constat clair et alarmant, il n’y a pas assez de développeurs en France, et cela va s’accentuer car les besoins augmentent, les recrutements sont difficiles, on le constate chez Ledger. La réponse est donc la création d’écoles supplémentaires. Notre idée est d’aller sur des profils de bacheliers qui à la base ne pensent pas être développeurs. Ils doivent simplement jouer à un jeu vidéo basé sur la logique et la réflexion afin de valider leur état d’esprit ; une bonne solution notamment pour les filles qui ne s’intéressent pas forcément à ce domaine.

L’approche est de travailler au plus proche du monde du travail, afin que le choc culturel se fasse à l’école et pas en arrivant en entreprise. Au-delà de la technique du logiciel, nous travaillons aussi beaucoup les soft skills, comme savoir s’exprimer ou travailler en équipe. L’environnement est idéal à Vierzon dans le Cher, dans d’anciens locaux de Ledger. Il y a du foncier disponible, nous sommes proches de Paris, la vie y est agréable, ce qui nous permet d’avoir un professorat issu des GAFAM et du monde entier. Notre volonté est de créer un grand campus européen, avec des élèves de l’Europe entière. L’époque est aussi à la revanche des villes moyennes. Algosup est donc ma priorité sur les prochains mois.

Vous avez également créé le fonds Eric et Iveta Larchevêque ?

E.L : L’important pour le futur est l’éducation des nouvelles générations, avec un objectif d’égalité des chances. Notre action est limitée à Vierzon pour l’instant. Avec le site de Ledger à Vierzon, nous avons constaté une problématique « plafond de verre » pour les salariés locaux, à cause de l’anglais. Nous avons mis en place des professeurs qui vont en primaire pour l’apprentissage de la langue.

Vous avez joué au poker de façon professionnelle pendant deux ans, une passion abandonnée ?

E.L. : Je ne joue plus au poker aujourd’hui, mais c’est vrai, j’ai eu une carrière semi-professionnelle avec des championnats durant lesquels j’ai beaucoup appris. Le poker et l’entreprise ont des points communs, il faut prendre des risques calculés, avoir confiance en son instinct, connaître son environnement, tout en ayant une bonne maîtrise de soi et donc une bonne gestion de ses émotions. Il y a beaucoup d’humain dans le poker, un bon entrepreneur peut faire un bon joueur et vice-versa.

Propos recueillis par Anne Florin

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