Par Antonin Marcault, directeur général Alterna énergie

Tribune. Alors que la guerre en Ukraine menace l’Europe d’une rupture des livraisons de gaz russe, que les températures ne cessent de grimper et que la moitié des réacteurs du parc nucléaire français sont à l’arrêt, la France traverse une crise énergétique sans précédent. Conséquence de ces externalités technologiques et géopolitiques, les prix de l’électricité et du gaz augmentent de manière incontrôlée : x10 pour l’électricité, x6 pour le gaz et chaque jour qui passe bat le record du jour précédent. Il est illusoire de penser que cette crise énergétique majeure, d’une ampleur supérieure à celle connue en 1973 lors du choc pétrolier, est conjoncturelle. Sauf changement radical ou interventionnisme inopiné, cette inflation galopante des prix de l’énergie est amenée à durer.

La France dans une situation énergétique délicate

Lorsqu’on projette le système énergétique français, à moins d’une météo exceptionnellement clémente, la France manquera d’électricité et de gaz dès cet hiver en raison de la guerre énergétique que mène la Russie envers l’Union Européenne et de l’indisponibilité croissante du parc nucléaire français. Selon les prévisions, il nous manquerait environ 20 GW de capacité pour passer les pics de consommations hivernaux et ce, en dépit d’éventuelles mesures de dérogation aux contraintes environnementales et du calendrier le plus optimiste de remise en route de réacteurs nucléaires. Cela remet en cause le sacro-saint bouclage offre-demande et ouvre la voie à des coupures d’électricité et de gaz. Tout cela, notamment, car nous avons tardé à développer massivement les énergies renouvelables. La France est ainsi le seul pays européen en retard sur ses engagements de développement des ENR. Il en va de notre indépendance géopolitique, de notre souveraineté énergétique et de notre transition écologique.

Une réponse du gouvernement en demi-teinte

Face à la menace d’une pénurie d’énergie durant l’hiver prochain, la France tente de s’adapter et appelle à lutter contre le gaspillage par une consommation plus raisonnée et responsable. Face à l’inflation des prix de l’énergie, les pouvoirs publics ont mis en place des boucliers tarifaires pour protéger les consommateurs particuliers et des dispositifs d’exonération de taxes pour les consommateurs professionnels et les collectivités. Un régime de subvention est également mis en œuvre pour les entreprises les plus dépendantes à l’énergie et dont les marges sont les plus affectées par la crise. Un réflexe nécessaire face aux difficultés rencontrées par les clients en période d’inflation grandissante.

Sous la direction de différents ministères, des groupes de travail doivent définir des actions pour réduire la consommation dans l’administration, le logement mais aussi au sein des entreprises et des collectivités publiques. Pour l’essentiel, les pistes énoncées par le gouvernement semblent favoriser une meilleure application de réglementations qui sont, pour la plupart, déjà existantes mais mal appliquées. Parmi les premières mesures avancées figurent l’ajustement des températures dans les bâtiments, l’extinction des enseignes lumineuses dès leur fermeture ou la réduction de l’éclairage public.

Mais ces dispositions palliatives ne traitent que les conséquences d’une crise amenée à durer. Pour faire face aux enjeux, il est nécessaire de s’attaquer aux causes profondes en accélérant notre transition vers plus de sobriété. L’enjeu est de développer collectivement les moyens pour réduire les factures d’énergie et ainsi contribuer à la reconstitution des marges des entreprises qui voient aujourd’hui leur excédent brut d’exploitation (EBE) sévèrement affecté par la hausse des prix de leurs contrats d’électricité et de gaz.

A moyen terme, la mise en place d’outils de pilotage des consommations, la rénovation énergétique des bâtiments et la décarbonation des processus industriels seront strictement nécessaires pour arriver à une sobriété énergétique efficiente. L’outil “Ecowatt” lancé par RTE en partenariat avec l’ADEME est un bon début pour aider chacun à prendre conscience de la situation et ainsi adapter sa manière de consommer en fonction de l’état du réseau. Il faut toutefois aller plus loin et plus vite, nous sommes dos au mur et n’avons plus de temps à perdre.

Nous devons tirer parti de cette crise sans précédent pour (ré)inventer intelligemment notre manière de consommer et de produire notre énergie en faveur d’une sobriété énergétique pérenne, durable et acceptable par la population et les autres acteurs économiques.

Construire une trajectoire énergétique ambitieuse

C’est toute la société qui doit faire le pari de la sobriété pour faire face à cette crise structurelle et accélérer notre transition énergétique. Pour que cela fonctionne, l’acceptabilité est clef. Il faut penser à des mesures incitatives, convaincre et récompenser tout un chacun.

Les acteurs du secteur énergétique tels que les fournisseurs d’énergie doivent repenser leurs offres vers plus de flexibilité et rémunérer leurs clients qui font le choix de réduire leurs usages énergivores superflus en mettant en place des systèmes de bonus et de malus. Les signaux prix sont là, la valeur économique pour l’ensemble des acteurs économiques est désormais dans la réduction des consommations d’énergie et dans un meilleur équilibre entre offre et demande. Les prises de conscience des entreprises sont là. Après les grandes enseignes de la distribution alimentaires, de nouveaux grands acteurs tels que Décathlon, Ikea ou Fnac-Darty, ont rejoint ce mouvement qui vise à diminuer la consommation énergétique des magasins.

C’est tout un système à repenser en profondeur. L’Etat doit prendre des mesures immédiates pour accompagner cette flexibilité en favorisant le développement des offres à pointes mobiles et en supprimant les offres dites “Base” afin d’encourager les consommateurs à consommer mieux et au bon moment. Il faut travailler dès maintenant à des mesures de plus long terme. L’entretien durable du vieillissant parc nucléaire et des centrales électriques, le développement massif des énergies renouvelables et la mise en place d’un vaste plan d’économie d’énergie pour les administrations et les entreprises sont devenus indispensables notamment dans une période d’électrification accélérée des usages et vitales compte tenu du contexte climatique. Ces décisions auraient, par exemple, pu éviter la réactivation de la centrale à charbon de Saint-Avold, aberration écologique.

Face à une crise énergétique sans précédent, la société trouvera son salut dans des actions rapides et radicales de sobriété énergétique. Consommer moins et mieux : c’est désormais le seul schéma possible.

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