On imagine le monde des galeristes comme un milieu feutré, très haut de gamme, peuplé de personnes fortunées évoluant dans de hautes sphères, appartenant à une classe sociale évidemment privilégiée : le « haut du panier » comme on dit, mais un panier vraiment très artistique. Effectivement, on retrouve un pourcentage plutôt faible de véritables autodidactes dans ce métier. Pour trouver un contrexemple, il semble qu’Emmanuel Perrotin soit le bon élément.

En effet, il vient d’un foyer comme il y en a partout en France et rien ne le prédisposait vraiment à devenir l’un des galeristes les plus connus au monde. A peine vingt et un ans et le voici qui transforme son logement en galerie, un appartement qu’il loue spécialement à cet effet. Quand la vocation est là, on ne peut pas l’étouffer, et c’est tant mieux. Mais quelle drôle d’idée que la galerie d’art… C’est peut-être qu’au départ rien n’était écrit, le jeune Emmanuel cherchait sa voie.

La fête mène à tout

Il faut dire que le tout jeune Emmanuel Perrotin n’a pas dû être de tout repos pour ses parents. La scolarité ne faisait pas partie de ses priorités et il fréquentait déjà les lieux célèbres de Paris dès ses 15 ans. On ne parle pas ici du Louvre ou des cinémas d’art et d’essai, mais plutôt des Bains-Douches ou du fameux Palace. La vie en banlieue, ce n’était pas son truc, et de soirée en fête, le voici qui sympathise tard la nuit avec le jeune galeriste Charles Cartwright, qui l’embauche en tant qu’assistant. Principal avantage du job ? Lui permettre de dormir tard le matin, mais très rapidement, son instinct va le faire remarquer. Et le jeune homme va devenir contre toute attente un hyperactif du travail.

Damien Hirst, Takashi Murakami et les autres

Voici deux illustres inconnus au début des années 90 ou presque. Le très jeune Emmanuel Perrotin entend parler d’un collectif artistique anglais, les Young British Artists, qui fait scandale, le trash dans toute sa splendeur. A 23 ans, il a le « culot » d’exposer l’un des membres de ce cercle, Damien Hirst. Un coup d’éclat risqué, mais qui va porter ses fruits par la suite avec l’éclatant succès de l’artiste britannique quelques années plus tard. Ce sera ensuite le tour du Japonais Takashi Murakami, aux œuvres très colorées qui ne font pas l’unanimité chez les amateurs éclairés, critiquant cet art « facile » (il faut entendre par-là des œuvres qui plaisent au grand public). Emmanuel Perrotin a beaucoup fait parler de lui avec ces artistes un peu « choquants » dans le milieu, même s’il a également mis en avant bien des profils d’artistes différents, comme le peintre John Henderson ou le français Claude Rutault.

L’éclectisme, un problème pour les élites ?

Emmanuel Perrotin n’a pas eu de formation artistique, du moins dans le sens habituel du terme, ni même d’études classiques. C’est sans doute sa curiosité insatiable qui le différencie des galeristes traditionnels. Ces derniers ont généralement une « ligne », un type d’artistes qu’ils mettent en avant, ce qui permet d’imaginer plus ou moins quelles œuvres vont emporter leur décision de les exposer. Avec notre homme, il n’y a pas de règle, pas de ligne. Tout peut l’intéresser. Il est dans la vraie vie et pense que l’on peut aimer un peintre avant-gardiste comme un sculpteur classique. Par le passé, il a comparé cela au public qui se rend au cinéma.

Ce n’est pas parce que l’on est fan de films d’actions que l’on ne peut pas se laisser séduire et émouvoir par un film d’auteur. Si cet éclectisme est parfois mal perçu, c’est aussi probablement l’une des explications majeures de son succès. L’autre raison est que le galeriste est un entrepreneur, il ose et sait prendre parfois de gros risques, car le monde de l’Art est incertain. Il a ainsi mis en scène des expositions immenses, folles, en France comme ailleurs, qui sont aussi pour lui comme une envie de prolonger l’ambiance de la fête.

Découvrir, le cœur du métier

Galeriste, en quoi consiste ce métier un peu à part ? Pour Emmanuel Perrotin, le cœur en est la découverte. Il convient ensuite de mener à bien diverses tâches, telles que la création d’un environnement propice à l’épanouissement des artistes et la mise en action du réseau pour les faire connaître. Un vrai challenge lorsque l’on débute à partir de rien, sans réseau particulier, ni bagage à mettre en avant.

Une dimension internationale

Emmanuel Perrotin a créé sa galerie à l’âge de 21 ans en 1990. Depuis lors, il n’a cessé d’ouvrir des espaces, dix en tout, à Paris, Hong-Kong, New York, Séoul, Tokyo et Shanghaï et emploie désormais environ 150 personnes. Il représente une cinquantaine d’artistes et n’a cessé d’imaginer des actions pour continuer à faire bouger les lignes, y compris l’an dernier en première année de pandémie. Grâce à cela, son chiffre d’affaires ne devrait pas s’écrouler même s’il baisse. Un chiffre d’affaires d’ailleurs inconnu dans sa totalité. Sur la France, on parlerait d’environ 35 millions d’euros.

Nouveau pavé dans la mare

En plein confinement, fin 2020, l’homme d’affaires annonce poursuivre ses projets comme si de rien n’était. Il a encore étendu son empire en ouvrant un nouvel espace en début d’année avenue Matignon, le cinquième site de la capitale en ce qui le concerne. Les cinq étages seront dédiés à l’achat et à la revente d’œuvres d’art contemporain. Ses voisins, les grandes maisons de mise en enchères savent à présent qu’un nouveau concurrent est sur le marché. Cette fois-ci, Emmanuel Perrotin est associé à deux partenaires, Tom-David Bastok et Dylan Lessel, eux aussi spécialistes du marché de l’Art.

La vie continue pour Emmanuel Perrotin. Bien qu’ayant largement fait ses preuves, il fourmille d’idées nouvelles. Son épouse, Lorena Vergani, n’est pas en reste avec sa startup LVbespoke sans oublier deux enfants qui leur donneront, c’est certain, d’autres idées de projets.

V.D.

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