Par Marc Alpozzo, philosophe et essayiste

On connait Descartes pour sa célèbre méthode, mais on le connait moins pour ses nombreux voyages. L’errance de Descartes a rarement été racontée[1]. Mais Descartes fut un grand voyageur avant de s’installer et de finir sa vie en Suède. Si le philosophe français préfigure les grands écrivains voyageurs, c’est parce qu’il n’a jamais trouvé aucun lieu pour s’établir. Ce voyageur-philosophe préfigure également une autre figure du XIXème siècle, celle de Nietzsche. Mais cette habitude de voyager chez les philosophes ne datent pas de Descartes. Dans l’Antiquité, si son maître Socrate n’a jamais quitté Athènes, Platon en revanche, s’est rendu dans des territoires grecs très loin de la Méditerranée. S’étant également rendu à trois reprises à Syracuse, ses aventures furent des échecs, mais furent aussi narrées par des récits romancés. Sénèque lui-même, fera un voyage de force dans l’île de Corse, condamné à l’exil.

Si donc, la philosophie de Descartes est une philosophie de l’errance, cet esprit curieux, qui a cherché une voie vers la vérité, afin d’échapper au scepticisme, avait une habitude assez répandue à l’époque d’être un nomade-philosophe, idée qui n’était pourtant pas neuve[2]. Ce chemin que Descartes cherche à fonder, tracera sa propre voie vers la vérité, en combinant les deux facultés essentielles de l’intelligence que sont l’intuition et la déduction. Si donc, cette association entre voyage et philosophie peut être étonnante, il est bon de rappeler que Rousseau en appelait à des philosophes voyageurs, et que Diderot se mettait dans la peau du voyageur Bougainville[3]. Or, les pérégrinations de Descartes ont d’essentiel dans sa biographie et sa philosophie, qu’elles préfigurent l’esprit même du cartésianisme, qui est celui d’une errance ou d’un exil volontaire, par le doute hyperbolique, qui jette le sujet qui doute, hors de son monde ordinaire, de ses croyances et savoirs habituels, ce qui le fait quitter le monde du connu pour l’amener, chemin faisant, sur les sentes de l’inconnu. C’est aussi comprendre qu’une philosophie de la méthode, c’est-à-dire du chemin à suivre, ne saurait être étrangère aux thèmes du voyage, du risque de l’errance, du choix de l’exil, ce qui permettra de comprendre le sens ultime de la vraie démarche de la philosophie.

En prenant les notes, les œuvres, ou même la correspondance de Descartes, François-Xavier Perretti montre qu’on trouve des allusions ou des mentions philosophiques et biographiques liées au voyage et à l’extranéité. Or, lorsque Descartes aborde le problème du divin, qu’il met en question, interrogeant sa véracité, les nécessités ontologiques qui tiennent au fait que « l’extranéité de Dieu et de l’âme vis-à-vis du monde en font des objets que nul doute ne saurait assaillir », Descartes n’est motivé par rien d’autre que par « l’inconsistance même du monde »[4]. Ne doit-on pas comprendre, à la suite de Thibaut Gress, que « la primauté ontologique de Dieu et de l’âme ne signifie rien d’autre que leur non-appartenance au monde, laquelle rejaillit sur la validité suprême de leur propre démonstration ». Cette idée de non-appartenance au monde se retrouve forcément dans les errances nombreuses, les voyages successifs de Descartes.

Aussi, alors qu’il est encore jeune, Descartes formule un vœu d’un pèlerinage à la sainte Maison de Lorette à Loreto dans les Marches italiennes, ce qui fait suite à ses trois songes mystérieux, dont le troisième est vraisemblablement l’interprétation des deux autres[5] ; vœu qu’il accomplit en 1623, en renonçant à la vie militaire, et qu’il rapportera dans ses Olympiques. De cet exil volontaire, de cet abandon des études et des livres, Descartes se met en marche littéralement parce qu’il veut apprendre à lire dans le grand livre du monde et en soi-même[6], ce que l’on retrouve à la fin de la première partie du Discours de la méthode. Le voyage n’est donc pas seulement géographique. Il est également métaphorique lorsqu’il établit la comparaison de ceux qui veulent être fermes et résolus dans leurs actions, évoquant, avec des voyageurs égarés dans une forêt, où ils marcheront toujours tout droit, résolus à emprunter ce chemin, après avoir choisi, même au hasard, une direction[7], le besoin d’une méthode. Or, si, comme le rappelle Pierre Macherey, les forêts sont du temps de Descartes, des zones de non droit, les promeneurs hésitent à s’y aventurer, car ils savent qu’ils courent le risque de s’égarer, de s’exposer, ce qui fait dire à Pierre Macherey qu’« on peut s’y attendre là où aucun principe d’ordre et de mesure ne joue de manière régulière et où, de quelque côté qu’on se tourne, on ne rencontre, en l’absence de points fixes sur lesquels se repérer, que des échappées sur des écarts en tous genres ; tout y va de travers. » [8] C’est probablement à partir de cette expérience du voyageur, que Descartes s’inspire, imaginant l’opinion, les croyances et les préjugés, comme autant de zones d’erreurs et de risques d’errance.

Pèlerin occasionnel, entreprenant un voyage dans les pays du Nord, sans être contraint de changer d’état, Descartes voyage, car il juge avoir suffisamment découvert le genre humain surtout dans ce qu’il y a de plus hostile en lui. C’est donc sa propre curiosité qu’il met à l’épreuve de la vie. Il étudie le monde, les mœurs des hommes[9], ce qui se confirme dans les dernières lignes de la première partie de son Discours : « Mais, après que j’eus employé quelques années à étudier ainsi dans le livre du monde, et à tâcher d’acquérir quelque expérience, je pris un jour résolution d’étudier aussi en moi-même, et d’employer toutes les forces de mon esprit à choisir les chemins que je devais suivre ; ce qui me réussit beaucoup mieux, ce me semble, que si je ne me fusse jamais éloigné ni de mon pays ni de mes livres. » Descartes se transforme alors en un vrai exilé. Il quitte tout. Il sort des études, il remet en cause l’autorité des Anciens, il se défait des livres. Exilé volontaire, Descartes continue d’apprendre, mais d’une tout autre façon. Le voyage devient une alternative aux études et leur prolongement[10].

C’est ainsi une sorte de pari, celui de la deuxième partie du Discours de la méthode, qu’il exprime de la manière suivante ; « comme un homme qui marche seul et dans les ténèbres », voulant braver l’incertitude pour lui opposer les lumières de la raison. Dans la forêt, on ne peut se fier qu’à ses propres lumières, il faut donc entrer en soi-même, compter sur ses propres forces, chercher en soi une méthode et une organisation afin de survivre. Ce qui fait alors dire à Pierre Macherey, que « le chemin qu’on ne peut suivre au-dehors, on va le tracer à l’intérieur, ce qui est en accord avec la maxime selon laquelle il faut essayer de changer l’ordre de ses pensées plutôt que celui du monde »[11].

Descartes, ayant à cœur de se tracer un chemin, un chemin vers le savoir, qui aboutira à la découverte de soi, avec l’impressionnante trouvaille du cogito, écrit d’abord un discours, le Discours de la méthode, en 1637. Il va pourtant poursuivre avec une médiation, les Méditations métaphysiques, en 1641, car « méditer, c’est suivre un chemin qui n’est pas déjà tout tracé et qui est semé d’embûches »[12]. De la méthode, qui signifie en grec « chemin », à la méditation, celui qui élabora d’abord un chemin dans la pensée en s’en tenant aux règles d’une logique élaborée en deux temps, dans les Regulae ad directionem ingenii, ce texte inachevé de 1628-1629, pour conduire dans la seconde partie du Discours de la méthode en 1637, à l’ouverture d’une possibilité de donner à une science générale de la nature, imagine la possibilité d’un déploiement, et trace un chemin en s’inspirant de la morale stoïcienne.

Or, voilà, qu’en conduisant son esprit, selon les sentes, les sentiers, les chemins, mêlant les cartes et les opérations mentales et les médiations pour bien s’orienter dans la pensée, Descartes ne marche plus en aveugle, comme pouvait le faire Dante, lorsqu’il marcha en forêt, « où la voie droite est perdue »[13]. Descartes, lui, se munit d’un bâton. Il élabore une méthode, décide d’adopter une boussole afin de s’orienter dans le monde, comme autrefois Épictète nous proposait une boussole morale en établissant la distinction cardinale stoïcienne entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. La méthode devient donc une forme de carte géographique, dont l’objet est de s’orienter dans la pensée, de retrouver la voie droite, d’avancer dans les forêts où les chemins ne sont pas tracés. Repris au latin tardif, le mot « méthode », est formé à partir d’éléments repris à la langue grecque, « meta » (à travers) et « hodos » (route). Le mot méthode signifie alors la marche à suivre permettant de se tailler un chemin à travers un territoire ou un domaine. Descartes est donc ce philosophe de la méthode, du chemin, qui établit la méthode, lors de ses nombreux voyages, afin de donner une garantie pour suivre la bonne voie.

C’est donc un philosophe de l’errance qui nous propose une garantie contre l’errance, l’errance de la délibération qui engendre l’irrésolution. Mais cette errance qu’il désire combler est cette errance intérieure, qu’il comble par une mise en œuvre subjective. Si donc le sujet qui doute ne peut douter qu’il doute, quid du monde qui l’entoure ? Il faudra certainement à Descartes encore longuement méditer avant de prouver l’existence du monde dont il s’est exilé. Dans ce travail sur soi qu’il formule à travers des règles, « qui trouvent en dernière instance leur justification dans le fait qu’on les suit avec rigueur et obstination »[14], Descartes trouve l’union de la géométrie et de la morale, « qui a fait de la géométrie une morale, et de la morale une géométrie »[15].

La philosophie de Descartes est donc la philosophie d’un pèlerin, celle d’un exilé volontaire dont la vie a permis à ce mathématicien, inventeur génial du doute méthodique, de dégager un premier principe en philosophie, Cogito ergo sum, montrant ainsi, que ses voyages, ses errances permettant de parvenir à une vérité exacte et certaine, l’ont obligé à rentrer en dedans, puisque le monde qu’il parcourait, le monde qu’il remettait en cause ne trouvait aucune existence démontrable, ce qui l’obligea à retourner en soi-même.

Marc Alpozzo
Philosophe, essayiste
Auteur de Seuls. Éloge de la rencontre, Les Belles Lettres


[1] Voir François-Xavier Perretti, « Figures du voyage, de l’errance et de l’exil chez Descartes ».

[2] Liouba Bischoff, Voyager en philosophe de Friedrich Nietzsche à Bruce Bégout, Paris, Kimé, 2021.

[3] Voir à ce propos Guillaume Thouroude, La philosophie dans la littérature de voyage : Sylvain Tesson, Antonin Potoski et Bruce Bégout.

[4] Thibaut Gress, Descartes et la précarité du monde, Paris, CNRS éditions, 2022.

[5] Adolphe Garnier, Œuvres philosophiques de Descartes, Paris, Hachette, 1835.

[6] Voir François-Xavier Perretti, ibid.

[7] Voir François-Xavier Perretti, ibid.

[8] Pierre Marcherey, Marcher en forêt avec Descartes.

[9] « Il est vrai que pendant que je ne faisais que considérer les mœurs des autres hommes, je n’y trouvais guère de quoi m’assurer, et que j’y remarquais quasi autant de diversité que j’avais fait auparavant entre les opinions des philosophes. »

[10] Voir Fraçois-Xavier Perreti, ibid.

[11] Pierre Marcherey, ibid.

[12] Pierre Marcherey, ibid.

[13] Référence rappelée par Pierre Marcherey, ibid.

[14] Pierre Marcherey, ibid.

[15] Pierre Marcherey, ibid.

1 COMMENTAIRE

  1. Cet « article » est un plagiat pur et simple de passages de la publication scientifique suivante dont je suis l’auteur : « Figures du voyage, de l’errance et de l’exil chez Descartes », Papers on French Seventeenth Century Literature, vol. XLIII, 84, Kiel, 2016, pp. 61-81. J’exige qu’il soit, par conséquent, retiré dans les meilleurs délais du site de la revue sous peine de poursuites judiciaires.
    François-Xavier de Peretti

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