Crise des sous-marins : « Les États-Unis sont capables du pire, y compris envers leurs amis »

Par le Général Jean Menu, ancien directeur du cabinet militaire de Michel Rocard à Matignon

Tribune. L’Australie a annoncé, mercredi 15 septembre, sa décision de rompre un gigantesque contrat dûment signé avec la France en 2016 pour la vente de douze sous-marins conventionnels d’attaque Shortfin Barracuda qui avait été considérée par le ministre australien de l’industrie de défense comme le plus gros contrat du monde dans son genre et le plus important de l’histoire du pays.

Il engageait les deux États pour les cinquante prochaines années, le temps de la durée du programme. M Le Drian, alors ministre de la Défense, s’était rendu à Adelaïde pour inaugurer les bureaux de Naval Group (ex DCNS) au sein des chantiers navals ACS australien où devaient être construits ces sous-marins comme l’avait exigé le gouvernement australien.

Ce programme de défense s’élevait à 34,5 milliards d’euros, dont 8 milliards pour Naval Group et les industriels français. Cependant, le côté australien a soupçonné des augmentations de coût du programme qui pouvait monter jusqu’à 56 milliards d’euros et aussi de subir des retards.

Canberra, revenant sur son engagement, préfère désormais construire dans une nouvelle alliance australo-américano-britannique, dite Aukus, des sous-marins à propulsion nucléaire en utilisant les technologies américaines et britanniques, déclenchant ainsi une importante brouille diplomatique entre Paris et ses alliés. Il s’agit d’un coup dans le dos de la part des Australiens, comme vient de l’exprimer sans détour et avec raison, le ministre des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian.

Le Quai d’Orsay ne ménage pas ses critiques envers l’administration du président américain Joe Biden qui vient d’infliger un nouveau camouflet à la France après la vente des chasseurs F35 à la Suisse à laquelle le Rafale était proposé. Les Etats-Unis ayant aussi annoncé un vaste partenariat de sécurité avec l’Australie et le Royaume-Uni dans la zone indo-pacifique, n’avait pas pris le soin de consulter la France, malgré son implication dans la région depuis plusieurs années. Ce pacte anglo-saxon montre d’une part à quel point la présence de la poussière francophone dérange car elle se permettait d’expérimenter des armes nucléaires dans le Pacifique et d’autre part que l’influence de l’Europe s’érode.

Ce retournement de situation appelle les trois remarques suivantes :

1 J’y vois tout d’abord clairement un lien avec les nouvelles orientations de l’OTAN affichées récemment, qui visent désormais à travers un nouveau concept à l’horizon 2030, à bâtir un projet beaucoup plus vaste, consistant à impliquer l’Alliance atlantique dans la lutte pour l’hégémonie mondiale qui s’annonce entre la Chine et les États-Unis, risquant ainsi de nous entrainer dans des conflits qui ne seraient pas les nôtres.

En effet, la montée de la puissance militaire chinoise est clairement affichée avec un budget de défense de 180 milliards d’euros et sa présence particulièrement visible dans le Pacifique et en mer de Chine avec le déploiement d’une marine moderne et puissante, en deuxième position mondiale derrière celle des Etats-Unis qui estiment nécessaire d’assurer la présence de l’OTAN dans la zone indo-pacifique et rechercher une coopération avec l’Inde, l’Australie, le Japon, la Nouvelle-Zélande et la République de Corée.

Il s’agit donc de transformer une alliance défensive contre un ennemi qui n’existe plus, à savoir l’URSS, tout en entretenant une supposée menace russe, afin de bâtir une nouvelle organisation de politique mondiale à vocation planétaire sous domination américaine.

L’Australie apporte une position stratégique incontournable

Les douze futurs sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) australiens qui seront totalement en service opérationnel en 2050 porteront des missiles conventionnels de croisière Tomahawk, en mesure de faire peser une menace permanente car ils présentent un avantage considérable par rapport aux autres sous-marins à propulsion électrique et diesel, de pouvoir rester en plongée discrètement avec une allonge considérable, sans aucune limitation de temps, d’autonomie et de se déplacer sous l’eau à très grande vitesse. Situation qui bien entendu déplait profondément à la Chine.

2 — Ensuite, la présence de la Grande Bretagne dans ce nouveau programme me parait présenter comme un faux pas dans l’accord de défense passé entre nos deux pays le 2 novembre 2010, lors du sommet franco-britannique qui s’est tenu à Londres, signé par le Premier Ministre britannique David Cameron et le Président français Nicolas Sarkozy.

Dans son volet de coopération industrielle, il affichait une volonté de renforcer l’industrie de défense des deux pays en construisant et en exploitant en commun des installations industrielles, de coopérer et développer leurs bases technologiques pour produire des armements en partageant les coûts de développement, de soutien et de formation dans les domaines qui relèvent de la technologie des sous-marins de nouvelle génération, des missiles, de la guerre contre les mines et des drones.

Malgré le Brexit, la ministre des Armées, Florence Parly, et son homologue britannique, Ben Wallace, dans une déclaration commune célébrant, le 2 novembre 2020, le bilan et l’anniversaire de leur accord de défense, soulignaient que le traité de Lancaster House, resterait la pierre angulaire d’une étroite coopération militaire.

Ils se sont félicités de ce partenariat puissant et profond. Dans l’immédiat, le Brexit ne devait donc rien changer, au nom d’un pragmatisme et d’un réalisme partagés des deux côtés de la Manche. Une coopération dans la construction d’un SNA dont les deux pays possèdent toutes les compétences au bénéfice de l’Australie pouvait donc être mise en œuvre.

3 — Enfin, le comportement américain avec ses alliés confirme bien qu’il ne faut jamais accorder toute sa confiance aux puissants. Toutes les défaites militaires des Etats-Unis subies depuis 1945 dans leurs interventions dans des pays étrangers, qu’elles aient été pour lutter contre les avancées communistes, mettre la main sur les réserves de pétrole ou au nom d’une démocratie qu’ils voulaient imposer par la force dans des pays sous influence de la charia enclins à commettre des attentats en Occident montrent qu’ils sont capables du pire, y compris envers leurs amis qu’ils abandonnent sans états d’âme, quand leurs propres intérêts économiques, financiers ou stratégiques sont en jeu. Que cela déplaise aux grincheux ou aux thuriféraires, un président peut s’appeler Trump ou Biden, leurs tropismes d’égoïsme restent les mêmes dans les objectifs qu’ils veulent atteindre.

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