Coco Chanel était-elle vraiment antisémite et espionne pour les nazis ?

En août 2011, le journaliste américain Hal Vaughan publie une nouvelle biographie consacrée à Coco Chanel, dans laquelle il la présente comme antisémite et espionne pour le compte des nazis. Son ouvrage paru sous le titre Sleeping with the Enemy: Coco Chanel’s Secret War, chez Alfred A. Knopf, est basé sur des documents de renseignement français et allemands des années de guerre, récemment déclassifiés. Entre autres révélations, on y apprend que Coco Chanel a servi l’Abwehr comme agent 7124, nom de code Westminster. Le baudelairien Isée St. John Knowles lui répond en 2022, par un beau livre, paru dans la collection « Saint-Germain-des-Prés inédit », cartonné et agrémenté de photos, où il démontre que Coco Chanel est victime d’accusations fausses. Rencontre avec l’auteur pour faire le point.

Marc Alpozzo : Cher Isée St. John Knowles, vous publiez dans la collection « Saint-Germain-des-Prés inédit », un beau livre, cartonné et agrémenté de photos, sur Coco Chanel. C’est toutefois un ouvrage très particulier, puisque le sujet n’est pas la mode ou l’élégance, mais une part occultée de la vie de la grande créatrice de mode, puisqu’il prétend faire la lumière sur son implication personnelle dans la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi avez-vous voulu faire ce livre ?

Isée St. John Knowles : Ce qui m’a engagé à écrire ce livre, c’est d’abord ma décision, arrêtée en 2011 de proposer une contre-enquête circonstanciée visant à tempérer l’acharnement paranoïaque contre Chanel, pratiqué par des procureurs autodésignés qui feignent de respecter les apparences de l’objectivité. Mais il y a autre chose.

Depuis les années 1970, la dimension baudelairienne de Chanel avait éveillé en moi un vif intérêt. Remontons loin dans le passé, très loin. En 1910, grâce à un Anglais, Arthur Capel, dit « Boy », dont Chanel était éprise, elle découvre Baudelaire au travers d’un apologue tiré du « Spleen de Paris ». Dans les années 1925, cette autodidacte qui n’avait reçu qu’une éducation élémentaire s’imprégnera, au travers de ses lectures et de ses rencontres, de la philosophie du dandysme baudelairien. Le dandysme constituera, pour elle, le paradigme dont elle ne se détournera jamais. À partir de ce moment, la vie de Chanel, voire son action offensive durant l’Occupation, réhabilitera cette philosophie de la résurgence spirituelle, fondée sur l’autorité suprême de la liberté individuelle.

N’oublions jamais que Chanel était promise à une destinée malheureuse. Sortie de rien, née à l’hospice de Saumur, abandonnée par son père à l’orphelinat d’Aubazine – ses parents croupissaient dans un grand dénuement dont elle ressentira la honte sa vie durant – sortie de « la boue », elle sut subvertir son destin pour en faire de « l’or ».

En un temps où « l’enlaidissement des cœurs » dévastait l’Europe en guerre, Chanel détrôna l’éthique du mal et du bien au profit de l’esthétique de l’élégance dont elle préserva la souveraineté. Pour Chanel, l’élégance avait une patrie, la France, et un sanctuaire, la Maison Chanel.

Avec un courage invincible et une ferveur qui ne chancela jamais, elle défendit ce sanctuaire contre les assauts de l’envahisseur nazi.

M. A. : Non seulement votre entreprise est risquée, mais elle est courageuse. Vous cherchez à réhabiliter Coco Chanel, après les accusations d’Hal Vaughan, ancien diplomate américain, vétéran de la Seconde Guerre mondiale et journaliste, mais qui ne fut ni historien ni chercheur à l’université, et qui accusa en 2011, Coco Chanel d’avoir été, durant l’occupation, un agent nazi. Vous avez été soutenu dans votre entreprise par la petite nièce de Coco Chanel, Gabrielle Palasse-Labrune, qui vous a accordé une préface. Y a-t-il eu d’autres connaisseurs qui ont cautionné votre entreprise ? Cela demeure assez fragile comme soutien. Comment pensez-vous réhabiliter ainsi cette grande figure du bon goût à la française, alors que vous êtes quasiment le seul à hurler dans le désert ?

I. St. J. K. : Je me demande s’il n’est pas un peu prématuré d’avancer que je suis « quasiment le seul à hurler dans le désert ». Pour l’heure, je le suis, assurément. Mais dans les années soixante-dix, quand j’avais interrogé les derniers témoins de la guerre de Chanel, seul, je ne l’étais certes pas. Et qui nous dit que demain ou dans un avenir plus ou moins rapproché, les dépositaires des dossiers de guerre de Chanel ou leurs héritiers ne se laisseront pas entraîner à monnayer ces dossiers, voire à en autoriser enfin l’accès aux historiens ?

Quelle créance la postérité accordera-t-elle alors aux imputations infamantes de Vaughan, même si, dans son livre, il n’a pas négligé la précaution de reconnaître que son enquête est sevrée des documents que Chanel aurait fait « disparaître » pour « falsifier l’Histoire » ? Falsifier l’Histoire aurait été dénué de tout intérêt pour Chanel ; mais sans doute pas pour un « historien » qui publie dans le dessein de convaincre son lectorat, de le faire réagir dans l’immédiateté des émotions. Ce procédé peu orthodoxe, mais bien éprouvé par les démagogues, s’offre aux lecteurs, dans le livre de Vaughan, sous des dehors d’objectivité historique, dissimulant hélas des intentions affligeantes de rusticité. En voici une :

Pour conditionner son lectorat à haïr Chanel, Vaughan s’applique à contraster le menu « somptueux » offert sous l’Occupation à la clientèle du Ritz avec celui des « pauvres affamés » cherchant « de la nourriture et des rebuts dans les ordures ». Certes, on ne peut être que bouleversé par les infortunés photographiés qui illustrent le propos amer de Vaughan. Sauf qu’on est également en droit de s’interroger sur la sincérité de la compassion de l’auteur de Dans le lit de l’ennemi, alors qu’il insiste ostensiblement sur l’opposition entre riches et pauvres, opposition éculée lui permettant de se servir de la souffrance des « pauvres affamés » à des fins de captation démagogique.

Contrairement à lui, j’ose imaginer que le lectorat de Coco Chanel, cette femme libre qui défia les tyrans sera composé d’une pluralité d’esprits libres et éclairés, à l’instar de Pierre Bergé qui avait ardemment soutenu mes recherches, dans l’espoir qu’elles nous permettraient d’identifier les dépositaires des dossiers de guerre de Chanel. Comme lui, je demeure convaincu que les motivations qui animent ces dépositaires et entravent la divulgation des dossiers sont totalement extérieures aux combats menés par Chanel sous l’Occupation. En se portant acquéreur des dossiers de guerre de Chanel et en convenant d’un prix défiant toute concurrence, Pierre Bergé pensait que ces dépositaires vaincraient leurs scrupules et cesseraient de défendre la mémoire de spoliateurs d’œuvres d’art dont les dossiers nominatifs de Chanel décelaient les agissements.

Pour revenir enfin à votre question, j’ai parfaitement conscience que Chanel a été abandonnée de tous, en dehors de la Maison Chanel, assurément, de Claude Delay, de Justine Picardie, voire de quelques autres. C’était inéluctable. Sous l’Occupation, Chanel fut subversive, transgressive. Elle bouleversa les schémas de pensée ; elle s’éloigna de la norme comportementale ; elle dédaigna de verser dans les clivages idéologiques. Dans ces conditions, évidemment, j’ai parfaitement conscience que mon livre valorise une histoire réprimée à une époque embrasée de fièvre purificatrice et d’imprécations obscènes, soumise à la dictature de la délation.

Cependant, même confronté à la meute d’endoctrinés qui veulent croire Chanel coupable, je caresse l’espoir que mon livre pourra servir de fusée éclairante, en ce qu’il permet au lecteur de déconstruire les affrontements dogmatiques, prônés par Vaughan et de se méfier comme de la peste de ceux qui maîtrisent l’art de transformer toute distinction en opposition.

M. A. : Que répondez-vous aux accusations d’antisémitisme à l’endroit de Coco Chanel ?

I. St. J. K. : Je répondrais d’abord qu’il faut apprendre à distinguer les emportements de Chanel envers les Juifs, des imprécations génocidaires antisémites qui émaillent les pamphlets de Céline. Aucune fureur exterminatrice ne s’est emparée de Chanel sous l’Occupation. Or elle se trouve associée dans l’opprobre qui s’est légitimement abattu sur Céline, sur Rabatet ou Brasillach.

Permettez-moi de rappeler ceci à nos lecteurs : il n’y a pas une preuve historique qui puisse établir qu’un seul Juif, un seul résistant, un seul communiste, un seul franc-maçon a été arrêté, torturé, interné ou a péri dans un camp nazi en conséquence d’une dénonciation de Chanel.

Chanel a-t-elle injurié des Juifs ? Oui, certainement. Mais elle a également abreuvé d’injures les communistes et les fonctionnaires. Elle a étrillé les homosexuels, invectivé les curés et les femmes oisives… la liste est impressionnante ! Son aversion contre le genre humain, la misanthropie indicible qui l’envahissait, toujours masquée par sa vie mondaine, avaient alimenté des jugements si dépréciatifs, si méprisants qu’ils avaient même heurté de proches amis. Prenons le cas d’Edmonde Charles-Roux.

Avant de s’enliser dans son enquête, Hal Vaughan avait soulevé des questions pertinentes au sujet de la documentation indisponible se rapportant à la guerre de Chanel. Pourquoi ? Notamment parce que dans L’Irrégulière, les conclusions d’Edmonde Charles-Roux divergent de celles auxquelles sont amenés d’éminents spécialistes de la Seconde Guerre mondiale, comme l’historien de Schellenberg, Reinhard R. Doerries. L’Irrégulière dévoile même des renseignements détaillés qui se rapportent à l’un des agents de renseignements de Chanel. Quand Vaughan tentera d’acculer Edmonde Charles-Roux à révéler ses sources, il n’obtiendra d’elle aucune réponse.

Selon la petite-nièce de Chanel, Gabrielle Palasse-Labrunie, le silence d’Edmonde Charles-Roux avait, de longtemps, favorisé des suspicions croissantes sur le comportement de Chanel sous l’Occupation. Il cristallisait un ressentiment tenace, occasionné par l’irascibilité que sa grand-tante eut parfois l’occasion de déverser sur l’auteur qui n’avait pas encore composé L’Irrégulière. Ce ressentiment, ce silence, éluciderait donc la passivité d’Edmonde Charles-Roux devant l’enquête fouillée et attentatoire à l’honneur de Chanel, diligentée par L’Express en 2005. Cette enquête mettait en lumière une lettre jusqu’alors inédite qui, par la suite, exacerbera tant de haine contre Chanel.

Dans cette lettre rédigée par la styliste en mai 1941, elle expose sans la moindre ambiguïté que la société Les Parfums Chanel était détenue illégalement par des Juifs. En conséquence, elle faisait acte de candidature pour reprendre le contrôle de l’entreprise, revendiquant un « droit de priorité indiscutable à l’achat des actions Parfums Chanel », auxquelles elle adjoindra, dans un second courrier, celles de l’entreprise Bourjois.

Rappelons que les Wertheimer, exilés à New York, avaient confié les deux entreprises à leur fiduciaire Félix Amiot. Rappelons également que depuis février 1941, l’avionneur Amiot était surveillé par un agent de renseignements rémunéré par Chanel convaincue, à tort, qu’Amiot était nazi et qu’il allait trahir les Wertheimer.

Si l’on s’en tient à une lecture littérale de cette correspondance, nous sommes amenés à conclure que Chanel est un monstre antisémite. C’est précisément vers cette conclusion que nous orientent Hal Vaughan et la kyrielle de commentateurs français et étrangers qui, dans leur empressement à surpasser les épurateurs sauvages de la Libération en calomnies au vitriol, font fi du contexte historique dans lequel s’inscrit cette correspondance. Ce contexte, le voici :

Dans les jours qui ont précédé la rédaction des deux lettres, Chanel avait appris que son vieil ami Pierre Laval – leur amitié remontait à 1924 – approuvait la décision de Kurt Blanke, chef du service « Déjudaïsation » au MBF (Commandement militaire allemand) de contester la cession de Bourjois et de Parfums Chanel, au profit de l’acquéreur Michel Dassonville, agent de la Gestapo et proche de « l’élite » vichyssoise. Autrement dit, Félix Amiot, fiduciaire des Wertheimer, avait été, à son insu, relégué au passé, alors qu’Abetz, Blanke et Laval cautionnaient déjà le rachat des deux entreprises par Dassonville.

Que fit Chanel ? Elle s’empressa d’assurer les conditions requises pour légitimer sa candidature et concurrencer officiellement Amiot mais officieusement Dassonville, alors que les réunions auxquelles contribuaient les partisans de ce dernier se tenaient encore à huis clos. Pour enfreindre l’omerta du huis clos, Chanel adressera ses courriers confirmant sa candidature aux instances reconnues par Vichy, le SCAP qui est le service de Contrôle des administrateurs provisoires et le CGQI, le commissariat général aux Questions juives.

Venons-en maintenant au ton ostensiblement antisémite qu’elle adopta. Chanel avait parfaitement conscience que sa longue amitié avec Pierre Wertheimer prêterait le flanc à une imparable perte de crédit qui inciterait Blanke à la qualifier de « fiduciaire de rechange » des Wertheimer. Je vous cite là les mots de Chanel, verbatim. En conséquence, elle affichera son antisémitisme par écrit, dans le dessein de désamorcer cette redoutable faille et faire apparaître son indépendance absolue à l’égard des Wertheimer. Il s’agit donc d’un antisémitisme « de circonstance », lequel ne traduit aucunement les sentiments personnels que Chanel nourrissait à l’endroit de Pierre Wertheimer, pas plus qu’il ne reflète la profonde estime qu’elle voua à ce dernier à partir de la fin des années vingt, quand Pierre Wertheimer devint l’artisan de sa gloire à travers le monde.

M. A. : Je crois que vous réalisez parfaitement combien vous êtes seul aujourd’hui contre tous, lorsque vous sous-titrez votre ouvrage « Cette femme libre qui défia les tyrans », puisque depuis 2011, on dit d’elle qu’« elle était la plus élégante des espions nazis »[1] ? Qu’est-ce qui selon vous justifie ce titre dans la vie de Coco Chanel ?

I. St. J. K. : Une styliste qui n’a jamais été rompue à la pratique de l’espionnage et dont le réseau d’agents de renseignements, à l’origine très restreint, se développera certes à Paris, mais aussi à Madrid et à Berlin grâce à son intégration en mai 1941 au sein de l’Abwehr, les services de renseignement de la Wehrmacht ; une styliste qui maintiendra cependant des contacts intermittents avec le renseignement étranger et contre-espionnage britannique, le MI6, par l’entremise de son agent de liaison anglais posté à Madrid ; une styliste qui n’a cure des dangers qu’elle encourt, qui expose ses informateurs à des risques considérables et qui achète leur loyauté grâce à la fortune impressionnante qu’elle a amassée ; une styliste qui, dès le mois d’avril 1941, parvient à infiltrer le service « Déjudaïsation » au Commandement militaire allemand et qui va acquérir une maîtrise éblouissante de la désinformation ; cette styliste ne mériterait-elle pas qu’un réalisateur lui consacrât un film à la James Bond ? Au risque de vous décevoir, un tel scénario outrepasse hélas les modestes aspirations de mon livre.

Ce qu’il faut retenir cependant du parcours exceptionnel de Chanel dans l’histoire des services secrets, c’est que pour déjouer des manœuvres nazies particulièrement ingénieuses destinées à s’emparer de Bourjois et de Parfums Chanel, les stratégies de la styliste se sont articulées autour du renseignement de février à octobre 1941. Alors oui ! N’ayons plus peur de le confirmer : les grandes avancées de Chanel sous l’Occupation doivent tout à la qualité des agents de renseignements qu’elle rémunérait très généreusement et aux directives judicieuses qu’elle sut leur délivrer à des moments décisifs et, en octobre 1941, précisons-le, lourds de conséquences pour elle-même. Rappelons qu’à cette date, Helmut Knochen, chef de la SiPo-SD, la police et les services de sécurité du Reich, réclamera l’arrestation de Chanel par la Gestapo pour avoir entretenu des intelligences avec le MI6. Sans l’intervention providentielle de Schellenberg, alors chef intermédiaire de l’Amt.VI (SD-Ausland), le service secret politique du Reich à l’étranger, Chanel n’aurait pas survécu à l’Occupation.

Quand, grâce au soutien de Heydrich et de Himmler, en juin ou juillet 1941, Schellenberg succède à Heinz Jost, accusé de corruption, à la direction de l’Amt.VI, avant d’être tenu par Hitler pour l’espion le plus informé du Troisième Reich, selon Sir Samuel Hoare, ambassadeur de Grande-Bretagne à Madrid, c’est Chanel qu’il choisira pour conduire l’Opération « Modelhut » en novembre 1943. Certes, il la désigne parce qu’elle pouvait légitimement se prévaloir de l’estime et de l’amitié que lui manifestait Churchill depuis 1927, mais aussi parce que Schellenberg avait suivi le saisissant parcours de la styliste dans l’espionnage d’officiels nazis, tels que Blanke et Abetz alors qu’ils appuyaient la candidature de Dassonville au rachat de Bourjois et de Parfums Chanel. Il la désigne aussi, à n’en pas douter, parce qu’il faisait grand cas de la rouerie dont usa Chanel en août 1941 en soudoyant le général Hanesse, proche de Göring et chef d’état-major de la Luftwaffe à Paris, pour qu’il corrobore des informations trompeuses qui inciteront Dassonville à renoncer au rachat des deux entreprises.

Comment Chanel exprima-t-elle sa reconnaissance à Schellenberg pour l’avoir sauvée des griffes de la Gestapo en octobre 1941 ? En faisant échouer l’Opération « Modelhut » par des manœuvres aussi intrépides que perfides, manœuvres que je rapporte dans mon livre. Je rappelle que cette opération clandestine, particulièrement odieuse à l’égard de la France, visait à obtenir l’assentiment de Churchill à une paix séparée entre l’Angleterre et l’Allemagne, affranchie de l’autorité de Hitler. C’est donc en raison de tout ce qui vient d’être dit que j’assume le titre de mon livre. Je l’assume pleinement. Mais je tiens également à atténuer l’éclat de cette consécration. Car pour moi, l’héroïsme d’un Marc Bloch, devant « le plus atroce effondrement de notre histoire » est plus inspirant encore que les exploits retentissants accomplis par Chanel durant ces abominables et sanglantes années de guerre. L’héroïsme de cet immense intellectuel et résistant supplicié est plus exaltant parce qu’il s’est senti « responsable de tous », comme eût dit Saint-Exupéry. Ce grand universitaire médiéviste fut profondément ému par la France qui souffre, par les larmes des traqués et des humiliés.

En février 1944, Chanel, sollicitée par Cocteau pour joindre son nom à la pétition en faveur de la libération de Max Jacob de Drancy, la signera certes, mais contre son gré. Pourtant, elle vouait une indéfectible affection à cet éblouissant poète et artiste. Mais elle ne supportait pas l’idée qu’une supplique adressée à un barbare, en l’occurrence Abetz, supplique si pressante et justifiée fût-elle, portât la signature de Coco Chanel et ternît ainsi l’image que la dandy s’était forgée d’elle-même en l’obligeant de transiger avec sa conscience. Il faut croire qu’un abîme insondable sépare l’humaniste dévoué à autrui, du dandy qui ne fait preuve de loyauté qu’envers son propre idéal.

M. A. : Vous affirmez qu’elle n’a pas été collaboratrice des nazis durant la Seconde Guerre mondiale, pourtant personne, hormis vous, n’est venu démentir les propos d’Hal Vaughan. Je crois même qu’au siège de Chanel, on refuse de répondre à ces accusations. Tout cela semble donc aller dans le sens de ce journaliste américain. Pourquoi ce silence, selon vous ? Quelles sont les preuves que vous pourriez apporter et qui feraient démentir ces accusations ?

 I. St. J. K. : Pourquoi ce silence ou ce quasi-silence de la Maison Chanel ? Une chose est sûre : cette grande réserve ne peut aucunement être attribuée à une capitulation concédée à Hal Vaughan. Elle ne peut pas davantage être interprétée comme un symptôme de condescendance, voire de gêne « d’avoir à s’abaisser » en répondant aux calomniateurs de Chanel. Il convient encore moins de considérer cette discrétion comme une marque d’indifférence au tumulte ambiant, indifférence qui s’expliquerait par la parfaite inefficacité des accusations infamantes ciblant Chanel sur le chiffre d’affaires de « sa Maison », qui ne cesse de progresser.

Pour moi, cerner la motivation du quasi-silence de la Maison Chanel, c’est surtout appréhender un événement décisif qui a marqué un tournant dans la vie de Chanel. Remontons à mai 1954. Chambrun, l’avocat de Chanel, avait conseillé à sa cliente et amie de faire confiance au « Tribunal du Temps », à l’avenir, à la postérité, un tribunal qui, selon lui, serait investi du pouvoir suprême de dédramatiser les enjeux, de dépassionner le débat. Il était parvenu à convaincre Chanel qui lui confia ses dossiers de guerre, jusqu’en 1967, vraisemblablement.

La Maison Chanel, je le crois, n’a fait qu’accomplir la volonté de sa fondatrice. Nous ne pouvons qu’apprécier son indéfectible loyauté. Cependant, bien que la petite-nièce de la styliste, Gabrielle Palasse-Labrunie, m’honorât de son amitié et de sa confiance, je ne me sens pas, personnellement, lié par une obligation quelconque de faire serment de loyauté à la volonté de Chanel. Je dirais même que, contrairement à Chambrun, je ne crois pas à l’impartialité du Tribunal du Temps et les campagnes haineuses, savamment conduites contre Chanel pour épouser la cause de Vaughan, démontrent que je n’ai pas tout à fait tort. C’est pourquoi j’ai décidé de descendre dans l’arène, parce que j’ai l’ingénuité de croire encore que toute interrogation sérieuse, même soulevée par l’opposition, mérite une réponse argumentée.

Vous me demandez de quelles preuves je dispose pour démentir la prétendue collaboration de Chanel avec les nazis. Je vous réponds très simplement que mon livre s’appuie essentiellement sur les preuves présentées dans le livre de Vaughan ; ces fameuses archives récemment déclassifiées, « révélations explosives », distillées par les médias qui se déchaînent de par le monde, alors qu’à la veille de la Libération, elles étaient consultables au siège de la Société Baudelaire, rue Jacob. Seulement voilà : à partir de ces mêmes documents, je dégage des conclusions qui sont parfois diamétralement opposées à celles de Vaughan. Cela s’explique par mon rejet des interprétations imprécises, voire artificieuses auxquelles il recourt quand il souhaite établir une continuité dans sa chronologie défaillante à plus d’un titre, selon ma propre enquête.

Penchons-nous donc, puisque vous la mentionnez, sur la pseudo-collaboration de Chanel. Elle reposerait sur quoi exactement, selon la thèse de Vaughan ? Sur le fait que Chanel aurait couché dans le lit du baron Hans Günther von Dincklage, de treize ans son cadet, agent dévoué à l’Abwehr depuis la promulgation de la République de Weimar en 1919. Surnommé « Spatz », l’espion polyglotte et anglomane, qui abondait en exploits libertins, aurait enrichi sa collection de la conquête de Chanel sous l’Occupation, du moins à en croire Vaughan. C’est faux. Au temps de sa liaison éphémère avec Dincklage, Chanel partageait sa vie avec Paul Iribe, décorateur, costumier, dessinateur et fondateur de l’abominable revue réactionnaire Le Témoin. Sa liaison avec Dincklage aurait duré une dizaine de jours et remonte à novembre 1934 quand ils se rencontrèrent au Brown’s Hotel à Mayfair. « Coucher » avec l’Allemand Dincklage en 1934 rendrait donc Chanel coupable de délit pour collaboration avec un ennemi de la France ? Lorsqu’en août 1940, Dincklage imposa sa présence dans la vie de Chanel, elle ne l’accueillit ni comme ennemi ni comme amant, mais comme un chevalier servant, susceptible de protéger Parfums Chanel contre une éventuelle ingérence nazi ce, jusqu’en mars 1941. À cette date, Chanel apprit que Dincklage avait facilité la capture et l’internement d’André Palasse, neveu de la styliste, dans le seul but de la contraindre à embrasser la cause nazie, moyennant sa libération. Il va de soi que Chanel ne cédera jamais à ce chantage abject. En revanche, par l’entremise d’un de ses premiers agents de renseignements, elle fit placer Dincklage sous étroite surveillance.

Le dédain souverain que Chanel éprouva envers le nazi maître chanteur, Dincklage, se traduira, à partir de mai 1941, par des instructions transmises à ses agents de renseignements. C’est ainsi qu’à l’instigation de la styliste, ils délivreront à Dincklage des informations erronées sur les combats qui opposaient Chanel aux partisans du rachat des entreprises Bourjois et Parfums Chanel. Ces partisans étaient composés, entre autres, de Laval et du chef du service « Déjudaïsation » au Commandement militaire allemand, Kurt Blanke.

Venons-en à l’après-guerre, quand Dincklage menaça Chanel de porter atteinte à sa réputation en relayant publiquement les grossières calomnies portées contre elle à la Libération par les épurateurs sauvages. Sur le conseil de Chambrun, son avocat depuis 1934, certes, elle finit par céder au chantage financier exercé par Dincklage et acheta son silence. Cependant ce chantage, cette soumission au tyran Dincklage, Chanel la ressentit comme une humiliation qui perdura même après sa rupture avec Dincklage en 1958, humiliation faussement effacée de temps à autre par les convenances de la vie mondaine d’une dandy baudelairienne s’interdisant de lâcher le plus implicite aveu de sa muette et déchirante blessure d’amour-propre.

M. A. : Dernière question, Coco Chanel était le symbole de l’élégance à la française et de la femme chic. Aujourd’hui, nous vivons une époque qui préfère substituer la vile laideur à la beauté, par esprit de fronde, de sédition. Que répondez-vous à une telle époque, vous qui êtes un éminent baudelairien, et un grand admirateur du dandysme du XIXe siècle ?

I. St. J. K. : Un baudelairien redoute-t-il vraiment la « vile laideur » ? Baudelaire idolâtrait le mystère de la laideur. Souvenons-nous de ses « Métamorphoses du Vampire » ou du « Voyage à Cythère », voire d’« Une Charogne ». L’émotion du laid, son pouvoir répulsif, a de longtemps fasciné les grands créateurs. Pensons à l’admirable Portrait du vieillard et du jeune garçon de Ghirlandaio, l’un des plus émouvants chefs-d’œuvre de l’école florentine ; ou, plus près de nous les portraits de Dora Maar, déstructurés par Picasso. Ces portraits sont au zénith de l’art du XXe siècle. N’omettons pas de mentionner le génial Soutine dont le chaos intérieur nous est renvoyé par ses brosses et atteint la sublimité sans que jamais elle ne paraisse menacée par les distorsions de ses visages ou de ses arbres. Et que dire du grand baudelairien que fut Francis Bacon qui trouvera bientôt sa place dans notre collection « Saint-Germain-des-Prés inédit » et dont le mouvement qui déchire et qui torture s’accroît sans discontinuer dans l’intensité ?

Je serais plutôt enclin à croire que l’ennemi de la beauté, pour un baudelairien ou pour un nietzschéen, c’est la superficialité, l’insignifiant, le banal, le moche, la production gadgétisée, censée être provocatrice. Notre brillantissime André Malraux, n’eût-il pas frémi d’horreur à l’idée que son fauteuil, au ministère de la Culture, pût un jour être occupé par une apologiste du tube anal d’un plasticien américain ? Je n’ose même pas imaginer comment ce plug anal gonflé sur la place Vendôme, il y a de cela, sept, huit ans, eut été accueilli par la plus illustre résidente du quartier, Coco Chanel. J’ai du mal à croire qu’elle se serait associée au concert de louanges adressées au « plasticien gonflable » par maints tenants officiels de la culture.

Propos recueillis par Marc Alpozzo


[1] Voir à ce propos « PARFUM DE TRAHISON – Quand Coco Chanel était un agent nazi », Rédaction du Monde.fr, publié le 15 août 2011.

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