Diplômé de l’École des cadres et des affaires économiques, Alain-Dominique Perrin a fait ses armes chez Cartier avant de rejoindre le Groupe Richemont (Cartier, Van Cleef & Arpels et IWC). Passionné d’art, il a créé la Fondation Cartier en 1981 pour l’Art Contemporain, exemple singulier de mécénat d’entreprise en France. Il est également co-président du comité stratégique du groupe Richemont.

Quel type d’entrepreneur êtes-vous ?

Je me suis fait connaître comme celui qui a rebâti Cartier qui était alors descendu très bas. J’ai commencé la reconstruction de l’entreprise en 1969 en rejoignant Robert Hocq, un homme qui m’a profondément marqué. Nous avons commencé par lancer le briquet Cartier, puis nous avons imaginé la collection « Les Must de Cartier » qui remporta un succès fulgurant dans les années 70 et 80. Nous avons complètement relancé Cartier, qui est aujourd’hui l’un des géants incontesté de l’univers du luxe.

Je suis un homme d’équipe, et de projet. On dit souvent de moi que j’ai une vision à long terme : ce n’est pas faux, je sais précisément où je vais.

Quelle est votre philosophie de vie ?

J’ai joué au rugby pendant 12 ans, cela m’a donné un certain nombre de valeurs comme la solidarité, la camaraderie et la stratégie. On ne peut devenir un grand patron sans constituer des équipes avec lesquelles on s’engage pleinement.

Les enfants constituent un pan important de ma vie personnelle. J’en ai cinq, et j’ai également huit petits-enfants. J’essaye de leur consacrer un maximum de temps, ce qui ne fut malheureusement pas toujours le cas. J’étais plus que débordé durant toute une partie de ma vie.

Quelles sont vos passions ?

Je suis passionné de longue date de collections. J’étais antiquaire durant mes études, j’avais trois magasins qui ont très bien fonctionné. C’était déjà une manière d’entreprendre. J’ai conservé cette passion de la collection à travers l’art contemporain mais aussi l’art ancien. Je suis également habité pas d’autres passions très masculines : la voile, la chasse, le sport…

Le vin et l’œnologie constituent un autre volet de ma carrière. J’ai acquis le château Lagrézette, joyau de la Renaissance classé monument historique, et l’un des plus anciens vignobles de la région de Cahors laissé en friche, en 1980. Le château était en fort mauvais état. J’ai décidé de restaurer les deux.

Mon vin est devenu indiscutablement le meilleur des vins de Cahors que l’on nomme les malbecs. C’est une réussite avérée et une belle aventure mais c’est resté une passion qui n’a jamais été très rémunératrice.

L’éducation est une autre de mes marottes. J’ai racheté l’Ecole des Cadres en 1995, dont nous avons fait une des meilleures écoles de commerce française. J’aime les jeunes, j’en ai besoin pour me régénérer et j’aime transmettre la passion d’entreprendre. Entreprendre est essentiel dans une vie d’homme d’affaires.

La France a besoin d’entrepreneurs et ce besoin est croissant. J’avais fait de cet établissement une école baptisée EDC Paris Business School (Entreprendre Diriger et Créer), c’était également l’école de dirigeants et des créateurs d’entreprise. Nous en avons fait une école très spécialisée dans l’entrepreneuriat qui a acquis ses lettres de noblesse, et qui, depuis une dizaine d’années, est très bien positionnée dans les classements des écoles de commerce.

Pourquoi vous être aventuré dans une affaire de campings ?

Le projet m’amusait. Ce fut une réussite durant 10 ans, mais j’ai dû faire face à la médiocrité des élus des petites communes. J’ai découvert le monde de la politique à son niveau le plus simple et le plus médiocre. Je me réjouis jusqu’à aujourd’hui d’avoir remporté les différents procès. Je suis bien décidé à aller jusqu’au bout même si je déplore que cela puisse mettre en difficulté une commune assez malhonnête. J’ai vendu mes campings en réalisant une belle opération. J’en ai conservé un qui est toujours concerné par un procès. Cette affaire m’a laissé un goût amer.

Quel rêve poursuivez-vous ?

Je suis un rêveur. J’aime me lancer dans des batailles. Reprendre les vins de Cahors est aussi difficile que reprendre l’Ecole des Cadres. Tout le monde m’a pris pour un fou, il aurait été tellement plus simple de faire du Bordeaux ou de s’intéresser à une Sup de Co. L’Ecole des Cadres avait une réputation d’école de fils à papa. Je suis convaincu qu’avec la foi et une certaine dose de folie, on arrive à tout.

Lorsque vous créez la Fondation Cartier en 1984, l’initiative de mécénat d’entreprise est alors totalement novatrice. Comment le projet a-t-il germé ?

Après avoir redressé Cartier, ce nom emblématique du luxe, l’entreprise gagnait beaucoup d’argent. En côtoyant de nombreux artistes, j’ai pris conscience qu’ils se heurtaient à deux difficultés qui me touchaient de près.

J’étais un grand ami du célèbre sculpteur, César, qui était beaucoup pastiché et copié. A l’époque, je souffrais de la contrefaçon chez Cartier, et j’ai donc imaginé un rapprochement entre les deux modèles. J’ai également constaté que les artistes peinaient à se faire connaître dans leur propre pays. Les institutions publiques étaient comme toujours beaucoup trop lentes et intrinsèquement dépendante de la politique. Entre la formalisation du projet d’un artiste français, la prise de décision et enfin sa réalisation, il pouvait s’écouler 5 ans, alors que 5 semaines suffisent à une entreprise pour réaliser la même chose.

J’ai vu et mesuré à quel point les artistes souffraient de cet immobilisme de l’État qui n’a d’ailleurs guère évolué sur ce point. Je me suis intéressé au sort des artistes, j’en ai rencontré un grand nombre, et j’ai échangé des heures durant avec César pour me rendre compte qu’ils avaient besoin d’être aidés par les entreprises afin d’aller plus vite dans leurs projets et de pouvoir se montrer.

Siège de la Fondation Cartier, situé Boulevard Raspail, à Paris.

Quelles sont les principales missions de la Fondation ? Quels types de projets soutenez-vous ?

La Fondation Cartier est régie par un cahier des charges dont j’ai assuré la rédaction. Elle a pour vocation à assurer à des artistes vivants la possibilité matérielle et financière d’exposer leurs œuvres. En cas d’exposition d’un artiste, nous nous engageons à lui passer commande : nous exposons une partie de son œuvre déjà réalisée mais surtout une partie de l’œuvre que nous lui commandons spécifiquement pour cette exposition. Nous achetons en effet ces œuvres que nous conservons dans notre collection. Nous disposons aujourd’hui de plus de 1500 œuvres d’art.

Le second principe consiste à ne jamais faire de mélanges entre les artistes que nous approchons, que nous aidons et que nous soutenons et la création de nos produits. Nous refusons tout amalgame ou mercantilisme. Nous sommes là pour aider les artistes et non pour les utiliser.

Le troisième principe est la construction d’une espèce de chaîne d’entreprises qui travaillent avec le groupe Richemont et avec Cartier et nous aident à financer la Fondation. Cette dernière est financée à hauteur de 80-90% par Cartier. Je sollicite également les partenaires de notre groupe afin qu’ils profitent de la loi sur le mécénat pour consacrer une partie de leurs bénéfices à la Fondation. Les dons versés sont destinés à l’acquisition des œuvres d’art commandées à des artistes que nous exposons. C’est un cercle vertueux.

La Fondation a fêté ses 30 ans d’existence en 2014. Quel est le bilan de ces trois décennies d’engagement ?

La Fondation Cartier est une réussite totale invraisemblable à deux titres. Nous sommes devenus une des institutions les plus respectées au monde en matière de promotion de l’art contemporain, et nous continuons à faire découvrir des artistes et des thèmes inattendus à toutes les personnes qui s’intéressent à l’art.

Nous avons exposé Ferrari comme un des plus grands artistes du XXème siècle et non seulement comme un garagiste. Nous avons organisé très récemment une exposition sur Junya Ishigami, un très jeune architecte japonais jusqu’alors peu connu. Il a dévoilé une vingtaine de ses projets architecturaux en Asie et en Europe à travers une série de maquettes de grandes dimensions, accompagnées de films et de dessins détaillant les étapes de conception et de construction. L’exposition ayant remporté un succès hallucinant, nous avons décidé de la prolonger de trois mois.

En quoi votre modèle a-t-il inspiré le reste de la profession ?

Toutes les grandes entreprises du secteur du luxe se sont embarquées dans le mécénat de l’art contemporain, que cela soit Louis Vuitton, Pinault, Prada, Hermès ou récemment les Galeries Lafayette. Nous avons tracé le sillon en étant les pionniers. Nous nous réjouissons aujourd’hui d’avoir une respectabilité au niveau mondial car nous avons imaginé un modèle et ouvert la porte au financement de l’art et des artistes vivants par le luxe. Les acteurs du luxe vivant de leurs créations, il est normal qu’ils en redistribuent une partie en faveur de la création.

Quels sont les principes du mécénat ?

Le mécénat est comparable au sponsoring : vous aidez un artiste à exposer, à se faire connaître et à se développer, mais en contrepartie, la Fondation reçoit les louanges de la presse, des médias, et des réseaux sociaux, ce qui profite nécessairement à l’entreprise. L’entreprise dépense et injecte de l’argent mais en tire un profit à travers une notoriété supplémentaire et le positionnement prestigieux de sa marque teintée d’une dimension sociale.

Comment le mécénat privé est-il amené à évoluer ?

L’évolution est toute tracée. Deux ans après la création de la Fondation, je suis devenu chargé de mission par le ministère de la Culture sur le thème du mécénat. J’ai préparé une nouvelle loi qui s’appelle aujourd’hui la loi Léotard (réforme visant à développer plus largement le mécénat, réformer la reconnaissance d’utilité publique et harmoniser les dispositifs applicables aux dons, NDLR). Ce fut le déclenchement de l’expansion vertigineuse du mécénat en France.

En voyant cette nouvelle loi, les entreprises se sont lancées sur cette voie qui leur permet d’aider l’art, la recherche, la médecine, ou différents domaines intellectuels tout en ayant la possibilité de déduire de leur impôts une grande partie des dépenses engagées, aussi bien en faisant l’acquisition d’œuvres d’art qu’en organisant des expositions. Nous avons vu naître un nouveau courant important à travers le monde entier mais particulièrement en Europe.

Avez-vous des projets en incubation ?

Je suis âgé de 76 ans, je songe donc à ralentir un jour. J’ai revendu l’EDC Paris Business School il y a un peu plus de 18 mois, ainsi que mes campings. Pour l’heure, la revente de mon château n’est pas à l’ordre du jour, mais je n’exclus pas de la faire un jour. Je continue à travailler pour le groupe Richemont dans lequel je suis conseillé externe.

Je suis coprésident du comité stratégique avec Johann Peter Rupert (homme d’affaires sud-africain, président du groupe Richemont, NDLR) qui est un des principaux actionnaires. Je suis passionné par ce rôle dans lequel j’ai toujours été très à l’aise. Je m’occupe de la stratégie marketing de toutes les marques du groupe, je procède à une sélection très de tout ce qui concerne la création (nouveaux produits, nouvelle communication…). J’adore ce rôle que je tiens aux côtés de Johann qui est devenu un véritable ami dans la mesure où nous travaillons ensemble depuis 40 ans. Je suis en quelque sorte un faux retraité.

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