Réussir à deux et chacun dans sa voie quand on est un couple à double carrière, n’est pas simple. Anne-Cécile Sarfati nous livre les pièges à éviter et les clés qui conduisent au succès.

Même si la société évolue, les femmes sont encore trop nombreuses à mettre leur carrière en retrait de celle de leur mari. Quel est votre constat aujourd’hui ?

Anne-Cécile Sarfati : Même si les choses ont bougé en effet, je pense que les services publics et les entreprises peuvent mieux faire, car leur organisation est encore trop souvent pensée dans un système traditionnel, où les hommes travaillent à l’extérieur de la maison et gagnent l’argent du ménage et les femmes s’occupent des enfants. Cela peut vous sembler exagéré, mais en réalité tout est conçu dans ce sens dans notre société : les horaires d’école, les congés de paternité très peu pris par les hommes, les évolutions de carrière dans les entreprises entre 30 et 40 ans, à un âge où les couples construisent leurs familles alors que ce sont les femmes qui portent les enfants.

Il y a encore 80% des charges familiales et domestiques qui sont assumées par les femmes. Tout est conçu pour que l’homme quand il rentre à la maison ne démarre pas une deuxième journée de travail comme la femme. C’est cette organisation qui plombe les femmes et les pénalise forcément dans leur carrière.

On sait combien il est difficile de réussir sur sa vie sur les trois plans conjugal, familial et professionnel, alors à deux, n’en parlons pas. Quels sont les principaux freins ?

A-C. S. : Conjuguer amour, travail et enfants est devenu la norme mais des freins subsistent et l’égalité professionnelle et domestique est loin d’être atteinte. Le principal frein en fait est surtout la période des enfants. Car avant et après, quand les enfants sont grands, toutes ces histoires de charges domestiques disparaissent ou sont plus réduites. C’est donc un frein qui est temporaire mais lié à une période clé dans une carrière. J’ai écrit ce livre pour décrire ces obstacles, les pièges à de définir les clés qui conduisent au succès de ces couples qui arrivent à mener une double carrière avec succès. Pour cela, j’ai interrogé de nombreux couples ainsi qu’une soixantaine d’experts psys, sociologues, sexologues, coachs, dirigeants d’entreprise.

On est surpris de lire que même les startups semblent reproduire les vieux schémas…

A-C. S. : C’est lié tout simplement à de l’inculture, de la méconnaissance. Ce n’est pas un problème de sexisme. Il y a une sore de hiatus entre l’énergie qu’on demande à un entrepreneur et le droit du travail, et pas seulement sur la question des grossesses. C’est notamment le cas pour les startups en phase de croissance, qui se mettent alors à reproduire les vieux schémas. Sauf bien entendu quand ces startups sont dirigées par des femmes qui inventent alors leurs propres règles pour pouvoir mener de front leur business et leur famille. Mais il n’y en a pas tant que ça, surtout dans la tech. Quand une startup est lancée par un homme, le fait qu’une femme tombe enceinte dans leur petite équipe est souvent vécu comme une entrave, sans pour autant qu’il y ait le moindre sexisme.

On a l’impression que les nouvelles générations X, Y et Z sont quand même plus ouvertes sur ces questions. C’est aussi votre sentiment ?

A-C. S. : C’est ce qu’on pourrait penser, mais dans l’entrepreneuriat, ça n’avance pas tant que ça. J’aimerais que vous ayez raison, mais ça on ne le verra que dans le temps, sur la durée. On voit souvent que les vieux schémas se remettent en place, y compris chez ces jeunes couples, pas au premier enfant, mais souvent au deuxième ou au troisième.

La crise sanitaire change-t- elle la donne selon vous ?

A-C. S. : Ce qui s’est passé pendant la crise sanitaire, ce sont surtout des régressions pour les femmes. Plusieurs études réalisées ont mis en lumière de façon très crue les inégalités domestiques. En gros, on a vu pendant les confinements que dans les familles où les deux parents travaillaient, la pièce dédiée au travail ou pour s’isoler, c’était l’homme qui la prenait et pendant ce temps-là, la femme organisait sa visio dans la cuisine, en même temps qu’elle faisait l’école à la maison, les repas et les lessives. Pourquoi ? Tout simplement parce que 75% des hommes gagnent plus d’argent que leurs femmes, donc l’arbitrage va toujours dans leur sens, « dans l’intérêt de la famille ». Un cercle vicieux, car dans ces conditions, la femme ne pourra jamais progresser ni gagner plus.

Autre conséquence de la crise, positive cette fois-ci, celle du développement du télétravail. On s’est enfin rendu compte qu’on pouvait travailler à distance, et ça, pour le coup, cela profite aux couples à double carrière. Toutes les études prouvent en effet que les couples qui réussissent le mieux à deux, sont ceux qui ont une liberté dans leur emploi du temps, une autonomie dans l’organisation de leur activité professionnelle. Les DRH disent que la crise leur a fait gagner 10 ans, en démontrant qu’on pouvait gérer intelligemment à la fois la présence physique dans l’entreprise et le télétravail.

Vous dites que des couples biactifs, résilients et toujours soudés, cela existe. Qu’ont-ils en commun selon vous ?

A-C. S. : Oui, j’en ai rencontrés de nombreux pour mon livre. Le fondement de base qu’ils ont en commun, c’est de vouloir se construire et réussir ensemble, en cumulant ambition professionnelle, familiale et personnelle. C’est en effet possible en dépassant la rivalité – un vrai poison du couple -, en levant le tabou de l’argent, en gardant l’énergie pour des temps à deux et des temps pour soi, en construisant et en partageant ses réseaux professionnels, en mettant fin aux inégalités domestiques et parentales. Et puis, il y en a toujours un des deux qui soutient l’autre. Selon les périodes, ils vont donner la priorité à l’un ou à l’autre, chacun leur tour, sans pour autant respecter un égalitarisme comptable qui deviendrait vite délétère pour le couple.

En fait, ils visent l’équité plutôt que l’égalité, bref ils recherchent ce qui est juste et ils se partagent les tâches en fonction de ce pour quoi ils sont doués. Enfin, ils arrivent à sanctuariser du temps à deux sans se mettre trop de pression et sans tomber dans l’injonction sociétale d’hyperparentalité.

Propos recueillis par Valérie Loctin

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