Par Didier Pitelet, Président Fondateur de La Maison-Henoch Consulting

Tribune. En faisant de l’entreprise un objet d’intérêt collectif, Nicole Notat et Jean-Dominique Senart, auteurs du rapport qui porte leurs noms, intégré à la Loi Pacte de 2019, rêvaient de faire de l’entreprise un acteur responsable de la Cité au sens social et environnemental en modifiant l’article 1833 du Code civil : « La société doit être gérée dans son intérêt propre, en considérant les enjeux sociaux et environnementaux de son activité ».

L’entreprise responsable non plus que de son profit mais aussi de sa contribution aux enjeux sociétaux fut invitée à se doter d’une raison d’être. Les auteurs ayant proposé de confier aux conseils d’administration et de surveillance la formulation d’une « raison d’être » visant à guider la stratégie de l’entreprise en considération de ses enjeux sociaux et environnementaux : « Le conseil d’administration détermine les orientations de l’activité de la société en référence à la raison d’être de l’entreprise, et veille à leur mise en œuvre, conformément à l’article 1833 du Code civil ».

Derrière cette ambition civilisationnelle qui bouscule les à priori culturels du grand capital versus la vraie vie des gens, s’est révélée, à quelques rares exceptions, l’incapacité des états-majors à oser relever le défi de la raison d’être. Le sujet, qui se veut intime et stratégique, est devenu un sujet de consultants et d’agences de communication.

En déléguant à des prestataires, l’écriture de leur raison d’être, nombre d’entreprises, en particulier du CAC 40, ont affiché leur incapacité à se penser en humanité. Le dessein de la raison d’être, qui impose de plonger dans ses racines, est devenu un exercice sémantique mêlant tous les idiomes dans l’ère du temps allant du monde meilleur au bonheur, en passant par la vie joyeuse… Miroir du politiquement correct tant décrié.

L’essence même de la raison d’être est politique avant tout au sens de l’intérêt commun ; elle équilibre l’intérêt du capital et ceux des parties prenantes. On y retrouve de la République de Platon dans sa définition au profit d’une société des idées mais encore faut-il que l’entreprise ait le courage de dépasser ses dogmes de taux de rentabilité qui font vivre ses dirigeants dans le court terme et castre leur créativité, pire leur sensibilité.

La raison d’être impose un courage humain fort

La raison d’être est le miroir à la fois de la mission technique (le livrable) mais aussi de la mission humaine de l’entreprise, que ce soit en tant qu’employeur qu’acteur de la Cité en général.

Sur le plan humain, elle se heurte, en France en particulier, à tous les défis sociétaux de l’époque : individualisme, désengagement politique, baisse abyssale du niveau scolaire, fragmentation communautariste…

Côté travail, elle doit relever « les enjeux du nouveau » : nouveaux humains, nouveaux usages, nouvelles envies… Les symboles de réussite d’hier, à commencer par l’entreprise physique et la gestion de carrière classique, ont volé en éclats ces dernières années et plus particulièrement avec la covid. Elle doit veiller à la banalisation des effets de formules à la mode du genre « soft skills » ou autre « hybridation » au profit d’un bon sens pragmatique de la relation à l’autre. La langue du travail est devenue un agrégat de termes anglosaxons, une forme d’accumulation de mots-valises derrière lesquels le non-sens se réfugient. La novlangue inventée par Georges Orwell dans son roman 1984 (publié en 1949) bat son plein en élevant la connerie en mode de communication. La raison d’être est de fait un rempart à la connerie corporate qui dénature le sens des mots.

L’entreprise culturelle a pris le pas sur l’entreprise physique

La raison d’être ne se résume pas à une phrase, elle incarne LE projet politique de l’entreprise vis-à-vis de toutes ses parties prenantes qui s’appuie non seulement sur des engagements responsables mais aussi sur des engagements culturels forts et sélectifs.

Elle dimensionne la mission dictée par l’ADN de la marque

Entre entreprise à mission, plateforme de marque, raison d’être, il y a de quoi se perdre et pourtant tout est fluide et non divisible : tout part en effet de la raison d’être qui légitime et donne vie à la marque, qui elle-même fixe la mission. Avoir une mission, c’est être missionnaire d’un projet, d’une vision, d’un rêve…

La raison d’être donne envie d’en être

Elle symbolise et matérialise l’ensemble des critères d’adhésions à commencer par les items émotionnels en échos à l’envie d’être des personnes. L’envie d’être est devenue la boussole de vie de la plus part. Les taux d’Ebit et autres statuts qui « bouffent » le patronyme des gens ne font plus recette. L’envie d’être c’est avant tout l’expression profonde de l’envie d’être en vie de chacun !

Après des années de stratagèmes managériaux, souvent inspiré des pitreries californiennes comme les Chiefs happiness officer, l’enjeu est de faire vivre le sens commun de la tribu entreprise.

Faire tribu est l’essence même de l’entreprise porté par sa raison d’être.

Les différences qui font la richesse d’un collectif s’unissent dans une harmonie que l’on nomme le maillot, l’étendard ou plus simplement la marque employeur.

Faire tribu après des décennies de déshumanisation dues à l’hyper-financiarisation, c’est faire appel au leadership humain des dirigeants, qu’ils soient entrepreneurs ou cadres dirigeants, c’est faire appel à l’adhésion collective, c’est avoir le courage des actes fondé sur des droits et devoirs connus et reconnus. C’est assumé la dimension émotionnelle des relations humaines.

En clair, la raison d’être devient mode de vie et ne cherche pas à plaire à tout le monde au nom de son exclusivité culturelle. Elle guide toute la politique RH et dessine le modèle de management. N’ayons pas peur des mots, elle réhabilite aussi une forme de discipline portée par le respect et la considération de tous.

Que l’on soit salarié, candidat, citoyen, la raison d’être donne envie par ce qu’elle fait vivre concrètement et non par ce qu’elle promet. Son impact politique ne repose pas sur des promesses mais bien sur ses engagements mis en pratiques.

L’exemplarité culturelle élevée en miroir de la raison d’être est un défi pour tous les états-majors qui ont trop souvent tendance à prendre les mots pour des idées !

Qui est Didier Pitelet ?

Reconnu comme l’un des meilleurs experts européens en communication et en management, Didier Pitelet, après 16 ans passés chez Publicis à la tête de plusieurs entreprises de conseil et de communication, a fondé en 2006 Onthemoon puis a lancé en 2019, une nouvelle adresse, La Maison avec Henoch Consulting, MoonPress et StudioMP2 dédiées à tous les enjeux de culture d’entreprise et de change management. Il est Président du Cercle du Leadership et administrateur du Fond de dotation La Maison des Bien Aimés. Ses ouvrages et tribunes développent depuis plus de vingt ans les enjeux de gouvernance d’entreprise et de management des relations humaines pour les années à venir. Auteur d’une dizaine d’ouvrages, il a publié en mars 2016 aux éditions Eyrolles « Le Pari de la Culture, petit éloge de la culture d’entreprise », préfacé par Matthieu Ricard et en janvier 2020, « La Révolution du Non ! » aux éditions Eyrolles qui rappelle que l’entreprise peut encore être un lieu de vie en échos à l’envie d’être des nouveaux humains.

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