Quentin Périnel : « La réaction après un échec révèle qui l’on est vraiment »

Derrière chaque grande réussite entrepreneuriale se cachent souvent des échecs cuisants. Petit point sur les vertus de l’échec avec Quentin Périnel.

Vous animez le « Talk Décideurs » sur Figaro Live. D’où vient votre intérêt pour l’entrepreneuriat et les décideurs ?

Quentin Périnel : Ce qui m’intéresse et me passionne bien au-delà des entreprises et de leurs décideurs, c’est ce que font les êtres humains, ce qui les anime, leurs initiatives, leurs idées, leurs créations et, derrière tout cela, leur courage d’entreprendre et leur originalité. Ce que j’aime profondément dans l’économie, c’est le côté humain, les aventures entrepreneuriales, ce qui fonde le leadership. J’attache plus d’importance aux aventures entrepreneuriales qu’aux résultats financiers. Ce qui est passionnant derrière l’histoire d’une entreprise, c’est comment est née l’idée de départ et surtout les hommes et les femmes qui ont eu le courage de lancer et de faire grandir leur boîte.

Comment sont nées ces interviews en live et quel est l’entrepreneur qui vous a le plus touché et pourquoi ?

Quentin Périnel : La genèse de l’émission vient du constat que le terme de « décideurs » est en profonde mutation depuis des années. Il existe tout un tas de parcours de décideurs et une grande variété de chefs d’entreprises de toutes tailles. Au Figaro, on s’est demandé au départ si on aurait suffisamment de profils pour faire durer l’émission. Or, c’est la 3e saison du « Talk Décideurs » et j’ai de quoi tenir plus de dix ans, puisque du président d’une entreprise du CAC 40 au créateur de start-up, j’ai l’embarras du choix. Difficile de dire qui m’a le plus marqué, car ils sont nombreux, mais si je devais parler d’une personnalité qui m’a vraiment touchée, je dirais Yves Camdeborde.

Beaucoup oublient que ce grand cuisinier, qui a redoré le blason de la cuisine de bistrot, est propriétaire de plusieurs restaurants et d’un hôtel, à la tête d’un vrai business qui fait vivre des centaines d’emplois. Mais ce qui l’anime avant tout, c’est son amour de la gastronomie régionale et française. C’est sa personnalité qui touche, son authenticité, son accent, ses racines du Béarn. Idem pour Thierry Marx qui a eu une enfance et un parcours difficiles, semés d’embûches. Tout cela l’a façonné pour devenir un grand chef et un entrepreneur hors du commun, qui s’intéresse aux autres avant tout.

Vous vous êtes intéressé dans votre dernier livre aux échecs des winners. Pensez-vous que les plus grands chefs d’entreprise ont forcément échoué avant de réussir ?

Quentin Périnel : Plus que l’échec, c’est la perception que les personnalités rencontrées ont de leur propre échec qui m’intéresse. Car la réaction après un échec révèle qui l’on est vraiment. Je me suis posé plein de questions : Pourquoi les gens célèbres donnent-ils toujours l’impression d’être invincibles ? Se sont-ils déjà plantés lamentablement ? À quelles occasions ont-ils posé le genou à terre, et surtout, comment ont-ils trouvé l’inspiration pour rebondir ? On se rend compte que l’argent, le renom et le succès font vite oublier les déconvenues. Pourtant, tous les « gagnants » ont un jour courbé l’échine (échec scolaire, entrepreneurial, familial, etc.), car une vie sans embûche n’existe pas. J’ai donc cherché à comprendre les revers et les déceptions qui ont perturbé pendant quelques jours ou quelques années ces grands leaders.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé dans votre enquête ?

Quentin Périnel : Dans la première partie du bouquin, j’évoque l’échec scolaire des élites. Je me suis rendu compte que c’est un type d’échec dont beaucoup ont du mal à se remettre et à parler. C’est même hallucinant ! Certaines personnalités ont beau avoir connu toutes les gloires du monde, être au plus haut sommet, faire partie des plus grandes fortunes et élites de la planète, elles ne se remettent jamais d’avoir échoué à un examen ou à un diplôme dont elles rêvaient comme l’Agrégation ou l’ENA. Il existe un tabou français de l’échec scolaire ou universitaire des élites, et je peux vous dire qu’ils sont nombreux à ne pas vouloir qu’on leur rappelle ce type d’échec-là. Il n’y a qu’à voir le nombre de curriculum-vitae ou de biographies truquées ou tronquées pour s’en rendre compte !

Dans la culture anglo-saxonne, l’échec est vécu comme une force, car il permet de mieux rebondir. Pourquoi est-ce toujours tabou en France ?

Quentin Périnel : C’est vrai que dans les pays anglo-saxons, les investisseurs et les banques font davantage confiance à un porteur de projets qui a déjà échoué, parce que l’échec est pour eux synonyme d’expérience du dirigeant. L’entrepreneur est digne de confiance parce qu’on considère qu’il a forcément appris de ses failles et de ses erreurs et qu’il ne les commettra pas une deuxième fois. Dans le rêve américain notamment, il y a ce concept qu’on peut réussir en partant de zéro, qu’on peut rebondir même en ayant raté avant. En France, il faudra encore du temps pour que les mentalités changent.

C’est quoi la pire forme d’échec selon vous ?

Quentin Périnel : C’est indéniablement celui face auquel on est impuissant, celui sur lequel on n’a aucune prise. On a tout fait pour que ça marche, on a travaillé à fond, on y a mis tout son talent, toute son intelligence, mais des raisons extérieures ont fait capoter l’affaire. C’est un peu le sentiment qu’ont de nombreux commerçants aujourd’hui en raison de la crise sanitaire. C’est beaucoup plus difficile de se remettre d’un échec dans un contexte qu’on subit de plein fouet.

Il existe aussi des entrepreneurs fiers de leurs échecs. Des exemples à nous donner ?

Quentin Périnel : Oui, c’est vrai. Je pense notamment à Marc Simoncini qui n’éprouve aucune difficulté à parler de ses échecs du passé. Voici un entrepreneur qui se targue de son parcours d’autodidacte, qui n’hésite pas à parler de hasard et de chance comme facteurs non négligeables de sa réussite. C’est même au cœur de son storytelling. Quand je l’ai rencontré, j’ai été interpellé par le fait qu’il avait accroché au mur derrière son bureau son baccalauréat papier encadré.

Quels sont les principes à retenir pour apprendre à tirer les leçons de ses échecs ?

Quentin Périnel : Le premier, c’est d’accepter son échec, ne pas le refouler et accepter d’en parler, c’est-à-dire mettre des mots sur les maux. Le deuxième, c’est qu’on peut transformer son échec en en faisant un objectif. Je pense notamment à l’exemple d’Erik Orsenna. L’académicien et ancien conseiller de François Mitterrand a évoqué avec moi l’épreuve la plus douloureuse et la plus constructive de sa vie. En 1970, deux ans après avoir été diplômé de Sciences Po, il passe l’agrégation de sciences économiques et sociales. Il a énormément travaillé pour cela.

Tous les signaux sont au vert et pourtant, le candidat Eric Arnoult (son nom à l’état civil) est recalé. Même si l’écrivain avoue que c’est l’échec le plus cuisant de sa vie, c’est grâce à cela qu’il a pris un autre chemin qui s’est révélé plus que gagnant. Le troisième principe à retenir, c’est qu’avoir raison trop tôt ne veut pas dire avoir tort ! C’est le cas de Michel Edouard Leclerc qui dans les années 80 a inventé ce que le géant Amazon a réussi bien plus tard. Sauf qu’à l’époque, il s’est cassé la gueule car il n’existait pas encore les moyens digitaux.

Vous affirmez que réussite et échec ne sont dons pas si éloignés que cela. Expliquez-nous.

Quentin Périnel : Plutôt que de jeter à la poubelle un échec, il faut le garder très précieusement dans un tiroir. Ce qu’il faut retenir avant tout, c’est qu’il est plus simple de se planter après une réussite et qu’il est plus simple de réussir après s’être planté. Tout simplement, parce qu’on n’étudie jamais vraiment ses succès alors qu’on analyse toujours à la loupe ses échecs pour ne pas reproduire les mêmes erreurs.

Propos recueillis par Valérie Loctin

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