Pourquoi Facebook lance-t-il sa cryptomonnaie ?

libra facebook

Prenant un virage stratégique audacieux, Facebook s’apprête à lancer sa propre monnaie digitale, le libra, une cryptomonnaie privée adossée à des monnaies officielles. Prévu pour 2020, le projet du géant de la Silicon Valley mobilise une trentaine d’investisseurs (Paypal, Spotify, Booking…), dont Xavier Niel. Nathalie Janson, économiste et enseignant-chercheur à NeomaBusiness School, nous aide à mieux cerner les ambitions de Facebook dans l’univers des cryptomonnaies.

Pour un géant comme Facebook, quel est l’intérêt de lancer sa propre cryptomonnaie ?

Pour Facebook, c’est une étape supplémentaire dans l’intégration de l’utilisateur au niveau de son business model. La plateforme va renforcer le réseau dans lequel les membres pourront échanger et acheter. Ainsi, ils ne sortiront plus du réseau social.

Le libra va devenir une nouvelle source de revenus pour la firme qui pourra, avec sa cryptomonnaie, affiner son business model sur les annonces publicitaires. Les dépenses en libra permettront aussi à Facebook d’obtenir des informations beaucoup plus fines sur le profil des utilisateurs.

C’est d’ailleurs paradoxal que Mark Zuckerberg (fondateur de Facebook — ndlr) ait envie d’aller sur ce terrain après les scandales de la gestion d’information qu’il a pu essuyer… Il ne s’est pas attaqué à la cryptomonnaie par hasard. Le plus difficile dans ce domaine est de convaincre le public. Avec ses deux milliards d’utilisateurs, Facebook part potentiellement avec un atout important.

L’enfermement des utilisateurs dans un écosystème fermé est précisément ce qui est actuellement reproché à Facebook. Est-ce un risque ?

On peut le voir comme un risque. Cela ressemble à la problématique de Microsoft quand Bill Gates avait été accusé d’abus de position et de monopole, car il avait intégré le navigateur avec tout l’écosystème Microsoft. Mais du point de vue de Microsoft, il s’agissait de faciliter la vie des utilisateurs. Il y a toujours deux visions du monde. Soit on trouve que le monde intégré est nuisible, soit on juge que c’est génial, car cela ouvre de nombreuses possibilités avec des frais réduits.

Quelles seront les répercussions du libra sur les utilisateurs ?

En tant que tel, cela ne va pas changer grand-chose. Pour nous consommateurs, cette cryptomonnaie est une digitalisation un peu plus poussée des outils de paiement que l’on utilise déjà. Paypal ou Lydia, par exemple, permettent déjà de faire des virements en ligne.

Le libra ne sera finalement qu’une autre version, potentiellement un peu plus puissante car le système est adossé à une blockchain (technologie sur laquelle repose le bitoin — ndlr). Au niveau de l’utilisation, il n’y aura pas une grande différence, car le libra est lancé dans une version qu’on appelle « stable coin » (monnaie stable — ndlr). C’est un aspect important car contrairement au Bitcoin, le « stable coin » est adossé à des monnaies officielles. Cela veut dire que le libra aura une valeur stable définie avec un panier de monnaies internationales et d’actifs.

D’autres entreprises, dont les GAFAM, vont-elles mettre en place leur propre monnaie ou privilégieront-elles l’investissement dans le libra ? Amazon, par exemple, s’est déjà positionné sur la blockchain.

La première question est de savoir si cela intéresse les autres ou pas. Il y a pour le moment un problème de réputation des cryptomonnaies. Facebook est le premier à avoir passé le pas. Cela vaut-il le coup de faire une concurrence des monnaies ?

Historiquement, quand les banques émettaient des monnaies privées, elles finissaient par avoir des monnaies différentes — ce qui signifierait qu’Amazon ait la sienne. Par contre, elles reconnaissaient mutuellement leur monnaie et acceptaient de se les échanger à un taux de change fixe pour faciliter le passage d’un réseau à l’autre. Le but : éviter de s’exclure.

Globalement, on ne garde plus les utilisateurs, mais on les laisse passer d’un monde à l’autre sans obstacle.

A l’avenir, le libra pourrait-il devenir une monnaie physique ?

L’intérêt de cette monnaie est bel et bien le côté digital qui permet de faire des transactions rapidement. Pour l’instant, il n’y pas d’avantage à créer une matérialisation.

Est-il possible d’investir dans la cryptomonnaie Facebook ?

On peut si l’on souhaite faire partie de l’association libra, mais en déboursant 10 millions d’euros. Il reste aussi à savoir si on pourra l’utiliser. En tant que membre de Facebook, pourra-t-on se procurer du libra pour aller faire ses emplettes ? Aller y investir pour spéculer n’a pas d’intérêt a priori, car le taux de change est fixe. La possibilité de variation de la valeur du Libra va être assez faible. L’utilisation reste donc exclusivement transactionnelle.

Est-ce la fin de la souveraineté financière des Etats ?

La souveraineté pour l’Etat n’est pas menacée pour le moment. Tant que l’on est dans un régime de « stable coin », il y a toujours l’équivalent sous forme de monnaie officielle et de titre souverain. La souveraineté ne sera donc pas atteinte pour les monnaies qui auront été choisies pour le panier, comme le dollar ou l’euro.

Les monnaies non indexées par le Libra, quant à elles, pourraient être plus chahutées et perdre une certaine souveraineté. Zuckerberg compte d’ailleurs sur l’attrait du Libra dans les pays à instabilité monétaire qui seront attirés par des monnaies stables. Le Libra va donc renforcer la faiblesse de certaines monnaies.

On se pose également des questions à propos de la monnaie chinoise (le yuan — ndlr). Sera-t-elle inclue ? J’aurai tendance à répondre non, car elle n’est pas suffisamment internationale.

Si le yuan n’est pas indexé, les Chinois vont-ils réagir en créant leur propre monnaie ?

Au niveau du gouvernement, je crois qu’ils travaillent effectivement sur une blockchain, sur ce qu’on appelle une Central Bank Digital Currency (forme numérique de la monnaie fiduciaire d’un pays, émise et réglementée par l’autorité monétaire du pays — ndlr). Ce n’est pas le premier pays à se positionner, le Canada s’est déjà lancé. Les Chinois vont donc redoubler d’efforts. WeChat, par exemple, n’a pas de monnaie digitale.

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