Jean-Clément Texier : « Pour devenir attractive aux éditeurs européens, la presse française doit lever cinq tabous »

Par Jean-Clément Texier, président de la Compagnie Financière de Communication 

Banquier d’affaires, président de la Compagnie Financière de Communication, Jean-Clément Texier a souvent accompagné des éditeurs internationaux dans leurs tentatives d’entrée sur le marché français, notamment les Suisses Jean-Claude Nicole et Michael Ringier, les groupes espagnols Vocento et belges Roularta. Au moment où Bertelsmann se retire de l’hexagone, il pointe ce qui choque les étrangers en France.

1. Les entreprises de presse françaises doivent viser la rentabilité et accepter de rémunérer leurs actionnaires. Tous les européens s’engageant sur une stratégie multi pays disposent, en premier lieu, sur leur marché intérieur d’une base forte avec des titres dégageant des marges significatives. Leur objectif est de transposer dans l’hexagone leur réussite . Mais les spécificités hexagonales transforment leurs plans de conquête en course de haies qui ralentissent le retour sur investissement voir le rendent aléatoire.

Quelle n’est pas la sidération des internationaux quand ils découvrent que le premier groupe de quotidiens régionaux Sipa Ouest France est la propriété de l’ Association pour le soutien de la démocratie humaniste  dont le boni de liquidation en cas de fin de l’entreprise doit revenir aux bonnes oeuvres. S’il est admis  dans l’audiovisuel ou dans le livre, que les groupes réalisent de confortables profits, pour les journaux le profit est trop souvent mal vu. Dans ce contexte, ils incitent les investisseurs à les considérer comme des relais d’influence et non des diversifications prometteuses. D’où le divorce avec les étrangers en quête de bonnes affaires au sein d’entreprises normales à redresser ou à développer.

2. Les groupes de presse doivent acquérir sans contraintes la taille critique et pouvoir procéder aux consolidations. La contraction des ressources tant de publicité que de vente rend inéluctable les fusions de titres trop nombreux pour survivre. Alors que pour les internationaux , les mouvements de concentration relèvent d’une saine et régulière hygiène, pour les Français cette pratique touche au péché capital. Au nom de la défense du pluralisme sur les marchés qui ne sont plus pertinents car intégrant des critères trop restrictifs, le législateur national a multiplié les interdits. Cela décourage les internationaux qui savent que la survie des publications passe par l’inéluctable modification de leur périmètre.

Résultat , la France ne dispose plus de champions : Ses trois leaders affichent des chiffres d’affaires limités au demi milliard d’euros. A l’inverse, en Allemagne Axel Springer  le numéro un frôle les 3 milliards d’euros avec une rentabilité qui fait envie car il a eu les moyens de muer vers les plateformes numériques. En Grande Bretagne comme en Suisse, deux milliardaires caracolent en tête , News UK de Murdoch et DGM de Lord Rothermere à Londres et Tx Group et Ringier à Zurich.

3. Les journalistes doivent accepter de reconnaître qu’ils ne constituent pas l’unique composante des journaux et qu’ils ne peuvent devenir les arbitres de leur mutation capitalistique. Aux sources de l’information, les rédacteurs ont toujours revendiqué leur suprématie dans l’entreprise de presse. Pendant de longues années, dans l’emblématique quotidien Le Monde, la Société des Rédacteurs a fait la pluie et le beau temps.

Mais, en 2010, c’est un trio capitalistique qui lui a évité le dépôt de bilan : Bergé Niel Pigasse. Désormais, sous prétexte qu’une poignée d’ industriels sans relations avec les médias contrôle nombre de groupe de presse, une tendance monte pour que l’information soit considérée comme un bien public dont la production et la propriété soient verrouillée par les journalistes. Ce suprémacisme éditorial ne tient pas compte des évolutions du métier qui s’enrichit de l’apport désormais de data scientists ou de market researchers  comme le prouve l’exemple du Washington Post  depuis qu’il est relancé par le patron d’Amazon. Le corporatisme des journalistes doublé par la rigidité des lois sociales est la raison de la fuite de plusieurs internationaux pourtant bien épris de la France. A la découverte de la si coûteuse clause de cession nombre de candidats à la reprise de titres français ont préféré reculer.

4. La dissociation entre les métiers d’imprimeur et d’éditeur doit s’imposer en France comme elle s’est faite peu à peu en Europe. Au fil des ans, les magazines en France ont appris à ne plus posséder leurs presses. Del Duca, ancêtre de Reworld , comme Hachette ont su rompre le cordon ombilical pour se concentrer sur l’éditorial et son marketing . Ensuite , après The Independant britannique, les quotidiens parisiens ont abandonné leurs sites d’impression pour les confier à un spécialiste du métier , Guillaume Riccobono. Dernier exemple, le retrait à son profit de l’Equipe de la famille Amaury. Dans les prochains mois, l’enjeu du plan filière va être d’alléger les charges industrielles des grands régionaux. Travaillant avec moins de contraintes du Livre CGT ,ils sont réservés à passer sous une position dominante de Riccobono Imprimeurs .

Mais Ils n’échapperont pas au processus de massification qui passe par la mutualisation. Xavier Niel qui va lancer un centre commun attendu depuis plus d’un quart de siècle pour Nicle Matin et La Provence sera t il l’opérateur disruptif qui fera bouger la table bien hors de Provence Alpes Cote d’Azur. Cette infinie lenteur aux restructurations industrielles  a toujours effrayé les internationaux qui ont su moderniser leur appareil de production depuis des décennies.

5. La presse quotidienne nationale doit revoir ses positions en matière de distribution. Voici une dizaine d’années, le Conseil supérieur des messageries de presse avait décidé de taxer les magazines pour renflouer Presstalis croulant sous les surcoûts des quotidiens nationaux. Motif invoqué pour justifier cette péréquation : Les 30 000 points de vente vivent grâce aux quotidiens qui captent une clientèle abondante et régulière et ainsi bénéficient aux magazines qui n’ont rien investi pour se constituer un réseau. Dès cette époque, pourtant les sociologues avaient noté que l’historique suprématie des quotidiens s’ était bien effritée. Les vrais moteurs de la venue au kiosque étaient devenus les hebdomadaires de télévision avec leurs titres alors millionnaires comme Télé 7 Jours , télé loisirs ou télé Star.


Toutefois en 2011 certains quotidiens pesaient encore en vente au numéro : plus de 200 000 exemplaires pour l’Equipe , près de 125 000 pour Le Monde , plus de 100 000 pour Le Figaro. En 2020, l’ effondrement est général : l’équipe est tombé a 77 000 exemplaires , le Monde et le Figaro chacun a un peu plus de 30 000. Les neuf quotidiens nationaux ne mobilisent que 235 000 acheteurs dans les points de vente bien moins que Télé 7 Jours 300 000 exemplaires ou Télé Z 330 000 exemplaires . De sérieux arguments pour contester le rôle central des quotidiens nationaux dans la distribution apparaissent   d’autant que les éditeurs des journaux parisiens organisent désormais leur décroissance imprimée misant tout sur les abonnements numériques déjà 280 000 au Monde, 165 000 au Figaro, 106 000 à l’Equipe. France Messageries , le nouveau distributeur qui a succédé au défaillant Presstalis qui a un besoin crucial des magazines ne peut plus les faire taxer. Il doit convaincre l’Etat que c’est à lui de défendre ces chefs d’oeuvre en péril. L’apaisement entre les messageries MLP et France Messageries est une conditiion nécessaire pour sécuriser le difficile retour des internationaux en France .

Jean-Clément Texier

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