Michel Jestin : « On ne peut être qu’heureux en apportant un peu de bonheur aux gens »

L’entrepreneuriat mène à tout. Après avoir été, durant 26 ans, à la tête d’un groupe devenu numéro français du négoce de viande, ce self-made-man breton, qui a dirigé plusieurs clubs de football (Ancenis, Brest et Vannes), a lancé une association pour aider les enfants en difficulté. À 67 ans, Michel Jestin finance notamment des écoles et des puits d’eau au Bénin. Plusieurs millions d’euros ont été investis. Entretien.

Vous avez un parcours exceptionnel…

Le métier de la viande et le foot furent les deux principaux pans de ma vie jusqu’à mon départ à la retraite. J’ai commencé ma carrière dans la viande en tant que directeur commercial dans un abattoir (de 1974 à 1978), avant de rejoindre une société de négoce jusqu’en 83.

Durant les 3 années qui ont suivi, j’étais associé à deux usines à Saint-Mars-la-Jaille près de l’ Ancenis (44), et j’ai ensuite créé ma propre entreprise de négoce en 1986 (Jestin SA).

Avez-vous toujours eu l’entreprenariat chevillé au corps ?

J’ai toujours eu une âme de dirigeant. J’avais envie de monter ma propre structure afin d’en maîtriser le développement et de bien gagner ma vie. À l’époque, je souhaitais développer le marché porcin breton qui représente 50% de la production française et exporter cette production à l’étranger, notamment en Russie, en Chine, dans les pays de l’océan Indien, aux Antilles, et en Afrique du Sud et de l’Ouest.

Nous avons concentré notre activité au fil des années sur le négoce de viande de porc et de viande de volaille.

Quels enseignements avez-vous tiré de votre expérience d’entrepreneur ?

Nous sommes entrés en bourse en janvier 1998 en mettant sur le second marché de la Bourse 15% des 5 millions de francs de capital de la SA Jestin. J’ai rencontré d’importants soucis financiers en 2002 suite à la fièvre aphteuse dans le porc et la grippe aviaire dans la volaille qui se sont déclarées au même moment.

Du jour au lendemain, nous avons perdu tous nos marchés. Nous avons connu des années très difficiles mais nous avons su rebondir, et nous sommes redevenus leader sur le marché dans les années 2005.

Cette expérience m’a enseigné que jamais rien n’est acquis. Il a fallu se remettre très durement au travail et redoubler d’envie afin de relancer la dynamique. Il faut cependant en avoir les moyens, car lorsque vous avez un genou à terre, peu de personnes vous viennent en aide.

Quel fut votre parcours dans le milieu du football ? Comment l’avez-vous vécu ?

J’ai été président de trois clubs de foot professionnels de haut niveau : le RC Ancenis de 1986 à 1992, puis du Stade Brestois jusqu’en 2006, avant de racheter le Vannes Olympique Club deux ans plus tard dont je suis resté président jusqu’en 2013.

Être président d’un club durant 26 ans est un véritable sacerdoce. J’étais un passionné et cette passion pour le foot continue de m’ animer, elle est ancrée en moi. Je suis toujours actionnaire du club de Brest. Je suis attentivement les matchs du club et assiste régulièrement à des matchs internationaux pour mon plus grand plaisir.

Comment imaginez-vous l’avenir du football ?

Aujourd’hui, plus que jamais, un club de foot se gère comme une entreprise. Le football a beaucoup évolué et s’est très largement financiarisé, les présidents passionnés sont désormais très peu nombreux et les valeurs initiales du foot sont aujourd’hui largement diluées.

Sur les 40 clubs professionnels en France, 10 appartiennent déjà à des étrangers et dans 5 ans, 20 appartiendront à des Chinois, des Qataris, des Américains ou des Thaïlandais.

Comment avez-vous vécu et organisé votre départ à la retraite ? Etait-ce pour vous le début d’ une nouvelle « existence » ?

J’avais pris la décision de prendre ma retraite à 60 ans très en amont. J’ai cédé l’entreprise à ma fille et à mon bras droit (Fred Cado, un ancien gardien de but du stade Brestois, ndlr) fin 2011. Je souhaitais me consacrer à autre chose, et en particulier, aux autres.

Pourquoi vous être intéressé à la misère et la souffrance dans le monde ? Comment en avez-vous pris conscience ?

J’ai toujours été quelqu’un de très actif. J’ ai beaucoup bourlingué à travers le monde et travaillé avec pas moins d’une soixantaine de pays. Je connais donc bien l’Afrique, Haïti, Madagascar, l’Océan Indien, les Philippines…

J’ai toujours été touché par la misère et le décalage qui pouvait exister entre les habitants de ces pays – en particulier en Afrique subsaharienne-, et nous, qui nous plaignons sans cesse.

Lorsque vous voyez des populations qui n’ont ni eau, ni électricité, qui ne disposent pas d’école, ni de maternité, cela vous laisse pantois. Cette situation de précarité et de misère m’a sincèrement ému. J’ai assisté à des scènes insoutenables : des personnes atteintes de multi fractures restant allongées 24/24 à même le ciment, dans des souffrances atroces.

Cela prend aux tripes. On n’a pas le droit de laisser des femmes et des hommes dans de telles situations, c’est inhumain. Dans ces villages, les femmes accouchent le plus souvent dans des conditions déplorables, et le taux de mortalité à l’occasion de césarienne est très élevé, faute de moyens.

Lorsque je me déplaçais en Afrique dans le cadre de mes activités, je ne m’en rendais pas compte. J’étais préservé de cette terrible réalité car je séjournais dans de bons hôtels à Abidjan (Côte d’Ivoire), à Cotonou (Bénin), ou à Libreville (Gabon). Mais Lorsque vous vous éloignez d’une dizaine de kilomètres de ces villes, la réalité des villages est très différente.

Comment l’association MJ pour l’enfance est-elle née ? Quelle est sa vocation ?

J’avais décidé, fin 2013, de m’intéresser particulièrement au Bénin et j’ai donc visité des villages afin de voir comment cela se passait. Ce fut un véritable choc de culture et le quotidien auquel j’ai assisté m’a chamboulé.

J’ai donc décidé de m’investir et de mener des projets humanitaires à travers l’association MJ en lien avec l’enfance dans le domaine scolaire, médical et sport.

Quels sont les acteurs derrière l’association MJ pour l’enfance ?

Nous sommes une personne et demi à travailler dans l’ association (rires), ma fille Margot, qui est à mi-temps, et moi-même. Nous sommes soutenus par des mécènes bretons et des acteurs de la région qui nous apportent leur aide sous la forme d’argent ou de dons de matériels.

Les EPHAD et les hôpitaux font des dons de matériel médical. Les centres Leclerc mènent chaque année des opérations afin de donner des jouets aux enfants et des fournitures scolaires pour les écoles. Nous équipons également les maternités de lits, de tables d’accouchement et de matériel médical.

Quel bilan dressez-vous 4 ans après la création de l’association ?

En 4 ans, l’association pour l’enfance a réalisé pas moins de 60 projets : 15 écoles, 5 petits hôpitaux, 5 maternités, 2 centres de santé, 30 puits d’eau, et un château d’eau. Nous avons livré deux blocs opératoires mobiles afin de pouvoir intervenir dans les campagnes.

Nous affrétons également des conteneurs complets de 40 pieds tous les deux mois avec du matériel médical, des jouets, des équipements sportifs… Nous avons la chance de travailler avec une équipe performante et sérieuse sur place au Bénin. Avoir une équipe sur place qui se charge des constructions est une grande force.

Quels sont les projets en incubation sur 2019 ?

26 projets sont prévus 2019 : 3 écoles, 1 opération concernant la réalisation de bancs pour 2000 élèves, 3 maternités, 11 puits d’eau et 4 projets de forage.

Êtes-vous heureux dans ce que vous faites ?

Je m’épanouis car on ne peut être qu’heureux lorsqu’on apporte un peu de bonheur aux gens, et en particulier à des populations déshéritées.

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