Par Bertrand Laurioz, Président du Groupe ADLPerformance

Tribune. La crise du Covid-19 a lancé dans les entreprises, et dans la société, un vif débat sur le télétravail. Suite au confinement forcé, les lignes ont bougé, et ce sujet est maintenant en cours de discussion dans presque toutes les entreprises de « bureaux ».

Comme pour tout mouvement rapide, les prises de position de chacun face au télétravail massif ne sont pas stabilisées et peuvent parfois être surprenantes : les syndicats sont souvent réticents, sentant que cela nuit au collectif (donc à la solidarité et à la lutte), les salariés sont majoritairement pour (pour économiser du temps de transport et faciliter leur vie, à condition que les enfants, eux, ne télé-étudient pas et soient bien à l’école !), les patrons sont partagés, les plus motivés ayant probablement une arrière-pensée d’économie sur les loyers voire de réduction des effectifs à court ou moyen terme.

Il est probable qu’une solution stable finisse par émerger, qui deviendra une sorte de « norme » dans le monde post-covid. Il est trop tôt pour prendre une décision définitive.

Il est difficile de prévoir ce que sera ce modèle d’équilibre. Il contiendra certainement une plus forte part de télétravail, et c’est une bonne chose, pour les salariés et pour la planète ; mais pour le bien commun, il semble que les éléments suivants doivent également être pris en compte avant d’opter de façon définitive pour du télétravail massif.

  • Ce n’est pas qu’une question d’efficacité. Mêmes les plus réticents doivent maintenant admettre qu’il est possible de réaliser la plus grande partie des tâches journalières à distance, grâce aux moyens modernes et à l’accélération de la digitalisation. Ce point est probablement réglé, l’efficacité ne sera pas le point bloquant du télétravail.
  • L’entreprise a un rôle de socialisation. Il serait cynique et dangereux de limiter l’entreprise à une liste de tâches à réaliser par des salariés. Une entreprise est une communauté de personnes, ayant un projet commun, ayant une culture commune. C’est une opportunité majeure de vie sociale, de sens, et de découvertes de personnes différentes. Participer à un projet collectif est une source d’inclusion et de sens pour beaucoup d’entre nous.
  • La solidarité naît de l’interaction. Notre monde post 1945 est bâti sur un modèle social protecteur, permettant un certain équilibre des rapports de force entre employés et employeurs. Les salariés ont des représentants, qui connaissent l’entreprise et sont des interlocuteurs légitimes du management. Un monde de télétravailleurs risque de devenir un monde où le salarié est réduit à sa tâche productive, n’est plus solidaire de ses collègues, et cela va accélérer une « uberisation du travail », avec de plus en plus d’auto-entrepreneurs facturant les entreprises. Nous en connaissons les impacts, il n’est pas certain que ce monde soit celui dont nous voulons.
  • Comment garder l’emploi en France ? Une autre conséquence possible d’un télétravail massif est le risque de délocalisation. Nous avons vu par exemple dans les dernières décennies un transfert massif des prestations de développement informatique vers l’Inde notamment. C’était à l’époque les seules prestations réalisables à distance, et la demande était tellement forte que cela n’avait pas d’impact social en France. Si la plupart des métiers tertiaires sont maintenant réalisables à distance, il est certain qu’un mouvement majeur de délocalisation va se créer.

Au final, la question du télétravail en période de confinement ne se pose évidemment pas. C’est la seule solution, et elle fonctionne bien dans la très grande majorité des cas. Mais c’est là une forme de télétravail totalement exceptionnelle et radicale qui ne peut pas vraiment servir de modèle pour notre vie sociale et économique future. Pour le monde d’après (que l’on peut espérer post-covid), les enjeux doivent être considérés de façon large et probablement avec prudence.

Le télétravail va devenir une des modalités conventionnelles du travail. Mais il doit être pensé de manière pragmatique et non dogmatique, en prenant en compte les impacts sur la société, les entreprises et sur les personnes. L’entreprise est une source majeure de lien social et de solidarité : il ne faudrait pas fragiliser ce lien dans notre société qui n’a pas besoin de fracturation supplémentaire.

Alors faut-il figer les choses dans le marbre dès-à-présent, alors même que la crise sanitaire et la crise économique ne sont pas achevées ? La meilleure méthode parait être celle du test and learn car le recul que nous avons à ce jour sur le télétravail massif est bien faible. Et avant de choisir un modèle pour demain, il serait utile d’expérimenter et de mesurer plus finement les impacts qualitatifs et quantitatifs. Alors prenons le temps de la réflexion, de l’expérimentation et de l’adaptation du travail au télétravail avant de fixer un modèle sans savoir où cela nous mène.

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