Tribune. Avec ce titre, vous pensez sans doute que je vais vous livrer un énième profilage de Wladimir Poutine,  et rajouter mon grain de sel à tout ce qui a déjà été dit et redit sur tous les plateaux de télé ? Et bien pas seulement !  Car c’est d’abord d’un autre Président,  d’un autre siècle et d’un autre continent,  dont il sera question, et c’est de Woodrow Wilson, Président des États-Unis de 1913 à 1921, dont il s’agit.

Vainqueur de la Première Guerre mondiale, et prix Nobel de la Paix en 1919, il fut aussi un personnage complexe et controversé dont le profil a été étudié par Sigmund Freud, et exposé dans un livre,  « Le Président T.W. Wilson », écrit en collaboration avec le diplomate William Bullit,  un proche du Président américain.  Ce « portrait psychologique », comme l’a défini Freud lui-même, est revenu dans l’actualité le mois dernier, sous la forme d’un livre du politologue Patrick Weil, directeur de recherches au  CNRS, titré précisément,  « Le Président est-il devenu fou ? »

C’est parce que la seconde femme de Bullit était en analyse avec Freud à Vienne que ces deux hommes, qui n’avaient rien en commun , se sont rencontrés.  Bullit s’en trouva ravi, le célèbre psychanalyste s’étant montré assez excité par son projet de publier une étude sur Clemenceau, Lenine ou Wilson, et s’étant même spontanément proposé pour rédiger le chapitre sur Wilson! Commencé dans l’enthousiasme, ce travail eut à traverser de nombreuses péripéties, un peu parce que Bullit ne voulait pas qu’il soit publié tant que la veuve du Président était encore en vie, et beaucoup parce que, privilégiant sa carrière et ses ambitions politiques, il apparaissait et disparaissait dans le cabinet de Freud « comme un météore « .  Quand il fut nommé ambassadeur à Moscou, Freud, totalement découragé, écrivit à Marie Bonaparte, « pas de nouvelles directes de Bullit.  Notre livre ne verra pas la lumière du jour « . Il sera finalement publié, mais en 1967, l’année de la mort de Bullit, et vingt-huit ans après la mort de Freud.

Le Président et le psychanalyste

Sous le charme de Freud, Bullit se trompait sur les véritables motivations de son nouvel ami, « venu accompagné de deux paniers de provisions », un cadeau précieux en ces temps de restrictions. La proposition du Professeur était en effet tout sauf intellectuelle et désintéressée ! De nationalité autrichienne,  Freud s’était retrouvé dans le camp des vaincus de la Première Guerre mondiale, et, comme ses riches patients, membres de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie des empires austro-hongrois et germaniques, avaient été ruinés par la défaite, ils n’avaient plus les moyens de le consulter ; Freud devint encore plus pauvre qu’eux, d’autant plus qu’il devait aussi aider ses fils qui peinaient à trouver du travail dans cette Autriche exsangue. Il vit ainsi dans la proposition de Bullit l’occasion inespérée d’échapper à la misère qui le guettait et de redorer le blason de sa maison d’édition, en perdition elle aussi. Les ventes d’ un livre sur un Président américain, prix Nobel de surcroît,  seraient forcément assurées, et lui éviteraient de plonger dans un gouffre financier,  où ses recherches et sa renommée risqueraient de disparaître.

Et donc, bien que détestant Wilson, et le déclarant haut et fort, Freud s’attela à la tâche de faire de cet homme, « une étude psychologique, et non une psychanalyse,  parce que les faits que nous connaissons semblent moins importants que ceux que nous ignorons ». Il en dresse néanmoins le profil, très sévère, « d’un fils de pasteur qui se prenait pour le Messie « , qui, toute sa vie resta pourtant le petit Tommy de son papa, et, même adulte, lui écrivait des lettres « d’amour ardent », copiant fidèlement les idées et les comportements de son révérend de père.

Cette identification,  qualifiée par Freud de « névrotique « , à la figure d’un père tout-puissant, le domina toute sa vie, et comme il ne put jamais s’en émanciper,  » ses qualités et ses défauts demeurèrent celles et ceux de son père »,  et ce fut lourd de conséquences pour le monde! La grande fierté de Woodrow Wilson fut son « Programme en Quatorze Points », qui servit de base au Traité de Versailles; mais, tout comme son père avec ses prêches du dimanche au Temple, il se contenta de belles déclarations d’intention, ne se soucia en aucun cas de leur application pratique, et se félicita de cette « assurance à 90% contre la guerre », tout à son exultation d’être enfin devenu ce « Sauveur du monde » que son père appelait de ses vœux.

Tandis qu’Edward Mendell House, son conseiller personnel, voyant, lui, que sur le terrain rien n’était réglé ni ne se réglerait dans l’avenir, eut, pour sa part, un commentaire aussi lucide que lourd de sens, affirmant « que ce traité n’aurait jamais dû être signé,  et qu’il entraînerait l’Europe dans des difficultés infinies « . Quant à Bullitt, en désaccord avec les clauses extrêmement humiliantes imposées aux vaincus, et persuadé qu’il ne pourrait en sortir qu’une nouvelle guerre, il prit la décision de quitter la table des négociations.

Les Wilson et les Poutine

Étonnante coïncidence, il se trouve que ce que Freud a écrit au siècle dernier  sur les Wilson père et fils, il pourrait encore l’écrire de nos jours, mais sur les… Poutine,  père et fils! Chez les Poutine comme chez les Wilson, en effet,  on a le respect des traditions familiales, et le fils y commence par marcher dans les traces du père, avant de  finir par le dépasser largement. Dans la famille américaine, le père exerçait des responsabilités importantes au sein de la communauté presbytérienne, le fils en aura au sein de la Nation toute entière; dans la famille russe, le père était un agent du NKVD, la police politique de Staline, le fils sera patron du KGB!

Malgré leur réussite, Woodrow comme Wladimir, ont continué à rechercher l’approbation de l’image paternelle, ce qui en a fait des êtres immatures , entretenant avec soin la profonde admiration qu’ils ont d’eux-mêmes, et qui justifie, pour eux, leur droit à l’amour et à la reconnaissance paternelle.  On pourrait voir une illustration de cette dépendance au père, et du besoin de s’abriter sous son aile, dans la nomination toute récente d’Alexandre Dvornikov à la tête des troupes russes, en difficulté en Ukraine, car, tout comme le père de Wladimir, il a été en mission en Allemagne, et comprend l’allemand, langue que Poutine parle couramment, l’ayant  apprise en gage, précisément, de cette admiration qu’il porte à son père!

Catherine Muller, psychanalyste, auteur de « Freud en un clin d’oeil » (Éditions First)

LAISSER UN COMMENTAIRE

Tapez votre commentaire
Entrez votre nom ici

dix-huit − 4 =