La chronique économique hebdomadaire de Bernard CHAUSSEGROS

Les manifestations du mal français sont nombreuses et désormais trop connues : une croissance atone qui atteignait difficilement 1% ces dernières années ; un chômage de masse qui ne reflue pas réellement, malgré tous les efforts de manipulations statistiques réalisés ; une part de marché de la France à l’international en chute libre depuis vingt ans. Elles ont toutes une cause principale désormais bien identifiée : notre coût du travail, qui reste trop élevé.

Selon les chiffres de l’INSEE, à la fin du deuxième trimestre 2021, le nombre de chômeurs s’élevait à environ 2,4 millions de personnes en France, ce qui représente une faible baisse sur le trimestre de 16.000 personnes.

Le taux de chômage national était, de ce fait, de 8,00 % de la population active, chiffre stable par rapport à 2019 après des variations aléatoires en 2020. Comme toujours, la situation est déséquilibrée en fonction des classes d’âge. Le taux de chômage des jeunes atteint 20,20 % en moyenne sur l’année chez les 15-24 ans, alors qu’il est 5,40 % chez les 50 ans ou plus. Autre constat, la variation du taux selon le niveau d’étude, 13,9 % pour les actifs du niveau « brevet des collèges », contre 5,2 % pour ceux du niveau « enseignement supérieur ».

Au troisième trimestre, tous les commentateurs se félicitent : le taux de chômage est historiquement redescendu à 7,60 %. La France est revenue à son niveau de 2008 grâce à la reprise de l’activité économique qui a été plus forte que prévu. C’est ainsi que l’INSEE se fonde sur une prévision optimiste de croissance pour 2021 à hauteur de 6,25%. On s’attend à des créations de plusieurs centaines de milliers d’emplois.

Après des mois de confinement, la consommation des ménages est euphorique et les spécialistes espèrent que la France évitera la vague attendue de faillites et de licenciements. Parallèlement, on note le nombre important d’emplois qui ont été proposées, 1 million sur le seul mois de juin 2021 et une moyenne de de 900.000 sur les mois suivants.

La France se classe désormais à la 19ème place de l’Index mondial de compétitivité des talents de l’INSEAD. Le secteur de la santé est en pointe pour offrir des emplois (+44,4%), sans doute liée au contexte sanitaire. Les secteurs du transport et de la logistique viennent ensuite (+18,8%) avant l’hôtellerie et la restauration (+12,7%). La levée des restrictions liées aux trois confinements successifs a fait redémarrer l’activité globale, mais surtout du tourisme.

Si les chiffres les plus récents sont optimistes (baisse du taux de chômage à 7,00 %), il faut craindre qu’il ne s’agisse que d’une apparence d’embellie. Nombreux sont les experts qui craignent qu’on en revienne vite au taux « pivot » du chômage de 8,00 % que connaît la France depuis des décennies. Et certains tirent la sonnette d’alarme : les aides spéciales COVID devront être remboursées ! Et qu’en sera-t-il alors de la trésorerie des entreprises qui recrutent actuellement ? C’est la grande inconnue attendue pour le printemps 2022.

Au-delà des chiffres, il convient de rappeler que le chômage est synonyme de souffrance ! Depuis 40 ans, le nombre de chômeurs croît massivement et la durée du chômage aussi, ce qui se traduit par une rupture sociale et le basculement d’une part croissante de la population dans la pauvreté : une crise durable due à un appauvrissement global.

Pourquoi la France ne parvient-elle pas à faire baisser durablement son taux de chômage ? Alors qu’il y a entre 700.000 et 1 million d’offres d’emplois non satisfaites ?

Deux raisons expliquent principalement cette difficulté française, la fiscalité dont les règles sont jugées trop lourdes et trop fluctuantes et le coût du travail d’une part, l’importance donné à la valeur « travail » et à la formation initiale d’autre part.

Le coût du travail

Il est en effet supérieur à la moyenne de la zone euro (32,0 €) et à nos principaux partenaires. Fin 2019, le coût horaire était en France de 37,5 €, contre 37,0 € en Allemagne et 36,0 € aux Pays-Bas. Le différentiel est encore plus frappant si on le compare à des pays comme le Royaume-Uni (28,5 €), l’Italie (28,4 €) ou l’Espagne (22,0 €). Si l’on s’intéresse à la seule industrie manufacturière, le constat est identique. Le coût horaire de la main-d’œuvre au 4ème trimestre 2019 s’inscrit à 34,3 € en moyenne pour l’ensemble de la zone euro. Pour la France, le coût horaire dans l’industrie manufacturière ressort à 37,5 €, et en Allemagne à 37,3 euros.

La valeur travail

La place du travail dans notre société

L’augmentation du taux de chômage et la « mise sur le côté » de certaines catégories de personnes sans travail et la paupérisation progressive qui s’installe au sein de notre société doivent nous alerter. Des catégories de plus en plus importantes de nos concitoyens ne pourront jamais retrouver un emploi car elles sont trop éloignées des critères de recrutement des entreprises.

Le travail occupe une place essentielle dans notre monde, le plus souvent par le constat de son absence. Le travail est à la fois la source de l’activité économique (il procure des revenus qui permettent de consommer) et le facteur primordial de l’identité sociale de chacun. Le travail est également structurant pour l’organisation sociale et politique du pays.

Le travail traduit le rapport de l’homme au monde dans lequel il vit et qu’il contribue à faire évoluer. Il fait de chaque individu un agent économique, souvent esclave des exigences économiques du passé et des manipulations consommatrices des acteurs du commerce digital, et un citoyen libre de ses actes, dont les actes influent sur le devenir des entreprises comme sur les évolutions sociales.

Le travail permet de créer, produire, ou entretenir des biens et des services, le plus souvent en l’absence de toute liberté, telle une punition, comme l’indique l’étymologie du mot. Et pourtant il existe une autre vision dans le travail, celle-là libératrice, et qui est facteur d’identification et de satisfaction sociale.

Le développement du chômage remet en cause un équilibre social ancestral : les travailleurs ne se sentent plus concernés par le système économique qu’il subisse. Certes, les raisons de l’augmentation du taux de chômage sont connues : croissance de la population active, politique monétaire restrictive, prélèvements sociaux, pays à faible coût de main d’œuvre, progrès technique. Il existe toutefois d’autres explications à cette crise, telles que l’évolution très rapide des compétences exigés dans les offres d’emploi, mais aussi les erreurs commises à tous niveaux dans la formation des travailleurs. L’intégration sociale par le travail n’est plus le gage de la réussite et du développement personnels.

Il n’en reste pas moins vrai que la valeur « travail » est fondamentale pour l’équilibre individuel et collectif ! Le chômage induit le maintien d’une pauvreté marginale et le fait que certaines catégories de population sont exclues de la croissance, puisqu’elles sont exclues de l’emploi, telles que les personnes âgées, les personnes handicapées, celles qui sont socialement inadaptées.

La France a perdu sa tradition manufacturière et industrielle. Elle ne produit plus comme au siècle passé. Elle vend, et les compétences demandées aux salariés sont tout autres. Les nouvelles contraintes de la concurrence et l’importance de la qualité ont modifié la réalisation du travail. On recherche aujourd’hui de la créativité, de la disponibilité, de l’appétence pour les relations professionnelles.

La formation des jeunes

On peut s’interroger sur l’adéquation entre le niveau de formation des nouvelles générations de travailleurs. En dehors des jeunes qui ont suivi réellement des études réellement supérieures (et non artificiellement baptisées telles) qui ont de réelles chances de trouver un emploi, nombreux sont ceux qui, titulaires d’un baccalauréat général classique, relativement dévalorisé en 50 ans, trouveront difficilement un emploi du fait de l’inadéquation de leurs compétences aux demandes des entreprises.

La politique de la formation scolaire (collèges et lycées) puis universitaire met en cause la responsabilité des décideurs politiques. Pourquoi s’obstiner à emmener 85 à 95% des classes d’âge entières au bac, si c’est pour « donner » à ces étudiants un diplôme dépourvu de valeur ? Pourquoi suggérer aux bacheliers de suivre un cursus universitaire sans avenir car sans débouchés ?

Il a été décidé, dans les années 80 de favoriser le parcours général au détriment du parcours professionnel et aujourd’hui, les chiffres le prouvent, il est très difficile pour un commerçant ou un artisan de trouver des ouvriers qualifiés, et encore moins d’apprentis.

La vision péjorative qui a été donnée par l’État des parcours qualifiants CAP/BEP/BAC PRO a écarté de ces filières un nombre non négligeable de candidats qui n’ont finalement aucune qualification utile, ni pour eux, ni pour le marché de l’emploi. Ces jeunes générations se retrouvent pour la plupart avec un Bac, voire un Master, sans compétences précises, incapables de répondre aux exigences des offres d’emploi disponibles.

Il en ressort que ces jeunes diplômés se retrouvent souvent au chômage. Inactifs, sans ressources, désinsérés socialement, ils pointent dans les bureaux de Pôle Emploi.

Mais ils tombent aussi parfois dans la petite délinquance et quelquefois même, participent à tous ces trafics de stupéfiants qui gangrènent notre société, activités souvent beaucoup plus rémunératrices que n’importe quel emploi !

C’est bien le signe d’une faillite !

Focus sur deux idées porteuses…

Ce constat, largement partagé, n’a pas, pour l’instant, débouché sur des mesures efficaces, car elles sont soit trop complexes, soit trop partielles, pour permettre d’apporter une réelle solution. Deux mesures très simples et surtout complémentaires seraient à même de remédier définitivement au handicap du coût du travail en France.

La première mesure consisterait en une baisse du taux d’impôt sur les sociétés à 15%, sous condition que la différence (environ 11 %) avec le taux actuel soit placée dans une réserve dédiée, et non distribuable pendant au moins 3 ans. Les ressources (le taux actuel est de 26,5% pour les sociétés soumises à l’IS) ainsi conservées devraient servir :

  • Soit à moderniser l’appareil productif (en intégrant des embauches supplémentaires et de la formation) favorisant ainsi une meilleure compétitivité ;
  • Soit par l’apport en fonds propres dans une TPE/PME afin de favoriser son développement.

NB : les actionnaires en optant pour ce dispositif, ne percevraient pas de dividendes pendant 3 ans mais, en revanche, consolideraient la valeur de leur actif patrimonial.

Il convient de noter par ailleurs que de nombreux pays européens, appartenant ou non à la CEE, appliquent un impôt sur les sociétés inférieur ou égal à 15 %. Ainsi, en dehors des exemples hors normes de Guernesey, Jersey et l’Ile de Man, territoires autonomes du Royaume-Uni, dont le taux est à 0 %, des états proches pratiquent des taux très attractifs, entre autres Andorre et la Bulgarie (environ 8%), la Hongrie (9 %) ou l’Irlande (12 %), la Roumanie (14 %) et la Lituanie (15 %), la liste n’étant pas exhaustive.

Ces pratiques discriminantes, souvent combinées à une différence notoire dans le niveau des salaires de base, créent un réel problème de concurrence, qui est au moins « moralement » déloyale, à défaut d’être illégale entre pays proches. Cette situation aux implications multiples, dans un contexte de mondialisation et d’échanges financiers digitaux, incitent déjà et inciteront de plus en plus d’entreprises à s’expatrier.

La seconde proposition consisterait, pour les PME et les TPE, en une exemption totale de charges sociales ciblées sur les deux populations les plus touchées par le chômage : les moins de 25 ans et les plus de 50 ans. Ces catégories sont celles pour lesquelles la mesure aurait le plus d’effet. Les moins de 25 ans connaissent un taux de chômage compris entre 20 et 23% selon les périodes au cours des dernières années. Parallèlement, le nombre de Français de 50 ans et plus au chômage (catégorie A, B et C) a grimpé de près de 50%. Tous âges confondus, les moins diplômés ont un taux de chômage nettement supérieur à la moyenne (plus de 16%). La suppression des charges serait assortie d’obligations de tutorats croisés entre jeunes et séniors : les premiers initiant les seconds au numérique, les seconds transmettant aux premiers les savoir-faire spécifiques appris durant leur carrière.

Les deux propositions ne sont pas « indépendantes » et peuvent être mises en place avec une efficacité symétrique.

Des gains directs ou indirects

La mesure peut paraître coûteuse pour les finances publiques, mais peut générer de nombreux bénéfices, directs ou indirects, en particulier la préservation du lien entre les générations et un allégement considérable des charges pour les caisses d’assurance chômage et l’accroissement de la consommation à travers l’emploi et la croissance des revenus des ménages. La baisse du coût du travail réalisée permettrait aux entreprises d’augmenter leur compétitivité, de gagner des marchés à l’étranger et donc de dégager de la valeur qui se retrouverait, via différents canaux, dans les recettes fiscales.

Ces deux propositions trouveraient leur efficacité dans leur conjugaison, le problème des dispositifs déjà essayés étant leur hémiplégie. Il est en effet nécessaire à la fois de stimuler l’investissement, de conserver les marges et de développer le capital humain. Seule la combinaison de ces trois « étincelles » pourrait redonner aux entreprises françaises la compétitivité dynamique qui leur manque aujourd’hui, notamment à l’étranger : sans investissement, les technologies sont obsolètes et les coûts fixes trop élevés ; sans marges, le prix ne peut pas être adapté aux exigences des marchés ; sans capital humain, le savoir et la créativité manquent.

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