Illustration : lecrayonreveur.com

Pierre le Grand et la révolution du Meiji

Une tribune de Patrick Pascal, ancien Ambassadeur et Président du Groupe Alstom à Moscou pour la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie.

1998, 2008, 2022, sont les grandes dates des chocs économiques et financiers subis par la Russie depuis la fin de l’Union soviétique, hormis par définition la brutale transition du début des années 90.

La Russie a connu au début des années 90, immédiatement après la fin de Union soviétique, ce que l’on a appelé la « thérapie de choc » qu’elle s’est elle-même imposée. Cette politique économique a été conduite par le gouvernement d’Egor Gaidar. Celui-ci, économiste dans un institut, puis projeté dans la sphère politique, devint le premier Premier ministre de Boris Eltsine. Il incarna un libéralisme sans retenue, en quelque sorte « hors sol », inspiré de l’école de Chicago, dans un pays psychologiquement et socialement traumatisé par une complexe et douloureuse transition qu’aggravèrent des privatisations sauvages.

La Russie ne s’est jamais rétablie de cette brutale révolution et son économie fut affectée depuis lors à trois reprises. En 1998, Evgeny Primakov devenu Premier ministre hérita d’un pays en cessation de paiements, « au bord du gouffre » selon ses propres termes, qu’il remit sur pied en huit mois. En 2008, alors que le prix du baril de pétrole chuta entre juillet et septembre de 145 à 35$, la mauvaise gestion à Moscou de la crise économique et financière mondiale ne permit pas à la Russie de sortir renforcée de l’épreuve. On envisage aujourd’hui une nouvelle cessation de paiements sous l’effet de sanctions sans précédent.

Dans ces trois situations, la Russie a subi des secousses telluriques d’origine principalement externe que son économie peu diversifiée et sa société fortement inégalitaire ont eu du mal à absorber. Il est trop tôt pour apprécier l’ampleur des conséquences de la crise actuelle et l’effet spécifique de régimes de sanctions dont les limites ne sont pas encore arrêtées et les contours toujours plus larges.

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Evgeny Primakov, alors ministre des Affaires étrangères, fut choisi pour diriger le gouvernement après le krach du 17 août 1998 (cf. la décision d’un moratoire sur les paiements aux détenteurs des bons du Trésor et des obligations fédérales), alors que le pays ne parvenait pas à rembourser sa dette extérieure et qu’il avait connu une chute de sa production de 50% entre 1992 et 1997. Le nouveau chef du gouvernement considéra lui-même qu’il héritait d’un « pays au bord du gouffre ». La combinaison de ce défaut de paiement et d’une forte dévaluation ont marqué pendant longtemps la politique du gouvernement russe.

La crise était apparue sur le marché des titres publics russes créé au début de la transition économique. Faute de discipline fiscale, en raison principalement de la collusion entre les entreprises nouvellement privatisées et certains membres des structures gouvernementales, l’équilibre des finances publiques fut mis en cause. C’est la raison pour laquelle le gouvernement russe avait émis, en accord avec le FMI, des titres publics libellés une roubles. Mais il apparut que le marché financier russe n’était plus en mesure de porter la dette publique tandis que celle-ci était supérieure aux ressources du budget fédéral. L’internationalisation de la dette posait aussi le problème des réserves de change de la Banque centrale.

L’arrivée d’Evgeny Primakov, sur toile de fond également de « collusions » occidentales alléguées dans une économie ravagée, a marqué en quelque sorte la fin de la « « transition libérale » et le début d’une reconstruction de l’Etat qui sera poursuivie par Vladimir Poutine avec une remontée de la pression fiscale, un contrôle plus étroit des oligarques et la fin de l’endettement de l’Etat. Le modèle économique d’alors était caractérisé par le déséquilibre entre la production nationale et la  consommation résultant de l’exportation des matières premières et l’importation des produits alimentaires et des marchandises. Les besoins de développement n’étaient pas couverts par les investissements alors que la fuite des capitaux était plusieurs fois supérieure aux emprunts extérieurs.

Primakov a admis lui-même que l’effondrement de l’économie et du niveau de vie nés du 17 août 1998 avait alimenté puissamment la nostalgie d’un retour à un « passé radieux ». Le concept de « plus grande catastrophe du XXème siècle » a pu commencer à être forgé ce jour-là. La stratégie du Premier ministre a consisté à renforcer le rôle économique de l’Etat sans mettre un terme à l’économie de marché.

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La « diversification » de l’économie fut le leitmotiv de la présidence de Dimitri Medvedev (2008-2012) tandis que le Premier ministre Poutine avait insisté dans son discours d’investiture du 8 mai 2008 sur la « modernisation » de l’économie et l’intégration de la Russie dans l’économie mondiale.

La crise financière mondiale, qui a commencé à affecter la Russie à partir de l’automne 2008, a réduit à néant les velléités de transformation. Les schémas mentaux persistants hérités d’une conception de l’économie dirigée et fermée n’ont pas non plus facilité la compréhension des mécanismes économiques contemporains au cours d’une période particulièrement troublée sur le plan mondial.

Durant les mois qui ont précédé la crise, le prix du pétrole a chuté en quelques mois, de juillet à septembre 2008, de 147$ le baril à 30$, tandis que le niveau pour maintenir l’équilibre budgétaire était alors 60$. Un vif débat s’est instauré au sein du gouvernement, en particulier entre le ministre des Finances Alexeï Koudrine et le ministre de l’Économie German Gref sur la meilleure allocation des revenus tirés du pétrole.

Ceux-ci alimentaient, au-dessus de 27$ le baril, un Fonds de stabilisation qui avait alors atteint plusieurs centaines de milliards de dollars (NB : 600 milliards $ à son apogée en incluant pour moitié environ les Réserves de la Banque centrale). Le ministre des Finances, en vertu d’un parfait rigorisme financier, plaidait pour le gel du Fonds en arguant du fait que celui-ci avait été créé précisément pour faire face aux aléas brutaux de prix de l’énergie dont la Russie avait déjà fait la cruelle expérience. German Gref estimait, de son côté, qu’il fallait utiliser les montants considérables épargnés pour des investissements qui, même en période de basse conjoncture, seraient le garant d’un développement futur.

La ligne Koudrine finit par l’emporter et l’on n’a pas le souvenir que le Premier ministre Poutine ait adopté une ligne claire dans ce débat. Koudrine crut triompher quand « la bise arriva », alors que les fragilités constatées avant la crise (cf. excessive dépendance, de l’ordre de 80 %, à l’égard des matières premières, en particulier énergétiques ; vétusté des infrastructures ; insuffisance de l’offre et inflation à deux chiffres ; déséquilibres régionaux) étaient toujours là.

La chute des prix des produits énergétiques avait provoqué une détérioration marquée des termes de l’échange qui aurait dû entraîner une dévaluation formelle. L’Exécutif, s’y refusa pour des raisons politiques et sociales, dans un pays encore affecté par le syndrome de 1998, sorte de « Tchernobyl financier » (NB : chute de la valeur du rouble de 70 % en quelques jours) en lui substituant une politique d’ajustements parfois qualifiée de « wrong steps in the right direction ». La Banque centrale intervint à hauteur de 200 milliards $ entre novembre 2008 et février 2009 pour freiner la perte de valeur du rouble. Cela n’empêcha pas une dévaluation de fait d’environ 30 % pour la période considérée.

La Russie ne profita donc pas de la période considérée pour investir dans ses infrastructures et se moderniser. La diversification de l’économie, malgré des velléités du Président Medvedev, ne fut pas engagée sérieusement.

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Outre le coût propre de la guerre en Ukraine, des sanctions d’une ampleur sans précédent affectent aujourd’hui la Russie. Indépendamment de ces mesures coercitives, les entreprises sont perturbées dans leurs activités. La fuite des capitaux russes (NB: 64 milliards $ en mars) n’est pas liée directement aux sanctions mais stimulée par la conjoncture générale. Un embargo européen sur le pétrole et le gaz russes, après celui concernant le charbon, ferait franchir une étape supplémentaire privant Moscou de ressources considérables.

La première série de sanctions a affecté le système financier avec la déconnexion de banques du réseau SWIFT et le gel des avoirs à l’extérieur de la Banque centrale de Russie. Le rouble qui avait dans un premier temps subit une chute considérable de l’ordre de 45% s’est nettement redressé en raison des mesures prises par les autorités russes, tel le contrôle des changes, et du réflexe d’une diminution des importations. Ces premiers effets ont conduit le Président russe à affirmer que les sanctions avaient « échoué ». Des effets durables se feront néanmoins sentir avec par exemple l’inflation (NB: 7,6% pour le seul mois de mars et une prévision de 20% environ pour l’ensemble de l’année). Au total, la récession devrait atteindre de 8 à 10% en 2022.

Dans ce contexte, le soutien qu’apportera la Chine à la Russie sera déterminant. Quand bien même celui-ci serait substantiel, il ne sera pas aisé pour la Russie de procéder dans un laps de temps limité, c’est-à-dire en moins de 2 à 3 ans, à une réorientation géographique en direction de l’Asie de ses exportations d’hydrocarbures, en particulier de gaz. A cet égard, il est à noter les flux de gaz sont actuellement dirigés vers l’Europe au détriment de l’Asie dans une proportion de 1 à 10. Le Turkménistan est le premier fournisseur de gaz de la Chine très largement avant la Russie (NB: 60 par rapport à 30 milliards de m3). La Russie dispose actuellement de capacités excédentaires de gaz, alors que la demande européenne est en décroissance mais encore faudrait-il disposer de capacités physiques d’exportation vers l’Asie pour tirer partie de cette situation. On peut donc en conclure qu’un embargo sur le gaz russe pénaliserait finalement plus la Russie, à court et moyen terme, que l’Europe où les terminaux pour des navires transportant du GNL se développent (ex. Lituanie). Au vu de l’ensemble de ces éléments, le risque d’une dépendance accrue de la Russie par rapport à la Chine paraît grand.

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Quelle que soit la sortie de crise, les mêmes causes produiront à l’avenir les mêmes effets si la Russie ne procède pas à une profonde révolution interne. Indépendamment de la dimension politique de ce processus indispensable, une profonde réforme économique devra viser à exploiter – dans le bons sens du terme – les ressources propres considérables du pays qui ne se limitent pas aux hydrocarbures et aux minerais mais aussi au facteur humain.

Il s’agira pour Moscou de viser à une véritable modernisation et à une réelle ouverture. Vladimir Poutine a parfois été comparé au modernisateur Pierre le Grand dont la ville de Saint-Pétersbourg a reflété cette qualité. En réalité, le Président russe actuel a incontestablement contribué au rétablissement de l’Etat après le désordre des années de transition sous la présidence de Boris Eltsine. Mais une telle politique n’a pas revêtu de dimension réformatrice. 

Quant à l’ouverture, elle ne devra pas être entendue au sens des années de la transition. L’abaissement brutal par la Russie de sa protection douanière, après la fin de l’Union soviétique, a conduit à une dislocation du tissu industriel en raison du manque de compétitivité des productions russes sur la marché mondial. Le projet de Silicon Valley russe à Skolkovo, auquel semblait attaché le Président Medvedev, semble avoir fait long feu.

L’ouverture de la Russie, difficile à imaginer à court terme, devrait plutôt s’inspirer dans l’esprit de ce qu’a été Meiji japonais (NB: révolution des « Lumières ») à partir de 1868. Le Japon avait alors tiré des conclusions radicales de sa faiblesse révélée par les sommations de la marine américaine visant à l’ouverture de ses ports. Il avait ainsi fait le constat général des méfaits, en termes de modernisation, de développement et donc de puissance, de l’enfermement insulaire dans lequel il se trouvait. Pierre le Grand et le Meiji restent finalement deux références historiques pertinentes pour la Russie.

Patrick Pascal
Ancien Ambassadeur et Président du Groupe Alstom à Moscou pour la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie.
Fondateur et Président de Perspectives Europe-Monde.

Patrick PASCAL

Pour en savoir plus :
www.perspectives-europemonde.com

Patrick Pascal est également l’auteur de Journal d’Ukraine et de Russie (VA Éditions)


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