Jean-Marc Israël : « Nous souhaitons réenchanter l’Europe »

Fondé à l’automne 2020 à l’initiative d’un Collectif de citoyens européens, le mouvement Défendons l’Europe œuvre pour une Europe forte et indépendante. Membre actif de ce collectif, Jean-Marc Israël, qui achève une carrière de statisticien en banques centrales (Banque de France et BCE), nous explique les fondements et l’ADN de ce mouvement.

Quelle est la genèse du projet européen que vous soutenez ?

La genèse historique est, bien entendu, l’échec de la Communauté Européenne de Défense en 1954 qui a pesé sur la construction européenne pendant près de cinquante ans.

Force est de constater que l’Europe a été et reste, à bon escient, une « soft power » (manière douce d’influencer les relations internationales, Ndlr). Mais dans le monde multipolaire que nous connaissons, en proie à des menaces importantes comme la mauvaise répartition de l’eau douce, le réchauffement climatique ou le radicalisme, l’Europe doit également devenir un « hard power » (capacité à imposer sa volonté à l’aide de moyens militaires et économiques, Ndlr) crédible.

Quelle est la finalité de ce mouvement de citoyens européens ?

La finalité de notre Collectif est de réunir les bonnes volontés et les initiatives trop éparses. De nombreux acteurs politiques, industriels, économiques et sociaux appellent à un plus grand réalisme en matière de défense. Ces appels témoignent de l’importance et de l’urgence de cette question. Or, les jeunes sont sensibles aux enjeux de défense, et plus particulièrement à celui d’une défense européenne, comme le montrent les sondages.

Si nous réussissons à fédérer les bonnes volontés et les bonnes idées, nous pourrons permettre à l’Europe d’entrer dans une nouvelle dimension : celle de l’autonomie stratégique. Si vis pacem para bellum (« si tu veux la paix, prépare la guerre », en français) : l’Europe contribuera d’autant plus au maintien des équilibres et à la paix qu’elle apparaîtra comme l’une des puissances respectées et dotées d’une défense effective.

Quel modèle défendez-vous à travers ce collectif de défense ?

Nous n’avons pas la prétention de défendre un modèle. Notre démarche est plus empirique : il s’agit pour nous de rappeler que la défense est un concept très large, plus encore à l’ère du numérique, des drones et de la multiplication des satellites dans l’espace.

Nous avons exprimé et formalisé dans nos centres d’intérêt à travers un manifeste (https://www.defendonsleurope.eu/). Les pays européens dépensent beaucoup : 280 milliards par an, soit plus que le chiffre — officiel — de la Chine. Mais on observe beaucoup de redondances et trop peu d’investissements à l’échelle européenne, que cela soit dans le domaine des armées, de l’espace, des renseignements (économique et militaire), des équipements de pointe, etc.

Le Fonds Européen de Défense a le mérite d’exister mais ne dispose que de 7 milliards d’euros sur cinq ans. Deux milliards ont été rabotés lors du Plan de 750 milliards ! Même avec un effet de levier sur les politiques nationales et les investissements des industries, c’est bien peu.

Quelles sont vos principales missions et vos axes stratégiques de réflexion ?

Notre principale mission est d’informer et de fédérer : des associations, des think tanks, des clubs font un travail éminent et de qualité. Leurs travaux sont de haute tenue, mais ils manquent de relais médiatiques.

Nous souhaitons travailler avec eux, rappeler les enjeux tels que l’importance d’une industrie de pointe qui s’appuie sur des débouchés, d’un corps d’armée véritablement opérationnel, d’un positionnement géostratégique qui intègre l’importance de l’OTAN, mais tienne aussi compte des divergences d’intérêts entre les États-Unis, de plus en plus focalisés sur l’Indo-Pacifique et de ceux de l’Europe, orientée vers ses voisins plus proches en Afrique et au Moyen-Orient.

Quel est les sens de cette initiative dans le contexte actuel et face aux nouveaux enjeux mondiaux ? En quoi votre approche est-elle disruptive ?

Le contexte actuel est celui d’un monde multipolaire, d’un espace réduit par le web et la numérisation et d’une société internationale qui émerge de la crise sanitaire de la Covid-19. Les fortes interdépendances économiques qui se sont renforcées au cours du demi-siècle passé ont montré leurs limites lorsque les intérêts vitaux sont en jeu.

Plus encore, le réchauffement climatique, combiné et renforcé par le stress hydrique de plus en plus patent, contribuent à exacerber les conflits. De tous temps, l’accès à l’eau douce a été source de conflits. C’était le cas en Égypte durant l’Antiquité, et ça l’est à nouveau aujourd’hui avec le barrage sur le Nil construit par l’Ethiopie qui va encore modifier l’approvisionnement en eau des 106 millions d’Egyptiens… Ce n’est qu’un exemple d’une zone de forte tension autour de l’eau, le Moyen-Orient en étant bien évidemment une autre.

Plus encore, le stress hydrique est devenu un enjeu à l’intérieur de grands pays : Sud brésilien, Nord de la Chine, Iran, Sud-Est de l’Australie, zone la plus peuplée, où le fleuve Murray qui l’irrigue est à sec une partie de l’année, l’Ouest américain, où le niveau de l’immense Lake Powell baisse quasiment à vue d’œil ! Cette pénurie d’eau nourrit les tensions internes qui peuvent s’exacerber au cours du temps.

Notre approche n’est pas disruptive au sens où nous pensons que les institutions actuelles de l’Europe et des pays qui la composent peuvent avancer de concert et répondre aux défis présents et futurs.

En revanche, elle apporte une rupture car nous pensons qu’il est nécessaire de concevoir et de réaliser des changements qualitatifs et quantitatifs qui s’appuient sur les peuples européens. Nous prônons une gouvernance adaptée, aussi bien définie que celle de la Banque centrale européenne, principale institution supranationale.

Faut-il aujourd’hui considérer que l’UE n’est pas en sécurité ?

Nous voyons que Frontex, l’agence chargée de la protection des frontières extérieures de l’espace Schengen, est sans cesse renforcée. Le radicalisme et le terrorisme montent en intensité. Le renseignement se développe et a changé de dimension avec Internet. L’espace est devenu un cimetière de satellites entiers ou en débris. Les océans sont pillés en ressources halieutiques, ou rendus inhospitaliers à la vie, alors qu’ils sont à l’origine de la vie. Les inégalités économiques, d’accès aux ressources et de développement démographique ne cessent de se creuser.

Alors, oui, l’Europe ne peut plus se reposer sur le parapluie américain. L’ère de l’administration de Donald Trump a montré que l’Europe doit contribuer et prendre en charge ses principaux intérêts. Même si l’administration de Joe Biden revient vers le multilatéralisme et les objectifs de la COP 21 concernant le réchauffement climatique, c’est aussi dans l’intérêt des États-Unis que l’Europe — et d’autres alliés, notamment en Asie — existent sur le plan stratégique et sur les terrains opérationnels, comme l’ont montré le soutien à l’opération Barkhane ou les récentes manœuvres dans l’Indo-Pacifique.

Quels sont les risques liés à la globalisation en termes d’autonomie ? Comment regagner notre autonomie ?

La pandémie a rappelé l’importance extrême d’assurer les sources d’approvisionnement, de conserver le savoir-faire et la production de biens et de services essentiels pour nos sociétés et pour notre survie en tant qu’humains et citoyens et résidents européens.

Pour regagner notre autonomie stratégique, nous devons identifier les secteurs sans lesquels notre dépendance peut vite devenir insupportable : alimentation, santé, industries de pointe dans le numérique, armement, missiles, air, espace, mer, énergie, biotechnologies…

Comment définir une géostratégie efficiente au niveau de l’Europe ?

Une géostratégie doit s’appuyer sur les États car ils sont des acteurs incontournables et certains, dont la France, ont une position reconnue et respectée.

Mais aucun État européen ne peut plus être un acteur crédible sur la scène internationale, ne serait-ce que parce qu’il faut trouver des débouchés aux produits de notre industrie en général, et militaire en particulier — comme l’a montré la difficulté (initiale) pour exporter les avions Rafale. C’est la condition pour maintenir une industrie de pointe et construire les drones, les sous-marins, les vaisseaux spatiaux ou la flotte qui soient à la mesure des menaces et des terrains d’opérations.

Et peut-être plus important encore, le renseignement militaire est devenu le nerf de la stratégie, tant pour mener une diplomatie effective — en surveillant les zones à risques — que pour piloter et calibrer les opérations militaires.

Les nouveaux moyens de communication (omniscience du web, prévalence des réseaux sociaux) sont-ils à risque ?

Bien sûr. Derrière les prétendus hackers se cachent souvent des services d’espionnage ou de contre-espionnage de certains États ou des agences d’intelligence économique et industrielle au profit de grands concurrents. Le cloud, qui héberge des données cruciales des entreprises et des individus, entre les mains de géants américains et chinois qui coopèrent, parfois étroitement, avec les intérêts économiques et militaires de leur pays, en est un exemple probant.

Les risques et menaces ne doivent pas être surestimés, mais ils doivent être mieux connus (ex. des cybermenaces) et surtout bien évalués par les acteurs concernés, États membres, entreprises et citoyens ou résidents de l’Europe. Il est clair qu’avec le big data et l’intelligence artificielle, le renseignement a changé de dimension et d’intensité.

Des formes variées d’ingérence viennent entraver la paix et la vie sereine des citoyens : la guerre économique qui nous fait perdre nos savoirs et nos emplois, la guerre livrée par le radicalisme et le terrorisme et, avec Internet, la manipulation des consciences avec le « prêt-à-penser » et les « fake news ».La démocratie elle-même est en danger comme l’a montré l’affaire du Cambridge Analytica.

L’omniprésence des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et des BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) est-elle un danger pour l’Europe ?

Les GAFAM aux États-Unis et les BATX en Chine transfèrent en toute légalité — la législation chinoise ne prend en compte la propriété intellectuelle que de manière très partielle, et les pratiques locales non sanctionnées aggravent le biais — nos données aux services de renseignements économiques et aux groupes prédateurs, en particulier nos brevets, la santé économique et financière des entreprises européennes, les desiderata de leurs dirigeants (quand ils sont prêts à passer la main), etc.

Le projet Gaïa-X de cloud européen est une bonne réponse, mais il faudra encore patienter. Il sera important de le faire exister et de l’aider à se développer. De même, l’entreprise ASML, champion néerlandais pour la production de machines de très hautes technologies dédiées à l’impression de circuits hybrides avec une précision de cinq nanomètres, montre que l’Europe n’est pas hors course.

Les entreprises européennes doivent surtout davantage penser les risques et les menaces qui pèsent sur elles, leur savoir-faire et les membres de leur personnel.

Faut-il tendre vers une uniformisation des matériels de sécurité et de défense européens ?

Sauf dans quelques domaines extrêmement pointus, tels que l’espace et les satellites de renseignement, la concurrence reste un moyen important de maintenir une forte incitation à innover et à rester compétitif face aux entreprises concurrentes dans le monde.

L’uniformité n’est pas la solution, mais la standardisation, qui permet de combiner des équipements (par exemple électroniques ou optiques) embarqués sur des véhicules de toutes formes et de tous gabarits, peut effectivement être une bonne manière de créer des solidarités et un effet d’entraînement sur tous les segments de l’industrie européenne.

Une défense européenne permettrait-elle de réindustrialiser l’Europe ?

Oui, bien sûr, mais pas seulement par elle-même. Elle peut, d’une part, offrir de nombreux débouchés à un grand nombre de sous-traitants. Par ailleurs, n’oublions pas que les industries de l’armement et des équipements militaires ont souvent été à la pointe de l’innovation avec des retombées importantes sur les industries civiles. Il faut également assurer un cadre favorable à travers la formation, la gouvernance, la cohérence entre les politiques (nationales et européennes) et les investissements des entreprises.

Comment construire une industrie performante et compétitive ?

Nous avons une industrie performante et compétitive mais aucune situation n’est acquise et des retournements rapides peuvent subvenir à tout moment. Le plus important est que nos industries européennes trouvent des débouchés face au « made in America » de Trump et au « buy American » de son successeur, Joe Biden.

Quel avenir imaginez-vous pour l’Europe ?

L’Europe n’a pas toujours bien fonctionné, mais elle est devenue incontournable. Le Brexit montre qu’il est très difficile pour une des grandes économies de l’Europe de rester crédible sur la scène internationale. Pourtant, le Royaume-Uni avait conservé sa devise qui fut l’une des grandes monnaies des siècles passés.

Angela Merkel, qui va bientôt se retirer de la vie publique après 16 années exceptionnelles à la tête de l’Allemagne et comme moteur de l’Europe, ne disait-elle pas, en 2009, devant le Bundestag, que l’Allemagne devait contribuer au budget européen et à la solidarité, non pas en raison de son passé, mais parce qu’en 2050, l’Europe représentera 6% de la population mondiale et son PIB agrégé 12% du PIB mondial.

L’Europe a prouvé son utilité lorsque les pays de l’ex-Bloc de l’Est ont gagné leur indépendance, y compris les États baltes qui, ne l’oublions pas, avaient été intégrés de force à l’ex-Union soviétique par le Pacte germano-soviétique de 1940. Cette indépendance, trouvée ou retrouvée, s’est déroulée sans effusion de sang, à l’exception de l’ex-Yougoslavie.

Si nous regardons vers l’avenir, l’Europe a de nombreux atouts qui sont liés à ses valeurs : elle est la seule zone au monde où les femmes et les hommes vivent sur un pied de relative égalité (au moins en droit), avec des libertés garanties, même si les atteintes à ces libertés sont parfois importantes comme dans les démocraties illibérales que sont la Hongrie ou la Pologne. La solidarité existe aussi en termes financiers et d’éducation, même si elle est insuffisante et que beaucoup d’Européens ont du mal à survivre.

La dimension nouvelle de la défense commune, l’extension du projet Erasmus par-delà les étudiants à des jeunes artisans et l’émergence de minima sociaux peuvent donner à l’Europe une nouvelle dimension plus humaine, plus sociale, au-delà du marché unique et de la monnaie unique.

Nous souhaitons réenchanter l’Europe, enthousiasmer sa jeunesse, et la défense européenne fait partie des enjeux clés pour avancer ensemble.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Tapez votre commentaire
Entrez votre nom ici

dix-sept − 2 =