Jacques Salomé est l’auteur d’une œuvre de 58 livres, quasiment tous best-sellers, traduits dans 24 pays, dont les derniers ont été co-écrits avec son épouse Valeria.

Psychosociologue et auteur, Jacques Salomé est avant tout un « éveilleur de conscience » préoccupé de sensibiliser ses lecteurs aux enjeux et aux arcanes de la communication relationnelle, notamment en entreprise. Rencontre avec le grand conférencier et son épouse Valeria, co-auteure de ses derniers ouvrages.

Quel regard portez-vous sur la crise sanitaire que nous traversons et ses conséquences tant économiques, sociales que psychologiques ?

Jacques Salomé : La crise sanitaire a fait trembler le monde de l’économie. Mais son impact le plus touchant est l’impact social. Elle nous révèle que nous vivions déjà étouffés par une crise plus ancienne qui aujourd’hui a atteint son summum : une crise relationnelle d’ordre identitaire, qui s’exprime de plus en plus par des actes de violences. Une violence tournée vers l’autre, et une violence tournée vers soi. Toute crise relationnelle se caractérise par une absence de communication ou par des communications dévoyées, par des attitudes de sabotage, par une pollution relationnelle, par des conflits d’intérêt et de pouvoir, par des comportements réactionnels d’attaque ou de défense.

Pourquoi les relations professionnelles sont-elles plus difficiles dans ce contexte ?

J.S. : Les relations professionnelles sont difficiles parce que les relations interpersonnelles le sont. Les relations interpersonnelles sont difficiles parce que nous n’avons pas appris à entrer en relation avec l’autre, parce que nous nous enfermons derrière un statut, parce que nous avons peur de l’autre ou au contraire parce que nous nous sommes trop centrés sur nous, sur des réactions défensives liées à la sphère intime ou à nos peurs inexprimées. La crise a aggravé cette situation « d’éloignement », de « rupture » presque, avec le peu de repères que nous avions déjà.

Dans le monde de l’entreprise, le travailleur d’aujourd’hui qui se débat pour faire face à ses difficultés matérielles et personnelles multiples, est plutôt à la recherche d’une identité perdue. Le concept du travail a changé : la fonction a remplacé le métier, l’outil a remplacé la personne, le sentiment d’insécurité a remplacé le sentiment d’appartenance. La crise sanitaire a produit une crise de confiance, ce qui entraîne chez les acteurs économiques des attitudes de prudence, de contractions et de repli sur soi…

Si le moral des managers a une influence directe sur leur décision d’investissement, le moral des collaborateurs se répercute immédiatement sur leur investissement d’ordre personnel (motivation, cohésion, engagement) dans l’entreprise.

Quels enseignements devons-nous en tirer, tant à titre individuel que collectif ?

J.S. : S’il a un enseignement en tirer, il est de l’ordre de « l’écologie ». Ça ne suffit plus de véhiculer ce mot sur nos lèvres, il doit nous guider dans notre façon d’être, d’agir, de se positionner. Le terme « éco » qui signifie « habitat » nous montre combien notre habitat intérieur et extérieur a besoin des soins ! Avons maltraité l’environnement par le non-respect de ces quelques règles instaurées par la Nature. Avons puisé les ressources de cette Planète jusqu’à les épuiser. Avons blessé la vie qui en « demeure » aujourd’hui !

Eveiller ainsi une prise de conscience commune, d’une part pour l’entreprise, mais surtout pour la personne concernée : quelle importance est accordée à cette vie ? Dans quelles conditions, comment est-elle vendue, quelles sont les conséquences ? Car nous savons aujourd’hui qu’il y a un lien direct, étroit et puissant entre la vie professionnelle et la vie intime, personnelle, de famille. Cette crise est un signal d’alarme pour se responsabiliser d’avantage en préservant notre Habitat !

Pensez-vous qu’un nouveau modèle de société est en train d’émerger ? Et pourquoi ?

J.S. : L’être humain est un créateur sans cesse. Par le travail, en propre conscience et harmonie avec ses ressources intérieures, il peut donner vie à sa propre œuvre, la réaliser et se réaliser, devenir ainsi un co-auteur de sa propre existence. La société de demain pourra être envisagée avec la participation engageante dans la prise de décisions de chaque citoyen pour être au service de l’être humain. Nous avons besoin de « mettre en commun » pour construire ensemble un avenir durable. Nous fondons notre approche sur l’idée que les crises seront dépassées, assimilées et deviendront le nerf de la progression, lorsque nous accepterons de vivre un mode de relation et de communication fondé sur quatre principes.

Quels sont ces quatre principes ?

J.S. : Premièrement, le souhait de partager un projet en commun qui mette en avant la richesse et les potentialités individuelles en tant que véritables facteurs de création de la richesse économique. Deuxièmement, l’aptitude à s’écouter, à s’entendre, à se respecter dans ses propres ressentis et à se dire aux autres (à partager) pour pouvoir développer sa capacité à écouter, à entendre et à respecter l’autre. Troisièmement, la promotion de la différence pour favoriser la créativité collective. Quatrièmement, la volonté de progresser et de rechercher ensemble des solutions alternatives et originales aux difficultés rencontrées.

A partir de ces réflexions, nous pouvons dire que l’entreprise de demain sera celle qui saura proposer des relations interpersonnelles plus respectueuses, plus énergétigènes et plus centrées sur chacune des personnes qui y vivent, dont la relation intrapersonnelle sera prise en compte. Savoir préserver son capital humain permet de préserver sa pérennité.

Comment sortir plus forts collective- ment de cette crise ?

J.S. : L’apprentissage du bien-être se révèle être un défi permanent, mais aussi du bon sens et de la sagesse, qualités à développer plus que jamais dans l’avenir, surtout pour un bien-être dans le monde du travail. Pratiquer le « positionner juste », développer le « parler vrai » et « l’agir responsable » permettent à la personne de maintenir toute son intégrité et sa disponibilité par rapport au travail et à ses relations au sein de l’entreprise. J’invite chaque « être professionnel » à proposer au sein de sa structure, à son niveau hiérarchique, un projet commun d’élaboration d’une Charte de vie dans le monde du travail, en s’appuyant sur quelques règles d’hygiène relationnelle qui conditionneront la Qualité de la vie en groupe dans l’institution.

Il s’agit de réfléchir ensemble aux principes fondamentaux de la vie relationnelle dans leur service ou leur entreprise, les adapter et les adopter, pour devenir un support de respect, un bon outil pour la recherche d’un consensus relationnel, permettant à chaque individu d’exister, d’avancer vers l’objectif fixé et d’assurer sa cohésion avec le groupe.

Dans l’entreprise, comment le management doit-il s’adapter ?

J.S. : L’entreprise ne propose plus un lieu de référence et un cadre de travail stable. Elle ne donne plus en prime une sécurité, une espérance de croissance personnelle ou de réussite professionnelle à l’intérieur de sa propre structure, car elle accepte elle-même implicitement, d’être transitoire (dans cette situation que nous traversons) et reconvertible ailleurs (comme nous avons pu constater avec la mondialisation). La dimension du changement qu’il me semble la plus urgente de prendre en charge dans les organisations, c’est réhabiliter un niveau de qualité dans les relations interpersonnelles, et par la même occasion, favoriser des réconciliations intrapersonnelles de chacun avec lui-même.

Car, il y a actuellement dans beaucoup d’entreprises une mauvaise gestion et utilisation souvent incohérente des ressources réelles et des compétences profondes de chacun.

Que faut-il privilégier dans ce « management relationnel » ?

J.S. : En termes de management relationnel, ce qui reste à privilégier et à valoriser dans le monde du travail, ce sont les relations fonctionnelles avec leurs spécificités selon la fonction, le poste ou le rôle attribué dans un organigramme :

• Le registre fonctionnel qui concerne le « bien faire ». Bien faire ce pour quoi nous avons été engagés, ce pour quoi nous sommes compétents et par là même ce pour quoi nous sommes payés !

• Le registre hiérarchique: qui concerne le « se sentir bien » à l’intérieur d’un rapport de forces qui n’est pas toujours favorable à l’un ou l’autre des protagonistes. Les relations hiérarchiques renvoient toujours aux relations infantiles avec les personnes en autorité de notre histoire. Aujourd’hui la plupart des cadres voient peser sur eux, des pressions, des contraintes ou des menaces qu’ils répercutent (en les amplifiant parfois) sur ceux qui travaillent sous leurs ordres. Ou qui se répercutent dans leur vie conjugale ou familiale !

• Le registre interpersonnel qui concerne le « se sentir bien avec les autres », avec ses collègues immédiats et avec son entourage professionnel.

• Le registre intrapersonnel qui concerne le « se sentir bien avec soi-même ». Ce dernier registre est, la plupart du temps, complètement nié dans les entreprises. Mais il faut savoir, que ce registre irrigue en fait tous les autres et que s’il est mal vécu, il va « perturber » inévitablement l’ensemble de nos interventions et relations. Apprendre à être un meilleur compagnon pour soi est d’une aide considérable dans le monde du travail !

Quel rôle doivent jouer les chefs d’entreprises français, et plus largement le monde du travail, selon vous ?

J.S. : L’entreprise est un organisme vivant. A l’intérieur de cette entité, qu’il soit le chef de l’entreprise, le manager ou le salarié, chaque personne est entourée par un tissu relationnel qui peut la dynamiser et la soutenir ou l’agresser et la démobiliser. Quand il y a du plaisir à aller au travail, à travailler ensemble, en sachant qu’il est possible d’échanger, de partager, de mettre en commun, la personne n’est plus un simple exécutant mais il devient un collaborateur engagé, capable d’offrir le meilleur de lui-même et d’avoir ainsi l’opportunité de créer le mieux pour l’entreprise.

En proposant une revalorisation du capital humain, nous pouvons construire une fidélité et une vitalité économique au sein de l’entreprise. En acceptant qu’une entreprise soit une entité humaine avant tout, et que la réussite tienne plus à la puissance et à la qualité de la relation tissée au sein d’un collectif, qu’à l’intelligence ou à la connaissance individuelle, nous pouvons lier les termes : rentabilité à la Relation, efficience à l’Engagement, performance à la Personne et Management au Mieux-Etre.

La Méthode ESPERE nous invite à aller à la rencontre de nos potentialités et nous aide à déjouer de nombreux pièges. Expliquez-nous.

J.S. : La méthode ESPERE® est une pédagogie de communication relationnelle. Elle s’appuie sur des règles d’hygiène relationnelle qui visent à développer l’autonomie, le positionnement et l’affirmation de soi, la créativité et la confiance. Dans son acronyme la base est posée sur « Ecologie Relationnelle » – préserver notre habitat intérieur, nettoyer la tuyauterie relationnelle, semer la graine et cultiver les fruits de la bienveillance et du respect de la personne.

Comment l’adapter au monde de l’entreprise et de l’entrepreneuriat ?

J.S. : Dans le monde de l’entreprise, nous pouvons instaurer un « management relationnel » qui présume d’accepter quelques renoncements et ajustements relationnels :

• Comme de renoncer à pratiquer la communication indirecte en prenant le risque de dire directement à la personne ce qui la concerne.

• Comme d’arrêter de parler sur l’autre (de faire des discours sur lui, de porter des jugements de valeurs, de lui dicter ce qu’il devrait faire ou pas faire) mais prendre le risque de parler à l’autre. Et parler à l’autre revient à parler de soi (dire mon point de vue, mon ressenti, mon intention).

• Comme de visualiser que toute relation a deux bouts et que nous sommes chacun responsable de notre bout. Donc de renoncer à vouloir gérer le bout de l’autre ! (Ce qui est une constance chez beaucoup de vouloir changer, modifier, faire prendre conscience, vouloir que l’autre s’ajuste mieux à nos demandes, qu’il entre dans nos attentes….)

• Comme d’arrêter de penser à la place de l’autre (qu’il ne comprendra pas, qu’il va nous en vouloir, qu’il ne peut pas faire) et donc d’oser échanger en s’affirmant, en se positionnant, en mettant en évidence les points communs comme les différences et en invitant l’autre à faire de même.

• Comme de renoncer au plaisir de l’affrontement (vouloir avoir raison sur l’autre) pour pratiquer la confrontation (passer de l’opposition à l’apposition !). Une entreprise qui ne s’affirme pas comme étant au service des hommes et de la société, qui affiche comme unique finalité la seule rentabilité financière et économique ne peut en aucun cas mobiliser durablement et complètement les ressources et les énergies de tous ses membres.

La communication relationnelle bienveillante est plus que jamais essentielle en cette période de surcharge mentale, de repli sur soi, d’isolement et d’intox. Quels conseils pour l’appliquer au quotidien ?

J.S. : Par ses concepts et ses outils, la Méthode ESPERE® n’est pas composée d’une succession de recettes ou de conseils, mais correspond plutôt à une méthodologie ouverte sur une éthique de vie. Une discipline qui fait grandir la bienveillance en mettant de la conscience dans le système communiquant du corps social, en appliquant quelques règles communes de vie (règles d’hygiène relationnelle). Elle invite à un cheminement personnel qui nous met parfois face à une ascèse avec ses rigueurs, ses contraintes et ses exigences propres. Sa pratique au quotidien demande une certaine persévérance, une grande motivation et un fidèle engagement vers soi.

Pour un premier pas : conscientiser La Relation – la faire visualiser par une écharpe, un foulard – elle comporte deux extrémités, dépend donc toujours de deux partenaires, et il m’appartient de prendre en charge tout ce qui me concerne. C’est-à-dire : je suis responsable de ce que j’adresse à l’autre, de la manière dont je reçois ce que lui-même m’adresse, et surtout de ce que je fais de ce que j’ai reçu… Si je réagis douloureusement ou violemment, c’est à moi d’entendre ce qui est atteint, touché, blessé en moi. Je suis responsable de mes sentiments, de mes émotions, de mon vécu, de mes croyances, et je peux seulement inviter l’autre à s’interroger sur sa propre responsabilité dans « le nourrissement » de cette relation.

En apprenant ainsi à mieux me positionner, à me définir face à l’autre, à oser dire non à une demande qui ne me correspond pas, à exprimer ce que j’éprouve, à être congruent et donc à me responsabiliser vis-à-vis de mes propres besoins, à m’accepter dans mes différences et à m’affirmer, je peux devenir un meilleur compagnon pour moi et pour les autres.

« Oser l’acceptation d’un Soi différent de ce que les autres attendent de nous » n’est-il pas le secret pour aller de l’avant, notamment dans le monde de la création d’entreprise ?

J.S. : L’enjeu fondamental réside effectivement dans l’acceptation de Soi au présent de sa vie, la valeur et le respect attribué à sa propre personne, à sa propre vie. Dans le monde de l’entreprise, la question à se poser n’est pas « Combien ? », mais « Comment ? » je vends ma vie chaque jour en travaillant. Quelle est la qualité que je lui accorde et surtout quelle est la qualité de vie que je m’accorde ? Souvent nous la payons très cher cette Vie.

Le mieux-être réside dans la qualité de la relation que je me propose à moi-même (respect, écoute, fidélité) et que je me propose face à l’autre (un positionnement clair, respectueux et responsable). Pour que le travail puisse devenir une source d’épanouissement, il convient à chaque personne de prendre la responsabilité de son propre développement personnel et spirituel, afin de pouvoir satisfaire en premier ses besoins fondamentaux relationnels : besoin de dire, d’être entendu, d’être valorisé, d’être reconnu, besoin de créativité, besoin d’intimité, besoin de rêver à un monde meilleur. L’entreprise de demain sera celle qui saura tout simplement apprivoiser le métier premier de chaque personne : « être humain ».

Dans l’ouvrage « Un chemin de vie », vous nous invitez à cultiver cinq
sens merveilleux auxquels nous ne pensons pas toujours. Quels sont-ils et pourquoi sont-ils si utiles ?

J.S. : Au-delà de nos cinq sens les plus habituellement utilisés, nous possédons chacun d’entre nous cinq sens encore plus merveilleux, rarement mis à l’œuvre : la charge émotionnelle, le pouvoir imaginaire, l’intuition symbolique, l’inspiration créatrice et la conscience universelle. Si nous nous engageons à les cultiver davantage, nous pouvons accomplir un cheminement vers un plus profond changement non seulement intérieur, mais pour bâtir un monde plus pacifiste et largement relationnel.

Etes-vous résolument optimiste pour demain et pourquoi ?

J.S. : Oui, car ce cadeau reçu à notre naissance – la Vie – est une grâce en elle- même. Elle continue à irriguer nos sens, agrandir nos possibles d’adaptation et de création. Il nous appartient de veiller et de lutter contre sa dévitalisation et sa stérilisation, en proposant des échanges responsables, des relations respectueuses envers la nature, une écologie de la communication entre les vivants. Le propre de l’homme étant de réinventer en permanence son devenir, il y a un grand espoir que les femmes et les hommes des générations à venir trouveront les moyens d’offrir plus de qualité relationnelle à chaque rencontre, qu’elle soit d’ordre professionnel ou personnel, environnemental ou social, se relier ainsi et faire grandir en soi et autour de soi les miracles de la Vie.

Propos recueillis par Valérie Loctin

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