Le fils aîné d’Henri Verneuil se souvient. Le 11 janvier 2002, il y a, donc, 20 ans, Achod Malakian, dit Henri Verneuil, partait vers le paradis. C’était le titre de son dernier film : 588, rue Paradis. Son clap de fin n’en était pas un, puisque son fils Patrick a pris le relais. Reportage dans les coulisses familiales du 7è art.

Ah, Cassis, la villégiature des Marseillais. La vie y semble douce, presque ralentie. Même si, près du port, les Cassidains jouent à la pétanque, leur bruit ne ricoche pas sur les murs, comme à Marseille. La vie à Cassis est surprenante de calme. Les paysages sont à couper le souffle et n’ont rien à envier au col de Cahuenga, où se trouve Hollywood. Alphonse Daudet lors de son voyage de noces varois y séjourne avec sa jeune épouse, Julia Allard, le 29 janvier 1867.

D’autres artistes s’y rendent pour se ressourcer et trouver l’inspiration. C’est, certainement, cette source d’inspiration qui a attiré Patrick Malakian. Du haut de son 1,85 m, avec sa barbe poivre-et-sel de quelques jours, sa chemise blanche dont les manches sont soigneusement repliées, mais pas trop, et, son jean bleu-pétrole, il ressemble à l’un de ces réalisateurs américains en vacances sur la Côte d’Azur. Lui, a choisi d’y travailler, comme son père. La recherche d’un petit-air de famille avec Henri Verneuil n’est pas facile. Mais oui, son regard, ses yeux, son sourire, la rondeur de son visage, son menton et sa courte chevelure. C’est bien lui !

Patrick ne tarit pas d’éloge pour son père. Comme si son sang et son cœur rendaient un hommage sempiternel, goutte après goutte, pulsation après pulsation, à celui, qui non seulement lui a donné la vie biologique, mais, également, la vie cinématographique. Il démarre son hommage sur les chapeaux de roue, en rappelant que « personne ne pourrait, aujourd’hui, faire ça. » « Ça », ce sont les 35 longs métrages, la plupart des films à grand succès, réalisés par Henri Verneuil entre 1951 et 1992.

« Aujourd’hui, pour faire un film, il faut plus ou moins deux ans. A son époque, il faisait deux films par an. Donc, 35, il n’y en aura pas d’autres. Et, puis, il a percé le plafond de verre des 100 millions de spectateurs. Il était le numéro 1 en France, toute nation confondue. Il est devenu le numéro 2, derrière Steven Splieberg, quand celui-ci a sorti Ready Player One, en 2018. » Assis à sa table de jardin, sous la véranda, son débit est clair et précis. Il se souvient de tout. Comme tout bon réalisateur, il aime les histoires, à commencer par la sienne.

Une famille au creuset de l’Arménie

Son père est un Arménien de Turquie. Né le 15 octobre 1920, il n’a pas connu le génocide. Il voit la lumière à Rodosto, devenue Tekirdag, une ville de plus de 200 000 habitants, qui se situe à l’ouest d’Istanbul, à trois heures et demi de route en voiture. Cette situation géographique a permis à sa famille d’être épargnée, au début, par le génocide de 1915. Mais, en 1920, le gouvernement relance son processus génocidaire, qui ne s’arrêtera véritablement qu’en 1921.

C’est la chasse aux Arméniens sur tout le territoire. Les grands-parents de Patrick, Araxi et Hagop, sont obligés de s’enfuir avec leur jeune nourrisson et deux tantes, Anna et Gayané. Ils arrivent de l’autre côté du Bosphore. « Mon père a vécu les 5 premières années de sa vie en Grèce, puis, en décembre 1924, toute la famille arrive à Marseille. » Patrick semble revivre ces évènements. Sur le bateau, il aperçoit son père, ses tantes et ses grands-parents. Il les voit descendre du ponton avec leurs maigres affaires. En bas, dans un baraquement éphémère, l’officier du service des douanes leur délivre un papier officiel, sorte de visa d’entrée pour les réfugiés. Il est tamponné : « APATRIDE ».

Comme s’il tournait un long-métrage sur sa famille, avec sa caméra, Patrick filme ses grands-parents, qui travaillent jour et nuit, dans les raffineries de savon, de sucre, de soierie de la cité phocéenne. « Mon grand-père était armateur de bateau, en Turquie. Et, il termine en travaillant comme ouvrier, la nuit, à l’usine de sucre. » Patrick a été très marqué par la vie de ses grands-parents déclassés, dépouillés de tout. Il a vécu un lien privilégié avec sa grand-mère, Araxi. Comme si ce tampon d’apatride avait fait jaillir du cœur grand-maternel un torrent d’amour. Comme si l’enfouissement profond de leurs racines, leur permettait de faire jaillir cette eau-vive des profondeurs. Eux, qui avaient tout perdu, ont reconstruit leur vie patiemment. « Ma grand-mère avait en permanence le sourire aux lèvres…Son sourire était un merci continuel à la vie. »

La naissance d’un géant

C’est dans cette pauvreté et avec cette résilience, que grandit le jeune Achod. A Marseille vivre dans une seule chambre n’est pas facile. Cette dureté de vie, Achod en fera une force surprenante, qui déplacera les montagnes de celles et ceux qui disent : « renonce, c’est impossible ». Impossible n’est ni Français, ni Arménien. Fils unique, il fera toute sa scolarité au lycée Mélizan. Puis, il intègre les Art-et-Métiers, à Aix-en-Provence, et, devient journaliste à la Marseillaise. Nous sommes en 1944. Achod a 24 ans. Il signe ses articles du nom d’Henri Verneuil.

« Il commence sa vie de jeune journaliste en devenant critique de cinéma. Il voulait toujours faire du cinéma. A l’âge de 15 ans, il annonce à ses parents qu’il veut faire du cinéma. Au même âge, quelques semaines avant, il a vu au cinéma La Reine Christine, qui est réalisé par Rouben Mamoulian. » Le nom Mamoulian lui fait comprendre que le 7è art n’est pas inaccessible. En tant que critique, il devient familier des plateaux, des tournages, des metteurs en scène et des réalisateurs. Il commence à tutoyer le monde du cinéma qui le fait tant rêver. Pendant ce temps-là, à force de travail, ses parents ont ouvert une boutique de chemises sur-mesure.

Le jeune Henri apprend vite, et, comme tout gadzart, comme tout élève de l’ENSAM, il vise la perfection et la précision. C’est dans ce cadre journalistique qu’il rencontre Fernandel. « Tout le monde vous le dira, mon père était un technicien hors-pair. C’est pour cela que les plus grands acteurs du 7è art lui faisaient confiance. Il avait complètement assimilé les techniques. Je pense que Fernandel avait perçu tout cela en lui. » Patrick ouvre les archives secrètes de ses confidences, de ses années passées aux côtés du géant-père. Il raconte comment son père travaillait sur les plateaux, avec son grand cahier noir, qui ressemblait à celui d’un architecte. Travailleur acharné, il avait déjà dessiné les croquis, les notes techniques et les plans des tournages, dans le moindre détail. Puis, la caméra au poing, il laissait la passion et l’improvisation, le jeu des acteurs, prendre le pas sur sa technique. C’était comme une mélodie fantastique.

Au soleil de Marseille, Jean Verneuil est né

Escale au soleil est son premier court-métrage, qui dure moins d’une demi-heure. « C’était son premier documentaire sur Marseille. Il a eu le coup de génie de demander à Fernandel de faire la voix-off. » Comment s’offrir, ainsi, la star de l’époque ? Fernandel qui l’avait pris, un peu, sous son aile, a répondu favorablement à la demande du jeune réalisateur. Avec son humour emblématique et son célèbre timbre de voix, Fernandel lui avait répondu : « Mon petit VeRneuil, même si vous aviez de l’aRgent, et, même si vos paRents vendaient la boutique, vous n’avez pas les moyens de me payer. Donc, si je le fais, je le fais GRATUITEMENT ! » Il faut imaginer les deux hommes, face-à-face, avec le roulement fernandélien des r et son rire éclatant qui ponctuait cet échange. Et, ses mimiques, qui ne s’en souvient pas ? Patrick n’a pas connu Fernandel, Fernand

Contandin, qui est mort à Paris, en 1971. Mais il a connu les autres, tous les autres.

Avec Fernandel, la carrière d’Henri Verneuil est lancée. Il continue à vivre de sa plume journalistique et commence à vivre de ses courts-métrages, qui ressemblent aux premiers vidéo-clips de l’époque. Jusqu’en 1951, il en réalise une vingtaine. Puis, au soleil de Marseille, il se lance dans son premier long-métrage : La Table-aux-crevés. Son principal acteur ? FERNANDEL, encore lui !

Parce qu’il sait écrire, parce qu’il sait raconter les histoires, toute la jeunesse de Patrick est, de, fait, baignée dans le monde du cinéma, celui de son père. En tout, Henri Verneuil va réaliser 35 films.

« Outre sa technique, mon père lisait énormément, explique Patrick. C’était un conteur né, quand il réunissait tout le monde à la maison, après ses tournages. Je me souviens que quand il commençait à parler, naturellement, presque liturgiquement, tout le monde se taisait pour l’écouter. »

Réalisateur, plus qu’un métier, une passion-vocation

Impossible de passer en revue tous ses films. Comme si on faisait un travelling sur l’ensemble de son œuvre. Il faudrait revivre sa vie, voir à travers ses propres yeux, écrire avec l’encre de sa plume, filmer la caméra à ses poings, marcher avec son pas feutré et cadencé à la fois. Avec Fernandel, qui lui a donné sa chance, il réalise La Vache et le Prisonnier. En 1959, sa sortie est un succès. Le succès deviendra numéro 1 en France. 1 Français sur 5 est allé voir ce film incroyable. Il dépasserait, même, en France, le succès du film Intouchables, en chiffre constant. Quant au succès international, impossible de s’y projeter et d’en connaître les chiffres. Ils seraient, certainement, astronomiques.

D’autres succès suivront. I…comme Icare. « Ce qui déclenche ce film, se souvient Patrick, ce n’est pas l’affaire Kennedy. Même si c’est le sujet. Non, ce qui déclenche I…comme Icare, c’est le bouquin que lit mon père de Stanley Milgram, sur la soumission à l’autorité. » Le conteur Henri Verneuil était un boulimique de lectures. Il y trouvait son inspiration.

Quant aux acteurs, il a fait tourner les plus grands comédiens Français et Internationaux. Citons-en quelques-uns, côté bleu-blanc-rouge : Fernandel, Jean Gabin, Jean-Paul Belmondo, Bernard Blier, Alain Delon, Robert Hossein, Yves Montand, Omar Sharif et Lino Ventura. Et, du côté International, il fait tourner Yul Bruner, Henri Fonda, Anthony Quinn, etc. Quant à ses films, souvenons-nous de quelques-uns : Le Président, Un singe en hiver, Cent mille dollars au soleil, La Vingt-cinquième heure, La Bataille de San Sebastian, Le Clan des Siciliens, Le Casse, Le Serpent, Peur sur la ville, etc.

V…comme Vie de famille

« Il n’est de richesse que d’hommes, de familles et de films » pourrait-on risquer à résumer par cette phrase la vie d’Henri Verneuil. Sa vie, il ne la passe pas que sur les plateaux. Côté famille, Henri se marie en 1960 avec Françoise Bonnot. Ils se sont connus lors du tournage du film Un singe en hiver. Avec sa maman, Françoise réalise le montage du film. De cette union naissent Patrick, en 1963, et, Sophie, en 1966. En 1968, le couple divorce. Mais, il reste en très bon terme. En 1970, Françoise reçoit à Hollywood l’Oscar du meilleur montage pour le film Z de Costa-Gavras. Cette consécration Patrick en est très fier, d’autant plus que sa maman est décédée en 2018. Il garde précieusement, chez lui, son Oscar. En 1996, son père recevra le César d’honneur pour toute sa carrière.

Dans les années 80, Henri Verneuil rencontre sa nouvelle femme, Véronique. De leur union naissent en 1985 Sevan, et, en 1989 Gayané. Pour Patrick, sa vie de famille a été très heureuse, malgré ce divorce. « Je passais la semaine avec mon père, et, le week-end avec ma mère. Mon père nous a protégé. Nos parents prenez soin de nous. Nous vivions avenue Bosquet, à Paris. Puis, plus tard, nous avons grandi à Neuilly. Dans notre appartement, je me souviens avoir dîné avec Lino Ventura, Bernard Blier, Jean-Paul Belmondo, Alain Delon, Yul Bruner. En fait, notre famille s’écrivait avec un F majuscule. Nous élargissions le cercle. Et, tous avaient un grand respect les uns pour les autres. »

A qui le tour ? A Patrick

Dès son plus jeune âge, Patrick vit avec son père sur les plateaux de tournage. « Mon vrai truc, avoue-t-il, c’était de devenir acteur. Mais, en même temps, je ne voulais pas être dirigé. Je ne voulais pas que l’on décide de mon avenir. » Patrick a en ligne de mire les casting-directors, qui ont un pouvoir de décision importante sur la carrière des acteurs. Du coup, il devient assistant-réalisateur. Vers l’âge de 18 ans, il dit à son père : « Je veux faire du cinéma. » Son père lui répond : « Fais autre chose d’abord. » Patrick part, donc, aux Etats-Unis et poursuit ses études supérieures en Marketing et en Relations Publiques, à l’Université Hartford, dans le Connecticut. Il sort diplômé en juin 1985, après avoir vécu 5 ans aux USA. A la remise de son diplôme son père est là. Patrick s’avance vers lui et lui remet en main propre son titre en lui disant : « Maintenant, je vais faire du cinéma. » Son père lui répond malicieusement : « Je ne t’aiderai pas. »

Patrick, libéré de toute obligation familiale, part, alors, à Los Angeles. Il démarre comme projectionniste chez Showscan, dans l’ombre de Douglas Trumbull, le spécialiste des effets spéciaux. Il est rappelé en France pour servir sous le drapeau tricolore, en 86 et 87. Il a la chance d’intégrer l’ECPA, le cinéma des armées. De retour dans le civil, Patrick devient stagiaire, puis, assistant et 1er assistant de réalisateurs, comme Edouard Molinaro, Gérard Oury. Sa carrière est devant lui.

Mayrig et 588, rue Paradis

Patrick retrouve son père, « mon meilleur ami », sur ses deux derniers films. La boucle semble se boucler, puisque ces deux films, de 1991, sont des biopics familiaux. L’Arménie est Le sujet, le sujet de ce terrible génocide, qui tue des millions de personnes, et, jette sur les routes du monde les survivants. Ils ont dû fuir la terre de leurs ancêtres. Ils ont tout abandonné, et, certains sont arrivés à Marseille. C’est la vie d’Achod Malakian, racontée sur pellicule. Et, Patrick est le premier-assistant du père-réalisateur. Dans la foulée, Patrick réalise son premier court-métrage, qui obtiendra 14 prix du public, La dernière tentation de Chris. Nous sommes toujours en 1991. Trois ans plus tard, il sort son premier long-métrage, Pourquoi maman est dans mon lit ? Puis, dans les années 2000, il réalise une vingtaine de téléfilms, dont, plusieurs épisodes de Joséphine, ange gardien. Il a, aussi, écrit et produit Les Toqués. Quelle aventure familiale !

Le soleil devient plus rose sur Cassis, comme s’il souriait. La méditerranée ouvre sa fine bouche, prête à l’engloutir. Avant que cette longue conversation se termine, Patrick se lève et va chercher les récompenses qui ont jalonné la vie de son père et de sa mère. Il prend la pose pour quelques photos, avec ce ciel et cette mer qui se rejoignent en arrière-fond, comme s’ils s’embrassaient.

A Marseille, un hommage en 2022 ?

A l’approche du 11 janvier 2022, des 20 ans du départ de son père vers le paradis, Patrick se confie un peu plus. « Mon père se disait non-croyant, mais, il était profondément bon. Il était chrétien, dans le sens où la religion fait partie de notre identité. Il connaissait l’intégralité de la liturgie apostolique arménienne. Et, juste avant que sa mère, Araxi, meurt, il s’est rendu auprès du Catholicos, à Etchmiadzin, qui lui a donné une ostie consacrée. Ma grand-mère est morte avec cette ostie dans la main. »

Cette confidence christique est inédite. C…comme le Ciel qui s’ouvre et qui tend la main… Henri Verneuil doit être heureux d’avoir un tel fils.

En 2022 l’agenda de Patrick est rempli de projets cinématographiques. Son vœu le plus cher est de faire perdurer la mémoire de son père. Il souhaite que Marseille rende, après Paris et Erevan, un hommage à son père avant la fin de l’année. Il imagine un concert qui remettrait en lumières les musiques de ses films. « La boucle serait, ainsi, bouclée ! », conclut Patrick en souriant. Clap de fin !

Reportage réalisé par Antoine Bordier

                                        

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