La question de la production de matériel et la consommation énergétique de l’informatique sont des enjeux majeurs en matière de transition énergétique. Explications d’Axelle Ziegler, Directrice Générale de l’école d’informatique SUPINFO (Groupe IONIS).

« On parle très peu de ce sujet qui est à mon sens le plus important en ordre de grandeur », déplore Axelle Ziegler. Sur ce thème, les enjeux font consensus : il faut produire moins de matériel. Seule solution à ce jour pour atteindre cet objectif : réussir à rallonger le temps de vie du matériel en luttant contre l’obsolescence programmée, en améliorant la réparabilité des produits et en s’appuyant sur les fournisseurs de services pour augmenter les durées de supports.

« La sensibilisation et la formation des utilisateurs est également essentielle, commente la Directrice Générale de SUPINFO. Pour ne pas jeter son téléphone au bout de deux ans parce qu’il est plus lent, il faut être conscient qu’un téléphone gagne en performance lorsqu’on le réinitialise et lorsqu’on supprime un certain nombre de données parasites qui abiment la configuration du système. Il importe d’avoir à l’esprit qu’un matériel informatique s’abîme beaucoup moins physiquement que ce qu’on l’imagine et qu’il est possible de prolonger sa durée de vie en l’entretenant régulièrement. »

L’enjeu consiste à encourager les utilisateurs à un meilleur entretien de leur matériel et à avoir une meilleure connaissance des logiciels qu’ils utilisent. Cette problématique concerne également les étudiants. « Il y a vingt ans, tous les étudiants en informatique avaient déjà démonté leur ordinateur, configuré un réseau, installé un système d’exploitation, changé une pièce de leur ordinateur eux-mêmes. Aujourd’hui, cela concerne moins de 10 % des élèves », constate Axelle Ziegler.

Microsoft, Apple et Google ont un rôle à jouer « Réussir à augmenter la durée de vie du matériel suppose que les gens maîtrisent l’écosystème de ces dispositifs, mais aussi que les fournisseurs de service et logiciel s’attachent à continuer à supporter les matériels plus anciens », prévient Axelle Ziegler. Les acteurs tels que Microsoft, Apple, Google (Alphabet) et, dans une moindre mesure, Meta doivent donner les moyens aux utilisateurs de comprendre cet écosystème et de configurer leurs appareils.

« Nous éveillons la conscience de nos élèves tout au long de leur cursus et nous les encourageons à entretenir leurs ordinateurs, mais cette éducation et cette sensibilisation doivent s’étendre au-delà de la population des informaticiens. Nous organisons régulièrement des ateliers « Tech Time » à l’occasion desquels nous invitons des collégiens et des lycéens pour leur montrer l’état de l’art de l’informatique à travers la découverte et la pratique. »

Impact énergétique de l’informatique globale : de quoi parle-t-on ?

Si l’on considère la consommation de l’ensemble des data centers mondiaux, les chiffres bruts sont vertigineux. Mais ce chiffre est à relativiser car les data centers sont indirectement utilisés par une très grande partie de la population mondiale. À l’inverse de l’aviation, par exemple, qui ne touche que quelques pourcents de la population mondiale et dont l’impact climatique rapporté au nombre d’utilisateurs est colossal. « En chiffre brut, précise Axelle Ziegler, l’impact du numérique est bien évidemment élevé, mais il concerne environ 93% de la population dans un pays comme la France et environ 57% dans le monde. La comparaison de ces chiffres bruts n’a donc guère de sens et la différence est beaucoup moins significative entre l’impact écologique du plus petit et du plus grand utilisateur de l’informatique. »

La limitation des usages, la solution miracle ?

L’injonction selon laquelle nous devrions nettoyer notre boite mail et faire du streaming en basse définition est-elle appropriée ?
« Le conseil le plus avisé pour diminuer notre impact environnemental consiste à changer le moins souvent possible ses équipements (téléphone, ordinateur, tablette…), confirme la Directrice Générale de SUPINFO. Il est vital que les informaticiens soient responsables de la limitation de l’impact environnemental et donc de la consommation des usages. Nous devons apprendre aux étudiants, lorsqu’ils essaient une solution, à privilégier celle qui consomme le moins de ressources possible. L’objectif est relativement vertueux car cette solution s’avère souvent être la moins onéreuse. »

La responsabilité des entreprises en matière d’optimisation

On a communément entendu ces dernières années l’idée que le temps de travail des êtres humains était cher à l’inverse du temps de travail des machines, et qu’il était donc préférable de ne pas optimiser le code et de laisser chauffer les machines. « L’informatique doit absolument sortir de cette culture, prévient Axelle Ziegler. Il faut considérer que le temps de travail des êtres humains consacré à optimiser le code est du temps de travail machine en moins et donc de l’énergie consommée en moins, tout comme le temps consacré à la compatibilité avec les versions précédentes. »

Plus efficace que toute forme de discours moralisateur, la crise énergétique va pousser ce changement de paradigme à marche forcée. Le prix de l’énergie risque d’augmenter dans de telles proportions que l’optimisation du code va devenir un enjeu économique au-delà de l’enjeu écologique sous-jacent. Pour Axelle Ziegler, « l’impact individuel de la consommation numérique des utilisateurs, en dehors du renouvellement des ordinateurs, des téléphones, des imprimantes, est négligeable. En revanche, les entreprises ont un devoir d’optimisation et de durabilité. » Si l’augmentation vertigineuse du coût de l’énergie favorise la responsabilisation des entreprises sur ces sujets, cette prise de conscience devra perdurer si le coût de l’énergie venait à baisser.

David Delattes

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