Euryale Chatelard (Trianon Startups) : « En Russie, la solution doit passer par le dialogue »

A l’occasion de la visite du président français Emmanuel Macron à Moscou et des tensions internationales autour de la crise ukrainienne, la présidente de la French Tech de Moscou et de Trianon Startups Euryale Chatelard apporte son éclairage dans une interview pour Entreprendre.

Vous êtes présidente de la French Tech à Moscou et dirigeante de plusieurs sociétés russes. Pensez-vous que le déplacement du président Macron à Moscou et à Kiev puisse être utile dans le contexte de la crise ukrainienne ?

Si la souveraineté de l’Ukraine ne peut faire l’objet d’aucun compromis, la Russie a sans doute le droit de poser la question de sa propre sécurité. Et il faut ajouter qu’Emmanuel Macron avait déjà renoué un dialogue politique avec Vladimir Poutine, quand la politique étrangère française était peut-être trop alignée sur celle des États-Unis. Dans cette nouvelle crise, Emmanuel Macron essaye de se positionner en pivot. Si l’on veut éviter le pire, la solution doit se trouver dans le dialogue. En ce sens, son déplacement est utile et j’espère qu’il aidera à faire retomber la tension actuelle.

L’Ukraine serait, aux yeux de Vladimir Poutine, un « outil » des États-Unis contre la Russie. Qu’en pensez-vous ? Que pensez-vous de la position américaine ?

L’Ukraine est un « outil » stratégique des États-Unis et des Russes. Natacha Polony le disait très bien ce matin à l’antenne de France Inter. Il faut sortir d’une vision manichéenne et arrêter de faire comme si le champ politique se partageait entre démocrates anti-Poutine et populistes pro-Poutine. Comme vous le savez, la réalité est beaucoup plus complexe. S’il y avait une solution facile, on l’aurait déjà trouvée.

Certains commentateurs politiques estiment que Vladimir Poutine est en train de ressusciter l’OTAN, « en état de mort cérébral » selon Emmanuel Macron ?

Nous ne sommes pas condamnés à adhérer au climat de guerre froide que les États-Unis essayent d’entretenir depuis 20 ans afin de conserver leur leadership en Europe. Et les États européens ne sont pas obligés de s’aligner derrière eux. Il est vrai que la Russie continue à exercer son influence à ses frontières (Géorgie, Ukraine, Haut-Karabagh) et au-delà lorsque les opportunités se présentent (Moyen Orient, Syrie, Lybie etc.) afin d’être considérée comme un acteur majeur, au même titre que l’Europe ou les États-Unis. La situation devrait en tout cas, et à court terme, rapprocher la Russie de la Chine, notamment grâce aux exportations de gaz, qui devraient plus que doubler d’ici 3 ans.

Ces tensions ont-elles un retentissement sur la communauté française et internationale vivant en Russie ?

Dans notre quotidien, nous sentons que certains pays occidentaux s’éloignent de la Russie, et il est vrai que nous avons du mal à l’accepter au sein de la communauté française et internationale. Car la Russie est un pays très dynamique, très innovant, et nombreux sont les Russes qui souhaitent aller au-delà de ce clivage et qui ne se reconnaissent pas dans ces tensions. C’est avec eux que nous devons collaborer.

Emmanuel Macron et Vladimir Poutine ont lancé en 2017 le « Dialogue du Trianon » afin de renforcer les échanges entre les populations française et russe. Où en est ce dialogue ?

C’est un forum qui est né à l’occasion d’une rencontre entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine le 29 mai 2017 à Versailles et qui a vocation de créer des synergies au sein de la société civile franco-russe, par-delà les aléas diplomatiques et les divergences idéologiques. Parmi les projets stratégiques de ce dialogue, il y a les rencontres de Trianon Startups que j’organise depuis trois ans, un forum économique entre grands groupes et startups franco-russe. Plusieurs éditions ont déjà eu lieu : au Château de Versailles mais aussi au Musée Pouchkine à Moscou.

En tant que présidente de Trianon Startups, pensez-vous que la société civile puisse pratiquer le business as usual ?

La société civile franco-russe est certes très concernée par l’évolution de la situation politique et géopolitique, mais elle n’est pas dupe des différents épisodes de cette supposée «guerre froide» que l’on nous rejoue éternellement et qui définirait les relations entre la Russie et un Occident soi-disant unifié contre elle. Cette société civile se situe sur un temps long : celui d’une entreprise, d’un projet social et citoyen, ou d’une expatriation. Tous les acteurs de la société civile ont un attachement affectif et fondamental à l’amitié franco-russe.

La Russie possède un vaste marché, à la fois en Europe et en Asie. Vous êtes bien placée pour savoir qu’elle est une terre d’opportunités pour faire des affaires. Comment voyez-vous l’avenir du pays ?

« Le monde en 2040 vu par la CIA », ce best-seller du renseignement américain, ne prévoit pas de nouvelle guerre froide mais envisage plutôt un monde complexe, contesté et sous-tension. De nouvelles sanctions économiques européennes ou américaines pourraient avoir des effets négatifs sur l’avenir économique du pays, et les premiers à en souffrir seraient les investisseurs étrangers, et donc les Européens. La Russie continuera de toute façon à développer son économie, tout en prenant en considération de nouveaux enjeux, qu’elle avait tendance à mettre de côté autrefois : les enjeux sociétaux, et notamment le défi climatique. Son climato-scepticisme est en train de rompre. Et pour cause : un tiers du pays se trouve au nord du cercle polaire…

Victor Cazale

 

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