La chronique économique hebdomadaire de Bernard CHAUSSEGROS

L’évolution de la pensée suit un parcours très curieux. Après quelques articles sur l’évolution de la démocratie et du capitalisme, je pensais évoquer la question de notre indépendance en matière d’énergie. Ces dernières semaines, je m’interrogeais sur les risques de conflit autour des frontières de l’Ukraine, notamment dans les deux républiques auto-proclamées du Donbass, de Donetsk et de Louhansk, se trouvant sous domination russe.

Et l’actualité remet en question, ou plus exactement vient amplement confirmer mes premières réflexions sur la nécessité de développer l’indépendance de la France (et plus largement de l’Europe) en matière d’énergie.

Et de jour en jour, alors que je rédige cet éditorial, les nouvelles alarmantes se succèdent et leurs impacts sur le contexte politique, émotionnel et économique ne cessent d’évoluer, je devrais dire de s’aggraver. Aujourd’hui, 4 mars, on a appris que l’armée russe avait procédé dans la nuit de jeudi à vendredi à une frappe sur la centrale nucléaire de Zaporijia, la plus grande d’Europe située dans le sud de l’Ukraine. Un incendie s’y est déclaré mais a été maîtrisé par les pompiers ukrainiens, tandis que les forces russes prenaient possession des lieux. Même si les dernières informations ne font pas état de fuites radioactives, ces faits sont suffisamment graves pour inquiéter l’ensemble de l’opinion et des décideurs internationaux, et pour laisser planer des doutes sur la capacité future de production d’électricité de cette infrastructure. Les conséquences sur le renchérissement des énergies se feront rapidement sentir.

Les conséquences de la guerre en Ukraine ne seront pas négligeables ! On peut déjà le constater en observant le prix de l’essence à l’entrée des stations-services, on peut aussi l’objectiver en voyant les reportages réalisés par les médias auprès des revendeurs de fuel domestique. Et il en sera de même pour le prix du gaz !

Les cours du pétrole sont en hausse constante. Le prix baril de brut qui était de 66,05 $ en décembre 2021 avait atteint, le 25 février, la somme de 98,91 $, soit une augmentation de près de 50 %. Dans le même temps le prix du carburant E10 est passé de 1,53 € à 1,80 €, soit une augmentation de près de 18 %. Quand on sait que l’augmentation du pétrole ne se répercute que plusieurs semaines après sur le prix des carburants, il faut s’attendre, à échéance du prochain trimestre, à ce que le prix de l’E10 approche les 2,30 €, sauf intervention de l’État dans le but de protéger le pouvoir d’achat des citoyens en pleine période électorale.

Le 4 mars 2022, soit huit jours après le déclenchement de l’offensive russe en Ukraine, le prix du pétrole dépasse les 110 $. L’impact sur le prix des carburants va être très fort et la France risque d’être fortement handicapée, dans le fonctionnement de ses entreprises comme pour la vie quotidienne des particuliers. Les coûts fixes de la plupart des entreprises sont liés d’une façon importante à leur nécessité de se déplacer, à leurs besoins de livrer leur production ou de se faire livrer leurs achats. Les citoyens, qu’ils soient auto-entrepreneurs, salariés, et même retraités, se trouvent de plus en plus en situation de difficulté lorsqu’ils font le plein d’essence de leurs véhicules et doivent déjà, dans certains cas, faire des choix dans leurs déplacements.

Les inquiétudes que nous pouvons avoir sur les questions d’approvisionnement en énergies fossiles concernent aussi la fourniture de gaz, que ce soit pour la production industrielle des entreprises ou pour les besoins en chauffage des particuliers. On sait que le prix du gaz est règlementé en France, suite à l’intervention du gouvernement. Son évolution serait donc contrôlée pour le moment ! Toutefois, l’aide que l’État peut apporter ne peut être que transitoire et limitée, surtout si ce prix continue de s’envoler comme c’est assez probable. La France se fournit pour 41% auprès de la Norvège, et seulement pour 17% auprès de la Russie. Le reste de nos achats se font à hauteur de 10 % en Algérie, de 9 % au Nigéria, de 8 % aux Pays-Bas, de 6% aux USA, de 5 % au Qatar et de 4 % auprès de différents pays de l’UE.

L’indépendance de la France est donc assurée en large partie par des achats ne provenant pas de la zone de conflit. Mais, même si, l’approvisionnement de la France est actuellement peu concerné par le gaz russe, l’impact du conflit sur l’économie mondiale de l’énergie va être dévastatrice !

Certes, comme l’affirme le président de la République, le gouvernement devrait soutenir les secteurs économiques les plus exposés et aider à la recherche de nouveaux fournisseurs et de nouvelles opportunités commerciales. Il a décidé d’apporter des réponses adaptées, notamment pour tenir compte de l’augmentation des prix. Le Premier ministre devrait élaborer rapidement « un plan de résilience économique et social pour répondre à toutes ces difficultés ».

Les événements auxquels nous assistons et que, même à distance, nous vivons émotionnellement, auront des conséquences à long terme sur nos vies.

Notre pays va devoir en tenir compte, que ce soit l’impact sanitaire de la pandémie que nous connaissons depuis mars 2019, ou celui que nous ne mesurons pas complètement de la guerre qui se déroule aux portes de l’Union Européenne.

Mais ces circonstances exceptionnelles doivent nous faire prendre conscience des erreurs que nos démocraties ont commises depuis la seconde guerre mondiale, pour des raisons diverses, de bonne et de mauvaise foi. Car la question du coût de l’énergie m’amène à évoquer plusieurs autres axes de réflexion.

Le constat d’un gâchis important

Après 1945, les économies européennes, détruites par la guerre, devaient se reconstruire. Avec en toile de fond, les conditions imposées par la guerre froide, de part et d’autre du Rideau de Fer ou du Mur de Berlin, les économies se sont redéveloppées, avec le souci constant de l’opposition Est-Ouest, la peur d’un nouveau conflit et des positions sectaires peu à peu stratifiées. Si l’Ouest développait de manière excessive les théories capitalistes de l’économie de marché, l’Est imposait de façon dictatoriale les théories marxistes de l’économie dirigiste. Entre libéralisme et collectivisme, le combat a fini par tourner à l’avantage du premier, mais pendant ces années de guerre froide, chacun de leur côté, les pays concernés ont poursuivi deux buts semblables, la course à l’armement nucléaire et le développement des profits excessifs.

Des sommes inimaginables ont été englouties dans des projets nucléaires militaires au lieu qu’ils soient consacrés, comme en France par exemple, aux recherches sur le nucléaire civil. En même temps, les empires économiques se sont constitués, dans un mouvement qui s’est amplifié depuis les années 90, empires qui ont progressivement accaparé les richesses mondiales tant en ressources naturelles qu’en compétences technologiques.

Les États ont contribué à cette volonté d’accaparer les richesses et de piller les ressources naturelles, notamment en s’appuyant sur leurs anciennes colonies et zones d’influence, mais ils ont fini par perdre le contrôle qu’ils avaient sur les entreprises dans ce qu’il est habituel d’appeler la « mondialisation ».

Outre que l’exploitation insensée des richesses énergétiques a permis d’enrichir « quelques-uns » au détriment des peuples, l’accès à des matières premières abondantes et aux prix ridiculement bas, a convaincu fallacieusement les entreprises et les États que celles-ci étaient infinies et les a écartés des décisions raisonnables.

Le développement de la société capitaliste, basé sur les théories de Keynes, qui fondait pour sa part les espoirs de croissance sur la seule consommation des ménages, les achats à outrance, y compris de produits n’apportant aucune amélioration au niveau de vie des citoyens, est l’exemple-type du gâchis : fabriquer et vendre de l’inutile, laisser croire à l’autorégulation des marchés et donc du système.

Il eut fallu dès les années 50, intégrer l’idée qu’il fallait gérer le développement, comme on le dit familièrement, « en bon père de famille ». Mais la volonté de maximiser les profits restera la cause quasi unique de la faiblesse actuelles des nations ! L’objectif de quelques-uns étant en priorité de s’enrichir, les questions liées aux idées humanistes ou écologistes ont été considérées comme de simples obsessions d’utopistes.

Mais le résultat est là ! Des moyens financiers énormes ont été engloutis dans des projets qui n’ont fait qu’enrichir les capitalistes qui font « travailler » l’argent pour l’argent, au détriment de la rémunération de la valeur « travail ».

Le pillage des ressources naturelles et l’absence d’investissements dans la recherche de nouveaux moyens énergétiques, l’industrialisation mal conçue, et la pollution qui en résulte ont commencé à détruire l’écologie de la planète. L’absence de réflexion en matière d’habitat fait que depuis bientôt un siècle nous construisons des logements consommateurs en énergie (chauffage ou climatisation). La croissance des villes et l’implantation des emplois imposent des déplacements importants des travailleurs entre leur domicile et leur entreprise, ce qui induit des coûts incohérents, tant en temps de vie qu’en dépenses énergétiques.

Et aujourd’hui, à la lumière des pénuries que l’on commence à craindre et qui sont malheureusement inéluctables, on peut dire que l’occident « s’en mord les doigts ». On regrette l’époque où l’acier sortait des fonderies lorraines, l’époque où la France était encore le jardin de l’Europe, l’époque où les technologies du futur n’avaient pas été confiées aux pays du bout du monde, de même que les laboratoires français fabriquaient en France les médicaments issus de leurs recherches.

Cette politique du profit à court terme coûtera cher. Les médias se faisaient de plus en plus l’écho depuis plusieurs décennies, mais les craintes ne font que s’amplifier ces dernières semaines, du fait de la guerre en Ukraine : les agriculteurs manquent de produits phytosanitaires, les éleveurs de nourriture pour les animaux d’élevage, les entreprises vont manquer d’acier, les constructeurs automobiles de semi-conducteurs. Et cette liste est loin d’être exhaustive ! 

Les alertes sur le climat

Manifestement, depuis la première réunion de la COP qui s’est tenue à Berlin en mars 1995, les discussions n’ont pas manqué d’alerter l’opinion internationale sur les dangers du réchauffement climatique dont on avait pris conscience dès le début des années 80. La communauté scientifique avait compris que les activités humaines étaient l’unique source de ce phénomène. À l’époque, ce sont les spécialistes du climat et de leur modélisation qui avaient prédit la catastrophe. D’après leurs mesures, il fallait s’attendre à un doublement des teneurs en gaz carbonique dans l’atmosphère en 2050, ceci provoquant une prévision de réchauffement de l’ordre de 3 degrés et à une élévation du niveau de la mer de 60 cm à 1 mètre. Ces prévisions n’ont fait qu’être confirmées d’année en année, par les prévisionnistes, mais aussi par les constatations objectives des dérèglements du climat.

Période de grands froids, et périodes de forte chaleur, inondations et sécheresse, catastrophe naturelles, incendies monstres impossibles à contenir, ouragans aux conséquences dévastatrices démesurées, tsunamis, sont autant d’exemples que les médias nous montrent très régulièrement. Le premier rapport du GIEC date de 1990. Il a confirmé la tendance d’un réchauffement de 3° à l’horizon 2050 par rapport à l’ère préindustrielle. Mais les décideurs politiques n’ont toujours pas pris cette alerte au sérieux. En 1990, la conférence de Rio permet la rédaction de trois textes fondamentaux, sur la biodiversité, la désertification et les changements climatiques.

C’est donc que personne ne veut croire à ces annonces et que personne n’accepte de prendre des décisions pro-actives en la matière. Comme j’ai pu le développer dans un récent article, les profits excessifs en sont la raison. Certains s’enrichissent tandis que d’autres meurent ou « survivent ». Les êtres humains souffrent, la nature et la planète aussi. Sous les coups de boutoir des océans dont la puissance est incommensurable, les littoraux s’effacent, le trait de côte se déplace, des pays, des contrées et des villes entières seront bouleversés et même détruits par la montée des eaux, en même temps que l’on manquera d’eau potable pour étancher les soifs de certains peuples.

Au-delà de ces constats, il faut également engager la lutte contre les infinis gaspillages alimentaires. Un exemple parmi tant d’autres pour affirmer qu’il n’y a plus depuis longtemps de politique intelligente et concertée. La société fonctionne sur des hypocrisies et l’affichage d’idées qui ne seront jamais appliquées dans le cadre d’un réel projet de société.

Il n’a échappé à personne qu’il faut respecter les engagements pris dans le cadre du protocole de Kyôto en 1997, puis de l’accord de Paris pris le 12 décembre 2015 dans le cadre de la COP 21, pour la réduction des gaz à effet de serre.

En matière d’économie d’énergie,

Comme cela a été évoqué par le président Macron lors de son allocution télévisée du 2 mars, « les équilibres de notre continent comme plusieurs aspects de notre quotidien sont d’ores et déjà bouleversés par cette guerre et connaîtront des changements profonds dans les mois qui viennent ».

Le président Macron sait que l’agriculture, l’industrie, et nombre de secteurs économiques vont souffrir, et que la croissance française qui portait de grands espoirs de développement va s’en ressentir négativement.

Il a insisté sur le fait que les prix du pétrole, du gaz et des matières premières auront un impact sur le pouvoir d’achat des Français, s’agissant du plein d’essence pour les Français qui sont amenés à se déplacer, des factures de chauffage, ou des dépenses de la vie courante.

La France n’est actuellement en guerre avec personne, mais les effets de celle qui se déroule aux confins de l’Europe des 27 va avoir des conséquences majeures, d’abord sur le moral des peuples concernés, ensuite sur l’activité économique des pays de l’Union Européenne sur le long terme.

Manifester et définir notre indépendance

S’il est évident que notre indépendance doit s’exprimer en matière d’énergie tant vis-à-vis de l’Est que de l’Ouest ou que du Moyen-Orient, nous devons aussi avoir une vision d’avenir pour enfin remplacer au plus vite et le plus possible, les énergies fossiles dans nos habitudes de consommation, et de retrouver notre indépendance ancienne en matière d’électricité.

Ce conflit, comme d’ailleurs la crise sanitaire, liée à la pandémie de la COVID 19, montre que l’économie de notre pays est beaucoup trop tributaire de technologies qu’il a abandonné à d’autres depuis des décennies, et, parallèlement, dépendante des coûts de transport qu’engendrent les achats faits auprès de pays très éloignés.

Au surplus, il faut désormais intégrer le coût environnemental de ces échanges commerciaux intercontinentaux. On ne peut plus faire comme si de rien n’était lorsqu’on prend connaissance du dernier rapport du GIEC qui est particulièrement pessimiste. Il est désormais trop tard pour empêcher les modifications fondamentales du climat, inondations, sécheresses, disparition de variétés végétales et animales.

Conclusion

Ces constats, largement faits à la suite de la pandémie et des confinements successifs depuis mars 2019, montrent à quel point notre pays a besoin de retrouver son indépendance sur le long terme. Notre Europe ne doit pas se retrouver l’enjeu d’une lutte d’influence entre des russes, des chinois et des américains qui sont à la manœuvre pour prendre le pouvoir politique et économique sur les marchés Européens.

Nous avons pour obligation d’amplifier nos investissements dans la défense nationale, mais nous devons surtout poursuivre une stratégie d’indépendance et d’investissement dans les secteurs cruciaux de l’économie, comme par exemple reprendre la main sur la recherche et les innovations. L’Europe a tout inventé, mais elle a aussi tout vendu pour des raisons qui à l’époque paraissaient logiques, la rentabilité. Aujourd’hui celle-ci s’est inversée et nous devons acheter et faire livrer à des prix exorbitants des biens que nous avions autrefois la capacité de produire. Nous devons retrouver notre force d’antan, redevenir une puissance indépendante et souveraine et nous en avons les moyens, mais pour cela, un maître-mot : le travail… Il sera différent, plus digital et sans aucun doute en lien avec les us de nos générations X,Y,Z.

Bernard Chaussegros

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