Par Catherine Muller, Docteur en psychologie

Habitué des déclarations fracassantes, Elon Musk a fait son show cet été dans le plus fameux show de la télé américaine, le Saturday Night Live, rendez-vous incontournable des « beautiful people » d’Hollywood et d’ailleurs. Enchaînant sketches sur sketches, ponctués comme il se doit de rires en boîte et d’applaudissements sur commande, il a soudain affirmé qu’il souffrait d’une forme d’autisme, l’autisme d’Asperger, ce trouble mental très glamour  qui serait l’apanage des génies !

Mais qui, dans son cas, était  aussi la seule excuse présentable pour se dédouaner  des paroles  outrancières qu’il avait eues pendant le confinement, parlant de « panique stupide » et de « détention à domicile », et qui lui avaient valu d’être sévèrement jugé par l’opinion publique ; il s’en est ainsi expliqué, « je sais bien que je dis ou que je poste parfois des choses étranges, mais c’est la façon dont travaille mon cerveau ». Etonnant qu’un scientifique de ce niveau n’ait pas pensé à réactualiser ses connaissances ! Il semble ignorer, en effet, que le « syndrome d’Asperger » a été retiré des classification des maladies mentales depuis plusieurs années, et que, si ce trouble est toujours aussi médiatique, il n’a plus aucun sens en psychiatrie.

Ce n’est pas la première fois qu’Elon Musk fait des révélations sur son état mental, et la première fois, c’était il y a quatre ans. A un fan qui lui demandait s’il était bipolaire, il a répondu,  «en réalité, je vis des hauts formidables, des bas terribles et un stress permanent. Vous n’aimeriez pas connaître les deux derniers états par lesquels je passe », livrant, avec sincérité, un peu de son vécu. Lui, l’inventeur porté aux nues du cerveau du futur avec son implant Neuralink , a connu aussi une véritable descente aux enfers avec  l’actrice Amber Heard.  Sur fond de violence conjugale, de drogue et d’alcool, l’homme des étoiles est tombé au fond du caniveau.

Elon Musk, le lutin galactique

Elon Musk présente, en effet, des troubles du comportement très caractéristiques des états bipolaires, il ne dort quasiment pas et ne mange que très peu. Il avait ainsi appris à une journaliste du Wall Street Journal qu’il ne prenait que quelques heures de repos, et encore sous son bureau, à même le sol. Sa façon de s’alimenter est aussi très particulière et peut s’apparenter à de l’anorexie ! « J’aimerais », souhaite-t-il, « qu’il y ait un moyen d’engranger des éléments nutritifs sans avoir à prendre un repas ». Il est donc adepte des substituts de repas de la marque Soylent, nom choisi en hommage à Harry Harrison et à son roman « Soleil Vert », dont l’action se situe en 2022 à New York ; pollution et surpopulation ont réduit à néant les réserves de la planète, obligeant les êtres humains à se nourrir de substituts de repas de fabrication industrielle. De quoi le conforter  dans sa volonté d’envoyer l’humanité vivre sur Mars !

Hyperactif, noctambule, mais aussi soucieux d’améliorer notre vie quotidienne, Elon Musk a tout des lutins de notre enfance, petits personnages réputés pour leurs sautes d’humeur, tour à tour bienveillants ou  colériques et injustes, qui représentent, pour le psychanalyste Carl Jung, « les forces créatrices infantiles » qui « aspirent éternellement à passer des profondeurs vers les hauteurs ». Ad astra, «vers les étoiles », comme l’affiche le nom de l’école qu’il a fondé en 2014, et que ses fils fréquentent. Des programmes et de la pédagogie de cette école, on ne sait rien, ce qui s’y passe est aussi bien caché que les ateliers du Père Noël.

William Shockley, le lutin pèlerin

Qualifié « d’être humain affreux » par son entourage, William Shockley, prix Nobel de physique en 1956 pour la découverte du transistor,  est considéré comme le Père fondateur de la Silicon Valley. Et, chez les Shockley, être Père fondateur est une tradition familiale ! C’est qu’un de leurs ancêtres était l’un des cent deux passagers du très légendaire Mayflower, bateau de puritains fuyant l’Europe des persécutions à la recherche d’une nouvelle Terre Promise. A la fois « arche de Noé » et « berceau de l’humanité », ce cargo transporta les premiers colons à l’origine de ce qui deviendra les États-Unis, et huit Présidents américains figurent dans leur descendance.

Tout petit déjà,  William inquiétait son père par ses brusques changements d’humeur, « en train de crier à tue-tête, de se plier en deux, et mordant sa mère à plusieurs reprises ». Ingénieur de formation, cet homme se penchait sur son fils comme sur un prototype, repérant le moindre dysfonctionnement pour tenter d’y remédier,  mais sans beaucoup de succès. Dans son journal, on lit, « Little Bill est adorable avec les invités et insupportable avec nous », et, ingérable avec son entourage, il le restera toute sa vie ! Devenu patron du « Laboratoire Shockley », il embauche les plus brillants des jeunes chercheurs américains pour développer sa société, et leur rend la vie si impossible que huit d’entre eux, « les huit traîtres » pour leur ancien patron,  décident de démissionner pour fonder leur propre entreprise, la « Fairchild Semiconductors », qui remportera succès sur succès, signant la fin des rêves de grandeur de William Shockley.

Robert Noyce, un des « huit traîtres », et futur fondateur d’Intel,  a dit de lui, « c’était comme décrocher son téléphone et parler à Dieu ». Et, tel un dieu vivant,  Shockley va vouloir se créer une descendance de mutants, en faisant don de son sperme à la « Repository for Germinal Choice », une banque très spéciale conçue pour recueillir le sperme des Prix Nobel, et dont il fut le seul et unique fournisseur. Ce projet fut un échec total. Bébés conçus : 228, génies obtenus : 0 !

Steve Jobs, le lutin maraîcher

« Un sale con », c’est ainsi que se qualifiait lui-même Steve Jobs, et cette description faisait l’unanimité dans son entourage,  « arrogant, outrancier, intense, exigeant et perfectionniste, mais aussi très immature, fragile, sensible et vulnérable » telle est la description qu’a faite de lui John Scully, son « meilleur ennemi » d’Apple. Parfois exalté et parfois abattu, Jobs vivait dans un monde de contraires, allant jusqu’à diviser l’humanité en deux camps, les « éclairés » et les « demeurés ». Inutile de préciser quel était le sien !

Jeune étudiant, Steve Jobs a été profondément marqué par sa rencontre avec Robert Friedland, étudiant comme lui du très élitiste  Reed Collège, et aussi attiré que lui par la philosophie bouddhiste et les expériences psychédéliques. Le week-end, ils allaient travailler dans les vergers de l’oncle de Robert, et c’est là, sous les pommiers, que Jobs a eu l’intuition de sa destinée, et qu’il aurait décidé de faire de la pomme le symbole de son existence. Les études l’ennuyait, alors il les abandonna et retourna chez lui. A l’époque, Steve avait un look de hippie dépenaillé qui faisait peur, même à sa petite amie ! De plus,  il était adepte de la « monodiète », et  se serait nourri uniquement de carottes ou de pommes pendant plusieurs semaines d’affilée, ce qui, à ses yeux, justifiait qu’il ne se lave jamais, son régime végétarien strict empêchant, selon lui, les mauvaises odeurs corporelles. Ce qui n’était pas l’avis de ses collègues de chez Atari, qui demandèrent et obtinrent qu’il fut mis en équipe de nuit. Devenu patron, il garda ce goût de la provocation, et s’amusa à décerner « le prix de celui qui a le mieux tenu tête à Steve cette année ». Le gagnant en était aussitôt promu !

L’extravagance en héritage

Steve Jobs, comme Elon Musk ou William Shockley, ont vécu leur enfance « aux frontières du réel », tous trois ayant reçu l’extravagance en héritage, élevés par des parents « pas comme les autres », entraînant leur famille dans leurs divagations. Ainsi, n’arrivant à garder aucun travail, papa Shockley déménageait sans cesse, et parfois Little  Bill se réveillait le matin dans une chambre qui n’était pas celle où il s’était endormi la veille, et qu’il ne reconnaissait pas. Chez les Musk aussi, on évolue dans une cinquième dimension, celle où Joshua, le grand-père, parcourt, avec femme et enfants, le désert du Kalahari à la recherche d’une cité perdue, que, bien sûr, il n’a jamais trouvée ! Ce sont sans doute les aventures extraordinaires de son grand-père qui ont inspiré à Elon cette phrase énigmatique, « il y a une chance sur des milliards que notre réalité soit la bonne »… Quant à Steve Jobs, enfant abandonné à la naissance, adopté par des parents qu’il chérissait en apparence mais rejeta dès la fin de son adolescence, il ne trouvera de marque d’identité que dans les paradis artificiels et hallucinés du LSD.

« Think different »

Cette vision fantasque ou décalée du monde, « différente », Apple en a fait, en 1997, le thème de sa communication. Inspiré par Jack Kerouac, figure emblématique de la Beat Génération, Jobs a repris son credo pour illustrer sa philosophie de l’existence, se reconnaissant dans cette maxime, « les gens qui sont assez fous pour penser qu’ils peuvent changer le monde sont ceux qui le font ».

Tout se passe avec lui, Musk et Shockley, comme si le réel était pour leur psychisme un « point aveugle », à l’image de cette zone que nous avons dans la rétine, et qui, dépourvue de photorécepteurs, ne peut absolument rien capter. Eux, c’est la réalité commune qui leur échappe ! Elevés dans un univers de contes, ils ne l’ont que très peu côtoyée,  alors ils n’en perçoivent pas la présence, et la fantasment plus qu’ils ne la voient. Et, alors que l’immense majorité des êtres humains utilisent leurs capacités cognitives pour s’adapter au réel, eux vont les utiliser, au contraire, pour mettre en adéquation le monde qui est autour d’eux avec leur monde intérieur ! Avec le succès que l’on sait…

Dr Catherine Muller
Membre du comité scientifique de SOS Addictions
Docteur en psychologie
Member of the World Council of Psychotherapy
Member of the American Psychological Association

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