Fils du Ciel et de la Terre, et protégé de la déesse Athéna qui lui avait enseigné l’art de travailler le fer, le Titan Prométhée aurait pu mener sur l’Olympe, dans le luxe et l’opulence, une vie de privilégié. Mais, sur terre, c’était la nuit des temps, et les pauvres humains, n’ayant ni crocs ni griffes pour se défendre, ne survivaient pas longtemps. Ému par leur sort, il leur procura le feu pour qu’ils puissent éclairer les ténèbres , et leur apprit comment se fabriquer des armes pour chasser et se nourrir. Ainsi, si l’on en croit la mythologie, le don de soi est depuis toujours dans l’ADN des entrepreneurs de la métallurgie !

Le Prométhée des temps modernes : Andrew Carnegie

C’est d’une autre forme de lumière qu’Andrew Carnegie a doté les êtres humains, et c’est celle de la Culture. Celui qui fut considéré comme l’homme le plus riche du monde avait fait fortune en produisant des rails pour les chemins de fer, moyens de transport et de communication déterminants dans la Conquête de l’Ouest et l’expansion de la jeune nation américaine. D’abord simple ouvrier, il doit sa prodigieuse ascension sociale à la fréquentation assidue des bibliothèques et à son goût des livres. Mettant à la disposition de tous ce qui lui avait si bien réussi à lui, il va créer aux USA deux mille cinq cents bibliothèques publiques gratuites, et bien sûr le fameux Carnegie Hall, temple new-yorkais de la musique, où se sont produit les plus grands noms du spectacle.

Homme le plus riche du monde, il fut aussi le plus grand philanthrope de son époque. Très tôt, il avait été sensibilisé aux questions de justice sociale et de progrès humain par ses parents, des ouvriers du textile convertis aux idées du « chartisme », mouvement  d’émancipation de la classe ouvrière, précurseur du syndicalisme qui va profondément marqué la fin du XIXème. Plus tard, il exprimera ses idées dans un livre en forme de véritable déclaration de foi, « L’Evangile de la richesse », écrit en 1889, la même année où Freud commence l’écriture de ses Études sur l’hystérie , une autre « Bible » des courants de pensée qui vont révolutionner ce vingtième siècle à venir !

L’un comme l’autre vont consacrer leur vie à témoigner du souffle de progrès dont ils sont porteurs, et devenir un exemple pour des générations de disciples. « Puissé-je avoir contribué », écrit Andrew Carnegie, « à l’enrichissement et aux joies de l’esprit, tout ce qui apporte aux vies des travailleurs un peu de douceur et de lumière. C’est pour moi le meilleur usage qu’on puisse faire de la richesse ». Appliquant fidèlement ses idées, arrivé à la fin de sa vie il avait redistribué toutes ses richesses pour financer des bibliothèques, mais aussi des musées et une université,  et ne possédait quasiment plus rien en propre.

Le Prométhée du futur : Bill Gates

Autre « homme le plus riche du monde », Bill Gates a donné, lui, aux hommes les outils modernes de la communication, pour qu’ils puissent se forger de nouveaux modes de vie, en étant, avec Microsoft,  un acteur décisif d’Internet. Visionnaire, il a décrit il y a dix ans déjà ce réseau comme un « raz de marée », bouleversant tout sur son passage, à l’image des salons littéraires et des « cabinets de curiosité » qui ont fait les beaux jours du Siècle des Lumières et constitué  le terreau de la Révolution de 1789 ! Prométhée dans l’âme, il a élargi récemment son champ d’action  en investissant à la fois dans l’ « acier vert », un acier décarboné, respectueux des problèmes climatiques, et dans l’humanitaire, au travers de sa fondation, la fondation Bill-et-Mélanie-Gates.

Héritier déclaré d’Andrew Carnegie, et inspiré par sa philosophie dont il se réclame, il a annoncé au mois de juin 2007, qu’il ferait ce que le milliardaire recommandait : à cinquante-deux ans, il a pris la décision  de cesser toute activité pour se consacrer à temps plein à sa fondation, bien en avance sur Carnegie, qui, lui, avait attendu sa soixante-cinquième année pour se retirer des affaires. Et, comme son maître à penser,  Bill Gates va consacrer le reste de sa vie à dépenser son immense fortune dans des actions philanthropiques.

 Ces deux hommes illustrent une même conception, la « philanthropie scientifique », qui s’attaque aux racines des maux de la société  plutôt que de pallier leurs conséquences. Son but n’est pas seulement de promouvoir des actions caritatives pour remédier aux effets de l’extrême pauvreté, mais plus fondamentalement d’en faire une analyse rigoureuse pour développer des solutions applicables à grande échelle. Une forme « d’altruisme efficace » prônée par la fondation Bill-et-Melinda-Gates dont le rôle est « de prendre des risques qui, s’ils sont payants, peuvent donner à des millions de personnes la chance de s’épanouir ». Une déclaration, « prendre des risques », qui est comme un écho à celle d’Andrew Carnegie, « il ne faut pas se satisfaire d’avoir fait son devoir. Il faut en faire plus »

Bill Gates est doublement symbolique du mythe de Prométhée, d’abord parce qu’il en est un lui-même, et aussi parce qu’il est, à l’évidence, atteint de ce que Gaston Bachelard a décrit dans sa « Psychanalyse du feu », comme étant le « complexe de Prométhée », sorte de « complexe d’Œdipe de la vie intellectuelle », regroupant  « toutes les tendances qui nous poussent à savoir autant que nos pères, plus que nos pères, autant que nos maîtres, plus que nos maîtres ». Ce qui s’applique trait pour trait aux Gates père et fils. Qui est, en effet, le père de Bill Gates, Bill Gates Senior ? Un avocat d’affaires, à la tête d’un prestigieux cabinet, dont le client le plus important est … son fils, avec Microsoft ! Et, s’il a toujours été investi dans l’humanitaire, il n’y avait jamais exercé de fonctions aussi importante que depuis que son fils lui a offert la coprésidence de sa fondation.

Les descendants de Prométhée : la fondation Schneider Electric

Aux détours du XXème siècle, c’est la maîtrise  d’un autre feu, l’électricité, qui avait permis le développement et le progrès. C’est le temps où cette découverte cesse d’être une curiosité scientifique prisée par un public d’initiés pour devenir une force aussi révolutionnaire pour la vie moderne que les flammes et les braises l’avaient été pour la Préhistoire. Mais, plus que la philanthropie, l’héritage d’Eugène Schneider, c’est le patriarcat, type de management dont lui et sa famille  en sont presque les icônes. Dans cette conception de la société, l’usine était une famille et le patron en était le père : il avait donc le devoir de veiller à ce que ses « fils » ne manquent de rien ! Ainsi il allait les loger, les soigner s’ils tombaient malades, et donner une bonne éducation à leurs bambins. Mais il y avait une contrepartie : comme les  enfants l’étaient autrefois  vis-à-vis de leur père, les ouvriers des Schneider dépendaient de tout, pour tout et pour toujours  de leur patron.

Depuis l’époque des fondateurs, les mentalités ont connu des changements en profondeur, et de « paternaliste », le management est devenu « humaniste », le « bon » manager n’étant plus celui qui fait acte d’autorité, mais celui qui veille au bien-être de ses salariés et à leur avenir, quelle que soit la difficulté à le faire.  La fondation Schneider Electric a ainsi suivi ce mouvement en lançant, en avril 2020, le « Tomorrow Rising Fund », dédié à la lutte contre la pandémie et ses conséquences. Fidèle à l’héritage moral de l’ancêtre Eugène Schneider, ce fonds intervient en priorité auprès de personnes vivant dans des situations de précarité, en leur fournissant une aide d’urgence qui répond à leurs besoins immédiats.

Andrew Carnegie, Eugène Schneider, Bill Gates, tous des hommes « assis sur le toit du monde », se tenant sur le mont Olympe d’où ils regardent les simples mortels travailler dans leurs ateliers. « Quelle féerie ! C’est le royaume du Fer où règne sa Majesté le Feu ! » s’était exclamé Maupassant en visitant les forges du Creusot. Tous des demi-dieux convaincus d’accomplir une mission digne d’un Prométhée, dont Albert Camus a écrit « qu’il aima assez les hommes pour leur donner  en même temps le feu et la liberté, les techniques et les arts ». Tous à la tête d’empires leur permettant toutes les initiatives et toutes les réalisations que leur imagination peut concevoir.  Ce pourrait être  ce à quoi pense ce même Camus quand il fait dire à l’un de ses héros, « je viens de comprendre enfin l’utilité du pouvoir : il donne ses chances à l’impossible » !

Catherine Muller
Docteur en psychologie
Member of the World Council of Psychotherapy
Member of the American Psychological Association

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