La guerre en Ukraine a dramatiquement accéléré la recomposition du marché mondial de l’énergie, laissant les particuliers et entreprises françaises à la merci de potentielles coupures d’énergie dès cet hiver. Pour ne pas risquer d’aggraver une situation déjà tendue, la France se doit de ménager ses partenaires internationaux, comme le Kazakhstan, son premier fournisseur d’uranium.

Des stocks français de gaz bientôt remplis à 100%, une production électrique de 50 gigawatts/jour promise d’ici décembre par EDF et une présidente de la Commission de régulation de l’énergie (CRE) qui se dit « confiant(e) sur la capacité à passer l’hiver en France sans gaz russe ». En dépit des signaux encourageants envoyés ça et là, le constat est sans appel : la guerre en Ukraine a fait exploser les prix du gaz et de l’électricité et, pour la première fois depuis des décennies, particuliers comme entreprises pourraient affronter des pénuries d’énergie cet hiver.

Le gouvernement ne s’y trompe pas, lui qui a demandé aux fournisseurs de gaz un remplissage de 100% au lieu des 85% prévus par la loi, et dont les membres multiplient, ces derniers jours, les appels plus ou moins subtils à la sobriété énergétique. Mieux valent « des économies choisies (…) qu’un rationnement subi », a ainsi résumé la première ministre Elisabeth Borne devant un parterre de patrons réunis lors des universités d’été du Medef, le 29 août.

« Des perspectives d’hiver assez effrayantes »

Las, les mesurettes, « éco-gestes » et autres restrictions volontaires de chauffage pourraient ne pas suffire à passer le cap. Des coupures de gaz et d’électricité sont bel et bien envisagées dès cet hiver ; et si les particuliers semblent, pour l’heure, à l’abri de telles interruptions – du moins s’ils parviennent à honorer les factures d’une électricité dont le prix est passé, en France, de 70 à 1 000 euros/mégawattheure en un an –, tel n’est pas le cas des industriels, dont certains se tournent déjà vers le diesel ou le fioul. « On ne va pas couper le gaz chez les ménages français, mais c’est sur nos entreprises, les gros consommateurs, qu’il pourrait y avoir des coupures », a encore lancé une Elisabeth Borne exhortant les entreprises à traquer le gaspi énergétique. S’il demeure pour le moment hypothétique, un tel scénario catastrophe pourrait bien se concrétiser si plusieurs facteurs se combinent : rupture totale des approvisionnements de gaz russe, températures basses ou encore indisponibilité de nombreux réacteurs nucléaires.

Or c’est bien là que le bât blesse – aussi. Par un ironique coup du sort, c’est en pleine crise énergétique mondiale qu’EDF compte pas moins de 32 réacteurs nucléaires hors service, que ce soit pour des travaux de maintenance ou en raison d’inquiétudes liées à des problèmes de corrosion. Au 29 août, 57% de la capacité de production nucléaire française étaient ainsi inutilisables, atteignant un plus bas historique depuis 30 ans. Loin du temps où, premier exportateur d’électricité en Europe, la France fournissait quelque 15% de la production électrique du Vieux continent, notre pays est devenu cette année un importateur net d’électricité. Autrement dit, si la France dépend moins que certains de ses voisins européens du robinet russe, « les prix élevés de l’électricité constituent une menace économique, les problèmes nucléaires de la France semblant devenir un défi plus important que les flux de gaz russe », s’inquiète l’analyste financier Norbert Rücker. La conjonction de ces divers facteurs promet « des perspectives d’hiver assez effrayantes », redoute même Mycle Scheider, consultant en énergie nucléaire.

Le Kazakhstan, un partenaire incontournable de la France dans un monde en recomposition

Au plus fort des tensions sur le marché de l’énergie, le moment serait donc mal choisi pour la France de ne pas ménager ses fournisseurs d’uranium. Or ceux-ci se comptent sur les doigts d’une main : Niger, Canada… mais surtout le Kazakhstan, d’où provenait, en 2020, pas moins de 43% de l’uranium produit par Orano (ex-Areva). Disposant dans son sous-sol de vastes réserves (12% des ressources mondiales), le gigantesque pays d’Asie centrale demeure en effet le premier producteur au monde – à hauteur de 40% – de minerai d’uranium, à partir duquel est fabriqué le combustible alimentant nos centrales nucléaires.

Voisin direct de la Russie, avec laquelle il partage plusieurs milliers de kilomètres de frontière, le Kazakhstan observe, depuis le début du conflit en Ukraine, une prudente neutralité, ménageant tant Moscou que les capitales occidentales ; mais rien, particulièrement en matière géostratégique, ne semble plus immuable depuis quelques mois : la France a donc tout intérêt, en cette période troublée de recomposition internationale, à conserver de bonnes relations avec son partenaire kazakh.

Coup du sort – positif, cette fois : les autorités du Kazakhstan ont très récemment annoncé leur intention de construire une seconde centrale nucléaire, dans le but d’atteindre les objectifs du pays en termes de neutralité carbone. Si le projet n’en est encore qu’au stade de la déclaration politique, les kazakhstanais chercheront bientôt les potentiels partenaires industriels capables de les accompagner sur le long terme dans cette aventure nucléaire et la France, qui peut se targuer de disposer d’un savoir-faire quasi-unique au monde en la matière, aurait là aussi une carte à jouer afin de sécuriser ses relations avec son premier fournisseur d’uranium. L’avenir de la sécurité et de l’indépendance énergétique françaises pourrait donc se jouer en Asie centrale et il se joue, selon toute vraisemblance, dès maintenant.

David Delattes

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