En mars dernier, lors d’un Sommet extraordinaire du G20 consacré à la Covid-19, le Secrétaire général des Nations-Unies, Antonio Guterres, en appelait à « promouvoir de toute urgence les faits et la science, l’espoir et la solidarité au détriment du désespoir et de la division ». Il a de plus alerté la communauté internationale sur un autre danger, en précisant, « nous ne combattons pas seulement une épidémie, nous combattons aussi une infodémie », c’est-à-dire une surabondance d’informations où l’on ne peut plus démêler le vrai du faux !

De son côté, le directeur général de l’OMS, Tedros Ghebreyesus s’inquiète aussi de l’ampleur de ce phénomène,  « les fausses nouvelles », prévient-il, « se propagent plus rapidement et plus facilement que ce virus et sont tout aussi dangereuses ».  C’est également la crainte de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, qui a dénoncé dans un communiqué le 31 mars dernier une« désinformation qui peut tuer ».

« We are social»

Cette vigilance paraît d’autant plus nécessaire que des mesures sanitaires drastiques comme le confinement bien sûr, mais aussi le couvre-feu et la limitation des rassemblements, ont affecté gravement notre vie sociale réelle, et maximiser nos besoins de substituts virtuels, nous rendant plus accessibles à toutes sortes de « fake news ».

Selon le « Digital Report », publié par l’Agence internationale « We Are Social », plus de quatre milliards de personnes dans le monde utilisent désormais les réseaux sociaux. Durant l’année passée, le nombre d’utilisateurs a augmenté de plus de 10%, et la durée de connexions a également augmenté, un phénomène qui ressemble de plus en plus à une vague déferlante: chaque seconde, ce sont douze nouveaux habitants de la planète qui se branchent sur les nombreuses plates-formes du Net.

C’est que la vie d’un être humain dépend totalement des interactions qu’il établit avec d’autres êtres humains. Au tout début de son existence, c’est même une question de vie ou de mort, au sens le plus réel de cette expression, car un bébé privé d’attentions meurt. Et il ne s’agit pas que de recevoir du bon lait en quantité suffisante ! Le psychanalyste René Spitz, un proche d’Anna Freud, a étudié le développement de nourrissons séparés de leurs mères, et privés de liens affectifs, et décrit chez eux un trouble qu’il a appelé « l’hospitalisme », une très grave dépression dont la phase ultime se conclut par la mort du bébé.

La « place du village »

En grandissant, en fréquentant l’école,  le petit humain se socialise  et développe un autre besoin, celui d’exister au sein d’un groupe formé d’autres enfants, qui sont à la fois ses égaux et ses rivaux; et c’est dans la cour de récré que ces liens se créent. Mais dans l’univers des adultes, et aussi longtemps que nous avons vécu sur le modèle rural, la « cour de récré », c’était la place du village, et, à la campagne, ça l’est toujours.

Dans les années quatre-vingt, le futurologue américain Alvin Toeffler qualifiait déjà le Web de « village planétaire », c’est-à-dire de lieux de rencontre et d’échanges, où circulent, avec les informations et les rumeurs, de la reconnaissance et de l’affection mutuelle. La place du village, comme l’Agora d’Athènes ou le Forum de Rome, c’est le lieu de ce que Sigmund Freud a qualifié de « narcissisme des petites différences ».  

On s’y compare entre voisins, entre cousins, un vieux réflexe  de notre cerveau primitif pour tester notre position dans l’échelle sociale et se rassurer sur nos chances de survie ! Les hommes qui nous gouvernent, Emmanuel Macron, Jean Castex  et Olivier Véran, n’hésitent pas à faire montre de ce narcissisme-là, en comparant, dans leurs interventions, la situation de la France avec celle des autres pays européens.

Ainsi, le Premier Ministre a dit à plusieurs reprises que ce serait aujourd’hui en France que la situation aurait  le mieux évolué ces dernières semaines, et que nous serions meilleurs que les autres pour maîtriser l’épidémie.

Les chiffres qu’il avance ainsi sont accessibles sur le site du Ministère de la Santé, dont la fréquentation a bondi de 700% en moins d’un an. Pour la grande majorité des internautes, le recours aux services du Web a été bénéfique et les a aidés à faire face à la Covid-19, ils en concluent que les réseaux sociaux peuvent jouer un rôle de premier plan dans une situation de crise sanitaire aussi grave. Et une étude scientifique va leur donner raison.

Le temps des influenceurs scientifiques

Si la désinformation est certes à bannir, et même à punir, une analyse détaillée des faits qu’on peut trouver rapportés sur le Net représente incontestablement une source de connaissances scientifiques. Ainsi, il se trouve que  les premiers indices de l’épidémie étaient visibles sur les réseaux sociaux dès les premiers jours de 2020. D’après une étude menée par les chercheurs de l’IMT de Lucques en Toscane, et publiée dans « Scientific reports », Twitter aurait pu vraisemblablement  éviter la flambée épidémique du printemps 2020 ; les tweets mentionnant « pneumonie » ou « toux sèche » avaient plus que doublé en France en janvier 2020 par rapport à janvier 2019, et le mot « pneumonie » avait alors été utilisé plus de deux fois plus souvent, signe que le coronavirus commençait à circuler de façon importante.

Il semblerait ainsi que, dès janvier 2020, les éléments caractéristiques d’une pandémie étaient lisibles sur les réseaux sociaux.  En effet, la majorité des utilisateurs qui discutaient de cas de pneumonie, et décrivaient des symptômes nouveaux, venaient d’une grande partie de l’Europe, la Lombardie, Madrid, l’Ile-de-France et l’Angleterre, les régions qui ont finalement signalé des cas précoces de contagion au Covid-19. Or la déclaration officielle de pandémie n’a été faite par l’OMS que le 11 mars 2020 ; une prise en compte plus fine de ce qui s’échangeait alors sur les réseaux sociaux aurait permis de gagner plus de deux mois sur la propagation du virus, et alors, qui sait ?

Les réseaux sociaux sont aux années 2000 ce que le Jardin des Hespérides est à la mythologie :  vous pouvez vous y régaler des agrumes juteux et sucrés qu’on y trouve, mais vous courez aussi le risque de vous y faire brûler vif par le souffle du Dragon ! A vous de regarder où vous posez le pointeur…

Dr Catherine Muller
Membre du comité scientifique de SOS Addictions
Docteur en psychologie
Member of the World Council of Psychotherapy
Member of the American Psychological Association

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