La chronique économique hebdomadaire de Bernard CHAUSSEGROS

C’est l’heure des bilans, c’est l’heure des constats inquiétants, c’est l’heure des peurs ancestrales. C’est toujours un peu comme ça dans les périodes pré-électorales, surtout quand on vit depuis deux ans avec la crainte d’un virus en perpétuelle mutation dans le cadre d’une pandémie à épisodes récurrents. Dans un contexte où les parangons de l’anti-vaccination se drapent dans le principe de leur liberté personnelle, les Français sont inquiets !

Les Français sont également inquiets car ils constatent que l’inflation, vieux souvenir du siècle précédent, est revenue et que le prix de l’essence s’élève à des hauteurs que les Gilets Jaunes, fin 2018, n’avaient même pas envisagé dans leurs manifestations de colère. Mais ce n’est pas tout, les prix du blé et de la plupart des denrées de première nécessité ont pris au moins 10 % d’augmentation et jusqu’à 30 % pour le café. Le « petit noir » et la tartine beurrée au coin du zinc le matin vont devenir un luxe !

Certains ménages hésitent désormais à utiliser leur voiture et n’ont, pour certains, plus les moyens de faire un « plein » complet. D’autres, même parmi les classes moyennes, ne peuvent plus nourrir correctement leur famille et voient avec inquiétude monter leurs dépenses d’électricité et de chauffage. La France, ou du moins ceux qui font autorité en matière d’économie, affiche fièrement un taux de croissance de 7 %, mais les Français, eux, s’interrogent sur l’avenir qu’ils pourront offrir ou léguer à leurs enfants.

Les informations qui sont relayées par les médias font en effet état des catastrophes climatiques qui frappent toutes les parties du monde. Elles relatent aussi que de nombreux migrants tentent de gagner l’Europe sur des canots pneumatiques précaires qui s’avèrent être des pièges mortels. Et on comprend que ces drames et ces catastrophes s’expliquent, selon les cas, par des conflits armés, des pénuries alimentaires, la faillite des économies, ou des désastres environnementaux. On s’interroge sur la folie de ce monde préoccupé de croissance et de consommation mais aussi sur sa capacité à nous accueillir et à nous nourrir tous.

C’est au début du 19ème siècle que l’économiste britannique Thomas Malthus a théorisé sur l’accroissement potentiellement inquiétant de la population mondiale. Ses idées ont été reprises par le polémiste anarchiste français Pierre-Joseph Proudhon qui, en 1849, a été le premier à faire usage du terme « Malthusianisme ». C’est ce même penseur et homme politique français qui, sans condamner ou rejeter la démocratie et le suffrage universel, a dénoncé leur manipulation au profit des intérêts capitaliste et étatique.

On se réfère beaucoup de nos jours à cette théorie malthusienne, en faisant le constat de l’augmentation de la population de la planète depuis la seconde guerre mondiale. On en parle souvent beaucoup sans la connaître réellement. À l’origine, il s’agissait d’une doctrine hostile à l’accroissement de la population d’un territoire, doctrine qui consistait à prôner la réduction de la natalité de façon étatique. Malthus avait donc été le premier à alerter sur les effets dévastateurs du développement incontrôlé et exponentiel de la population. Mais il pensait malgré tout que les sociétés humaines étaient capables, malgré tout, de gérer leur population en fonction des ressources dont elles disposaient, en comptant sur des freins positifs (subis de la part de la nature) ou sur des freins préventifs (voulus par le groupe) pour la maîtriser.

Aujourd’hui, nous sommes une nouvelle fois alertés par la tendance réellement exponentielle de l’augmentation de la population mondiale (pour rappel, nous étions 2 milliards en 1900 contre quasiment 8 milliards à peine 120 ans plus tard) , notamment en faisant le constat des vagues de migrations de plus en plus fréquentes, et confrontés à cette question : sera-t-il toujours possible de nourrir la population mondiale avec les ressources de la planète ? Ne dit-on pas que le « jour du dépassement » écologique mondial, tombe chaque année plus tôt (le 29 juillet en 2021), ce jour à partir duquel l’humanité constate qu’elle a consommé au cours de l’année plus de ressources naturelles que la Terre n’est en capacité de produire, et que ses activités ont émis plus de gaz à effet de serre que la Terre peut en absorber.

Il y a donc deux tendances opposées, ceux qui pensent que l’on va droit vers un cataclysme, ceux qui pensent que tout cela n’est que fiction et que l’humanité trouvera son équilibre, si j’ose dire, « naturellement ».

Il y a également deux thématiques sur lesquelles se pencher pour tenter de trouver des réponses à la question : Comment nourrir la planète demain ? La première consiste à s’intéresser aux recherches sur de nouveaux aliments, la seconde à envisager que nous pourrions faire bien des progrès dans notre façon de « manger » !

Quels aliments dans les assiettes en 2050 ?

Selon la FAO, la modification des comportements alimentaires est une étape nécessaire pour faire face aux besoins futurs en matières premières agricoles. Les nutritionnistes déplorent que la consommation de viande soit en progression constante dans les pays développés, en Chine et en Amérique du Sud. Outre les impacts négatifs sur la santé humaine, l’abandon de l’alimentation traditionnelle, basée sur les céréales plus ou moins transformées, au profit de régimes de plus en plus carnés a pour conséquence d’accroître les besoins en matières premières agricoles nécessaires à l’alimentation des bêtes.

Nous évoquerons, dans un second temps, les nécessaires évolutions des habitudes alimentaires. En l’état actuel des réflexions sur les famines et l’insuffisance des ressources utiles pour nourrir la population mondiale, il va falloir « inventer » de nouveaux aliments qui n’auraient donc aucun précédent dans l’histoire de la consommation alimentaire humaine, quels que soient les siècles ou les continents. Il s’agit d’aliments dont le procédé d’obtention est scientifiquement mis en œuvre aujourd’hui.

Lorsque l’on parle de créer de nouveaux aliments, on pense immédiatement à ces reportages montrant des chercheurs élaborant la « protéine du futur » en broyant certaines parties du corps des insectes pour en produire une farine devant être ensuite transformée. En effet, cette matière produite avec des insectes comestibles comme les sauterelles, les vers de farine, les fourmis ou les grillons, aurait une teneur en protéines supérieure à celle obtenue avec du bœuf. Il paraît même, à quantité égale, que ces farines contiennent deux fois plus de fer que les épinards chers à Popeye, et sont riches en Oméga 3 et 6 et en vitamines de toutes sortes que l’on achète en gélules dans les parapharmacies. Et enfin, on nous affirme que, d’un point de vue strictement économique, l’élevage d’insectes est plus écologique et plus durable que l’élevage bovin, notamment parce qu’il est moins gourmand en eau.

Plus de deux milliards de personnes en consommeraient aujourd’hui à travers le monde et on dit qu’en France, la tendance se développe petit à petit. Pour de nombreux spécialistes, les insectes comestibles seraient l’une des solutions pour lutter contre la faim dans le monde lorsqu’en 2050, la population mondiale atteindra, peut-être, 10 milliards.

On sait toutefois, par plusieurs études, que la consommation d’insectes n’est pas exempte de risques sanitaires, intolérances, allergies, etc. Qui plus est, pour le moment, l’idée a du mal à se faire une place dans les mentalités des consommateurs, même quand ils sont réputés comestibles. La réglementation européenne de 2018 sur les aliments nouveaux contraint d’ailleurs la commercialisation de tout produit à base d’insectes à une autorisation préalable de la Commission européenne.

Ils existent d’ailleurs, dans le monde végétal, d’autres « nouveaux aliments » dont l’usage provoque moins de répulsions. On citera les graines de Chia, que l’on trouve déjà dans bien des desserts, le jus de Moni, la pulpe de Baobab, qui ont de multiples vertus. Pour être exhaustif, on peut également ajouter à cette courte liste, le Konjac, le Fonio, le Chaga, et toutes une série d’algues dont certaines font depuis longtemps partie de l’art culinaire japonais et sont très utilisées en Bretagne, notamment dans les régions proches des côtes, au même titre que les extraits de krill, qui est, lui, de provenance animale.

Des questions

On parle beaucoup de la famine annoncée pour 2050, si l’augmentation de la population poursuit sa croissance exponentielle. Mais il y a déjà des famines dramatiques aujourd’hui dans de nombreuses parties du monde. On pense bien-sûr à plusieurs pays africains, notamment au Sahel ou à l’île de Madagascar. Mais des pays bien plus proches du nôtre (à tous points de vue) sont à l’heure actuelle dans une situation de famine annoncée. C’est malheureusement le cas du Liban qui est actuellement menacé par une pénurie d’envergure de produits de première nécessité.

Il suffit de faire « ses courses » pour s’en rendre compte, il suffit de voir les quantités invraisemblables d’invendus que les hyper-marchés jettent encore aux ordures au mépris des lois prises contre cette pratique, il suffit de voir ce que les associations d’aide aux indigents tentent et parfois réussissent à récupérer, il suffirait, si on en avait l’envie, de voir ce que contiennent nos bennes à ordures, il suffirait en fait d’un peu de curiosité pour s’apercevoir que ce que nous gâchons comme aliments dans nos démocraties évoluées, écologiquement irresponsables et désespérément égoïstes représentent en moyenne 30 % de nos achats..

Et pourtant ce n’est pas faute de savoir que la faim continue de progresser dans le monde. On parle d’un milliard de personnes qui souffriraient de la faim dans le monde, phénomène qui devrait malheureusement s’aggraver avec l’évolution de la population mondiale qui devrait passer d’un peu plus de 6 milliards d’individus aujourd’hui à un peu plus de 9 milliards en 2050, soit une augmentation d’un tiers.

Les spécialistes s’interrogent sur la création et l’industrialisation de nouveaux types d’aliments et sur l’apport de divers compléments alimentaires mais ils devraient avant tout penser à réformer la gestion et la maîtrise de la surconsommation et de la surproduction, mais également, faire évoluer les habitudes de consommation et de conservation des aliments.

On évoque également, très régulièrement, le fait que planète ne pourra pas, à termes, fournir de l’eau à tous ses enfants. On finira par mourir de soif. Et les récentes images des populations victimes de la sécheresse dans certaines contrées du monde, et je reprends l’exemple de Madagascar, doivent obliger les dirigeants du monde, d’abord à se remettre en question, et ensuite à réagir, compte tenu de la parfaite connaissance qu’ils ont des effets dramatiques des changements climatiques. En effet, parallèlement, on voit, sur tous les continents, des pays qui sont régulièrement ravagés par des tornades ou dévastés par des inondations torrentielles. On apprend aussi que la fonte des calottes glaciaires aura pour conséquence une élévation du niveau des mers et des océans.

Et on doit donc se demander pourquoi, sur cette planète, certains seraient condamnés à mourir de soif et d’autres à être noyés ! Les questions qui se posent sont multiples. Après l’invention de nouveaux aliments, On doit s’interroger sur l’évolution les comportements face à la nourriture.

De nouveaux comportements

Les recherches réalisées par les sociétés innovantes en termes de nutrition, les « foodtechs », préconisent d’abandonner les nourritures traditionnelles au profit de compléments alimentaires équilibrés en nutriments et protéines. Des substituts de repas, comme en consomment les sportifs, bourrés de vitamines et concentrées en nutriments.

Ces compléments semblent intéresser une partie de la population, notamment citadine, qui affirme consommer ces produits pour renforcer leur système immunitaire, augmenter leur vitalité, améliorer leur sommeil et réguler leur stress… en gagnant du temps !

Une autre façon de voir les choses serait de changer subtilement les habitudes alimentaires des pays développés. En effet, selon des études récentes, les besoins normaux d’un être humain sont de 3.000 calories par jour avec une proportion idéale de 500 calories d’origine animale. Or, la consommation moyenne actuelle des habitants de ces pays est de 4.000 calories dont 1.000 d’origine animale.

Les statistiques médicales (sans parler des publicités récurrentes pour des « régimes » alimentaires miraculeux), démontrent que de nombreux individus sont en surpoids, essentiellement parce que leur régime alimentaire est déséquilibré et que les quantités consommées sont excessives. À l’évidence, une part importante de la population des pays développés mange trop et mal. Les raisons en sont certainement pour partie liées au stress et à la philosophie ambiante des pays riches, (plus vite, plus grand, plus luxueux), mais aussi à des traditions culinaires héritées de leur histoire.

Face à ces habitudes comprises comme des éléments concrets de bonheur, il est bien évidemment complexe de « vendre » l’idée de la restriction volontaire en matière alimentaire, simplement en argumentant sur l’idée de vivre plus sainement.

En revanche, dans le cadre de la prise de conscience qui se dessine progressivement sur la protection de la planète, de son climat et de ses ressources, il pourrait être intelligent que les pays développés prennent conscience de la nécessité d’une plus juste répartition des ressources alimentaires

Selon des experts nutritionnistes, un tel « effort » collectif, rompre avec ses habitudes de consommation, combiné à une réduction des gaspillages évoqués en introduction, permettrait aux ressources de la planète de nourrir tous ses habitants en 2050, sans mettre en péril son équilibre environnemental global.

Il est également possible d’agir sur les rendements des exploitations agricoles, sur la quantité de surfaces cultivées et enfin sur la qualité de la production.

Selon une étude scientifique, adopter progressivement 100 % des processus de production à ceux de l’agriculture biologique permettrait de nourrir la planète entière d’ici à 2050. Mais il ressort d’une récente étude sur la question que cela nécessite la réalisation de deux conditions : réduire le gaspillage alimentaire et limiter la consommation de produits d’origine animale.

Il convient en effet de mettre dès maintenant en œuvre des solutions pour promouvoir un système alimentaire durable, sans usage des produits chimiques qui sont dangereux pour la santé et l’environnement. Mais une telle transformation impose que nous remettions en cause nos habitudes alimentaires et pas seulement sur les modes de production ou sur les rendements.

Bernard Chaussegros

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