Jean-Luc Maurange et Bernard Serin, dirigeants de John Cockerill

CMI et Cockerill accélèrent leur mutation. Le groupe industriel originaire de Metz veut doubler son chiffre d’affaires et vise les 2 milliards d’euros pour 2025 en se tournant de plus en plus vers l’ingénierie industrielle liée à l’hydrogène.

Le Groupe John Cockerill, ce sont plus de 200 ans d’une belle aventure entrepreneuriale, reprise et poursuivie depuis 2002 par Bernard Serin. Quel est le secret de sa longévité et de ses performances ?

Jean-Luc Maurange : En fait, le groupe s’est toujours calé sur les défis technologiques de l’époque. Ça l’a amené parfois à faire des virages stratégiques assez forts, car il n’est pas resté sur des lignes de produits et des secteurs figés. Ça a commencé dès le début du groupe avec la révolution industrielle, avec une activité des mines et de la forge qui est allée vers la vapeur et les premières locomotives. Ensuite, un développement dans les chaudières, puis dans la fabrication de gros moteurs diesel pour les bateaux et paquebots.

Un peu plus récemment, le défi était de construire les centrales nucléaires en Belgique sous licence Westinghouse, ensuite les implantations sidérurgiques en Europe et dans le monde, notamment en Chine. En 2010, on a bien vu que ce mouvement d’équipements pour la sidérurgie arrivait à son pic et que notre vocation était d’aller déjà vers des énergies plus propres, une performance énergétique des équipements moins générateurs de CO2, des mobilités plus durables, le traitement de l’eau et des fumées, autant d’activités qui ont du sens. Le groupe a su répondre à tous ces défis-là.

Pourquoi avoir rejoint le groupe John Cockerill fin 2013 ?

J-L. M. : Après 30 ans dans le monde de la sidérurgie et toute la lourdeur de ces groupes, j’ai rejoint John Cockerill, pour rejoindre un homme en fait, Bernard Serin. J’avais envie de travailler dans un groupe familial privé avec plus de dimension humaine, moins de temps dans une gouvernance compliquée, pour aller à l’essentiel. J’ai trouvé tout cela chez John Cockerill que Bernard Serin a transformé depuis 2002, en lui donnant l’argent et les talents nécessaires pour que le groupe grandisse, l’amenant à une belle croissance. Je l’ai rejoint en 2013 pour m’occuper au début du département Energies puis du département Défense.

Dans ce groupe, tout ce qui est du domaine de la croissance, on doit le financer par nous-mêmes. Et c’est le profit sur certains contrats Défense qui nous a permis de financer le virage stratégique que l’on a pris sur l’environnement, le traitement de l’eau, l’hydrogène. C’est cette solidarité entre nos diverses activités qui nous permet d’investir en permanence sur de l’innovation. C’est dans les années 2015-2018 qu’on a pris des options très fortes sur l’hydrogène, le stockage d’énergies, les mobilités, mais aussi qu’on a commencé à mobiliser notre R&D bien entendu sur la réduction des émissions de CO2, mais aussi et surtout sur la capture, le stockage et la transformation de ce CO2.

Comment définissez-vous votre cœur de métier aujourd’hui ?

J-L. M. : Notre vrai métier, c’est de répondre à des défis à travers des technologies qu’on maîtrise. Les produits changent, mais derrière, il y a toujours une technologie. Et moi je suis assez fan de ce que défend Bertrand Piccard dans sa fondation Solar Impulse quand il dit qu’on peut probablement avoir un monde beaucoup plus vertueux, beaucoup moins gourmand, beaucoup moins consommateur d’énergie et de CO2, sans forcément passer par de la décroissance, car il y a aujourd’hui toutes les technologies disponibles sur lesquelles on peut s’appuyer.

Et n’oublions pas, vu que nous sommes une entreprise fortement exportatrice, que la décroissance ça reste un luxe de pays riche. Tout l’enjeu du groupe, c’est à la fois de participer à un monde développé plus vertueux mais également d’accompagner la croissance démographique de pays et de zones en développement, notamment en Afrique, où les besoins de ressources sont là.

Quelles sont vos axes pour contribuer à un monde plus durable ?

J-L. M. : Premièrement, cela passe par faciliter l’accès à l’énergie renouvelable, donc trouver des solutions techniques robustes et accessibles qui permettent de produire cette énergie en abondance et à des coûts raisonnables pour les pays les plus développés mais surtout pour les pays en voie de développement.

Deuxièmement, c’est de préserver les ressources naturelles avec comme défi majeur l’eau, ressource de plus en plus rare, qui n’est pas traitée correctement dans le monde.

Troisièmement, c’est de produire de manière durable, notamment dans le secteur de la sidérurgie, sachant que pour produire une tonne d’acier, on génère 1,6 tonne de CO2, ce qui explique la révolution qui est en marche, dictée à la fois par une responsabilité sociétale et environnementale mais aussi par des impératifs économiques.

Quatrièmement, c’est de contribuer à une mobilité plus verte, c’est-à-dire une mobilité hydrogène sur les tramways et les métros, principalement à l’export, mais aussi sur les péniches notamment en Belgique. Et puis, cinquièmement, c’est de combattre l’insécurité avec nos activités dans le secteur de la Défense.

Pourquoi ce virage stratégique vers les énergies décarbonées dès 2017 ?

J-L. M. : Dans le groupe, l’électrolyse, c’est un processus que l’on maîtrise depuis longtemps, utilisé dans la sidérurgie, notamment pour l’automobile. Puis, on s’est dit pourquoi ne pas produire de l’hydrogène par électrolyse ? A l’époque, on visait la mobilité. On a fait un premier projet pour l’aéroport de Liège. Et puis, en cherchant des composants en Chine où l’on est présent, on a découvert une entreprise privée qui produit des électrolyseurs en grande taille, mais qui n’avait pas l’argent pour construire son usine et faire face à sa croissance. Donc on y va, on met de l’argent et on devient majoritaire dans cette boîte.

Nous voilà alors présents dans une technologie mondiale qui permet de capter des opportunités. Bernard Serin a coutume de dire que dans l’aventure entrepreneuriale, il faut du pif et du bol. On a eu du pif et on a eu du bol ! Résultat, nous avons 33% de parts de marché sur l’hydrogène avec la vente de nos électrolyseurs et nous investissons actuellement 100 millions d’euros sur la technologie hydrogène.

Quelle est la puissance de votre groupe en France et son positionnement ?

J-L. M. : La France est le pays où on a les effectifs les plus nombreux. Sur 5 480 salariés dans 24 pays, en Belgique ils représentent environ 1 600 personnes et en France, ils sont déjà plus de 1800. Historiquement, nous avons plutôt en France une activité de maintenance industrielle, liée à la sidérurgie, ce qui explique nos implantations, notamment dans le Nord. Et puis par la suite, on s’est implanté en région parisienne là où l’on a nos sociétés de traitement de l’eau, du côté de Corbeil pour le ferroviaire et on a notre activité Défense très présente en France, dans l’Est.

Sur l’hydrogène et le renouvelable, notre premier investissement se fait en France, en Alsace. Nous avons choisi le site d’Aspach-Michelbach pour implanter notre gigafactory chargée de fabriquer, au cœur de l’Europe, les composants-clés des électrolyseurs destinés à produire de l’hydrogène décarboné. Le marché français dans ce domaine-là nous paraît très intéressant. Nous sommes aussi actuellement parmi les candidats repreneurs à la partie incinération de la Cnim Environnement & Énergie EPC. Nous souhaitons donc être un acteur important du marché français.

Quelles sont vos perspectives en 2022 ?

J-L. M. : Les perspectives sont réjouissantes puisqu’on a pris à peu près 800 millions d’euros de chiffre d’affaires sur les sept derniers mois. Ça vient nous rassurer sur la pertinence de notre orientation stratégique, car toute la transition écologique et environnementale est au cœur des plans de relance qui sont encore plus exigeants sur le Green en général et la réduction des émissions de CO2 en particulier.

J’ai une image qui me reste de Nicolas Hulot en 2019, alors ministre de l’Ecologie, qui à la sortie d’un Conseil des ministres annonçait ce qui était pour lui à l’époque une grande victoire, un plan hydrogène pour la France à 110 millions d’euros. Deux ans et demi plus tard, on annonce des plans à 9 milliards ! La donne a complètement changé. Et nous qui avons déjà de l’avance et des produits matures sur ces secteurs, notamment dans l’hydrogène, ça nous conforte dans nos choix pour l’avenir.

La guerre en Ukraine vous impacte-t-elle ?

J-L. M. : Elle ne nous touche pas directement. Nous sommes cependant impactés comme l’ensemble des acteurs économiques à travers le hausse du coût de certaines matières et par la baisse du PIB. Pour l’avenir, sur le plan industriel, je vois cependant deux conséquences. D’une part, sur le plan énergétique, ça va accélérer et remettre au cœur du débat l’indépendance énergétique des pays et des régions. Ce conflit nous rappelle combien l’énergie est centrale en géopolitique. On peut aussi espérer que ça va accélérer la mise en œuvre concrète du pacte Green Deal de l’Union européenne. La France est claire sur le sujet en disant que la meilleure énergie si on veut la décarboner en quantité importante, c’est le nucléaire.

D’autre part, la deuxième conséquence possible sera sur notre activité Défense. Encore il y a peu, il était devenu très difficile de financer l’activité de Défense. Même si c’est malheureux, on se rend bien compte qu’on peut tout faire pour construire un monde plus vert et respectueux de l’environnement, mais que ça ne veut pas dire qu’il soit plus sûr. Les Européens font le constat qu’ils ont des moyens de Défense très limités par rapport à la Russie et à la Chine, alors que les Etats-Unis n’ont jamais cessé d’investir. Espérons que nous irons véritablement vers une Europe de la Défense, même si je vois à regret que l’Allemagne achète des F35 aux Etats-Unis.

Quelles sont vos ambitions pour 2025 ?

J-L. M. : Sur l’ensemble de nos activités stratégiques, nous ambitionnons un chiffre d’affaires de plus de 2 milliards d’euros en 2025. Notre objectif, c’est vraiment de contribuer à un monde meilleur. Cela passera par les énergies renouvelables mais aussi par un défi majeur pour l’avenir, celui du traitement de l’eau. La concrétisation de nos ambitions passera certainement aussi par la structure du groupe qui, tout en gardant une part familiale prépondérante, devra peut-être devoir changer de modèle, en accueillant des investisseurs et pourquoi pas en envisageant une introduction en bourse.

Propos de recueillis par Valérie Loctin

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