L’organisme en charge de distribuer les adresses IP sur le continent africain est au cœur de plusieurs scandales de corruption. L’opacité régnant en son sein et sa gestion douteuse par ses équipes dirigeantes actuelle et passée posent une menace sur le développement numérique d’une Afrique qui ne peut se payer le luxe de rater son virage numérique.

Avec seulement un quart (25 %) de ses habitants disposant d’un accès Internet, l’Afrique subsaharienne est encore loin, très loin, des taux de couverture aujourd’hui atteinte en Europe (82,4 %) ou en Amérique du Nord (87,6 %). Sur le continent, l’accès à Internet demeure très disparate en fonction des pays, avec un taux de 57 % d’internautes en Afrique du Sud, contre 6,7 % seulement au Tchad.

De même et sans surprise, les taux de couverture sont bien plus élevés au sein des zones urbaines, alors que près de la moitié (45 %) des Africains vivent encore à plus de 10 kilomètres de la première infrastructure réseau à fibre optique. Après les connexions par satellite et les premiers câbles sous-marins, des projets de drones et de ballons promettent de faire entrer le continent, de plain-pied, dans la modernité numérique.

Le trésor de l’AFRINIC

L’affaire AFRINIC tombe, dans ce contexte, au plus mal. L’AFRINIC, c’est l’organisation non gouvernementale de gouvernance de l’Internet africain, ou Registre Internet régional (RIR) pour le continent — l’équivalent du RIPE NCC en Europe ou de l’ARIN en Amérique du Nord. Comme les cinq autres RIR continentaux, AFRINIC est en charge de la gestion des numéros uniques de protocole Internet (IP) qui servent d’adresses réseau. Dernier RIR créé, l’AFRINIC détient une petite partie (environ 2 %) de l’espace d’adressage IPv4, cet ancien protocole Internet remplacé, depuis la fin des années 1990, par l’IPv6 — mais qui n’a pas disparu pour autant, les numéros IPv4 restants faisant désormais l’objet d’un véritable marché sur lequel ils s’échangent, aujourd’hui, à environ 30 dollars l’adresse individuelle, contre 8 dollars/adresse en 2017.

Jusqu’en 2017 justement, l’AFRINIC était le seul RIR régional au monde à disposer dans son « catalogue » d’une quantité importante de numéros IPv4 inoccupés, numéros que l’organisation distribuait à ses membres à un prix modique, très inférieur au cours de ceux-ci sur le marché mondial. En d’autres termes, le RIR africain était assis sur un véritable pactole, a priori uniquement réservé à des clients issus des 55 pays du continent — et de l’océan indien —, une position qui s’apparente à un monopole de fait. Et c’est l’écart entre la valeur croissante des adresses IPv4 et leur sous-utilisation par l’AFRINIC qui a plongé l’organisme dans de sérieux problèmes entachant sa réputation.

En 2019, une enquête indépendante a démontré que l’ancien cadre dirigeant d’AFRINIC, Ernest Byaruhanga, aurait vendu plus de 4 millions d’adresses IP sur le marché noir, via des sociétés-écrans ou des entreprises qui n’existaient plus. Valeur estimée du préjudice : 50 millions de dollars. Byaruhanga a depuis été licencié et l’affaire a été portée devant la justice mauricienne. Son successeur, Eddy Kayihura, a décidé de mener un audit interne, au terme duquel AFRINIC s’est, au lieu de faire le ménage dans ses rangs, retourné contre l’un de ses clients, la société Cloud Innovation, immatriculée aux Seychelles. Eddy Kayihuran accuse Cloud Innovation d’avoir pris une part active aux dérives de l’ex-équipe dirigeante.

La dangereuse dérive intrusive d’Afrinic

Des accusations que l’intéressé dément, affirmant que les demandes d’AFRINIC étaient excessives et arbitraires : l’organisme distributeur d’adresses IP exigeait d’approuver chaque nouveau client et que les détenteurs d’adresses justifient de leur attribution à chaque changement d’utilisation. En d’autres termes, demander l’approbation du RIR à chaque fois que la configuration de l’adresse d’un fournisseur d’accès à Internet (FAI) change reviendrait à conférer à ce même RIR une forme d’autorité suprême et intrusive sur Internet. Confiant dans ses arguments, Cloud Innovation a porté l’affaire devant le tribunal de l’île Maurice et a obtenu, le 7 avril dernier, une injonction provisoire empêchant la résiliation unilatérale de ses services par l’AFRINIC.

Le 13 juillet, la Cour suprême de Maurice a, de nouveau, rendu un jugement favorable à l’entreprise en interdisant la récupération de ses adresses IP par le RIR africain. Estimant son préjudice à près de 2 milliards de dollars, Cloud Innovation a également obtenu auprès de la justice mauricienne le gel des avoirs détenus par l’AFRINIC dans plusieurs banques. Plusieurs affaires restent en suspens, témoignant du degré de corruption et du sentiment de toute-puissance à l’œuvre au sein de l’organisme. Autant de scandales et de dérives qui ne laissent pas d’inquiéter, à l’heure ou l’Afrique a plus que jamais besoin de stabilité, de transparence et de gouvernance démocratique si elle veut confirmer son indispensable virage numérique.

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