La chronique économique hebdomadaire de Bernard CHAUSSEGROS

L’économie capitaliste des démocraties occidentales est fondée sur la liberté d’entreprendre. Mais avec quel objectif pour l’entrepreneur ? Inventer un produit, le vendre ou fournir un service, développer des innovations, ou faire du profit ? Entreprendre implique d’investir, et l’impact des coûts sur la production nécessite qu’en contrepartie l’activité procure des bénéfices. La question se pose donc du montant de ces bénéfices et de leurs destinations.

Entreprendre sans rechercher la rentabilité est pure folie. Mais entreprendre n’est pas une activité anodine, car elle suppose que l’entrepreneur ait conscience de sa responsabilité et de celle de tous ceux qui collaborent à l’activité, responsabilité qui concerne avant tout le rapport à l’argent. C’est ainsi que le profit ne doit pas devenir sa seule et unique priorité.

Le but réel d’une entreprise est de produire et de vendre des biens ou des services. Le profit ne doit être qu’un critère objectif de contrôle de la performance managériale et il trouve son utilité dans sa destination, laquelle, en dehors des investissements permettant d’assurer la croissance interne ou externe et l’innovation, se limite à la rémunération des actionnaires, en omettant l’intéressement de ceux qui contribuent grandement à cette richesse : les salariés.

Quand la financiarisation paroxysmique du capitalisme impose sa règle du profit-roi, il est bon d’avoir des rêves humanistes et de vouloir faire vivre des utopies. Ce sont ces dernières qui, au milieu des soubresauts de l’histoire des civilisations, ont fait heureusement avancer la conscience humaine. Ce sens de la responsabilité et de l’équité devrait nous guider plus qu’ils ne le font, c’est un enjeu essentiel pour que « le capitalisme cesse de marcher sur la tête », selon le mot du président de la République.

Si le capitalisme, comme la démocratie, est, pour paraphraser Churchill, « le pire des régimes à l’exception de tous les autres », ce n’est donc pas le système qu’il faut moraliser, mais les hommes qui en sont les acteurs. Cette réelle et grande ambition exigera des efforts et prendra du temps. Agir sur les comportements commence par l’éducation des plus jeunes, dans les familles, à l’école et dans l’entreprise, et qui peut ainsi se prolonger dans l’exemplarité.

Le capitalisme « équitable » ?

Faire « travailler l’argent » (qui n’est que l’intermédiation entre l’échange de biens et de services) et non l’humain est une vision égoïste, à courte vue, car en économie, c’est la consommation qui tire la croissance vers le haut. Il serait donc opportun de définir un juste équilibre entre l’intérêt des porteurs de capital, l’avenir de l’entreprise, la juste rémunération des salariés et même leur participation à la création de valeur.

Il faut donner vie à cette utopie, car, comme on le constate depuis au moins trois siècles, c’est la maximisation des profits qui prime sur le « bonheur » individuel. La démocratie, qui est le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple, fonctionne via un système électif qui désigne les représentants de la « masse silencieuse », chargés de porter sa voix à l’Assemblée nationale. Mais cette utopie humaniste reste une chimère, et les élus ne font que voter les choix tranchés par les groupes politiques auxquels ils sont affiliés, ou ceux des lobbies auxquels ils ont fait serment d’allégeance.

La logique du profit, la volonté de privilégier la possession de richesses à l’épanouissement humain a contribué à renforcer considérablement les inégalités, au sein de notre nation, comme à l’échelle du monde.

À titre d’exemple, on peut citer les dégâts causés par les exploitations minières à travers le monde, le traitement des déchets et des rebuts par les pays pauvres, et la localisation géographique des industries les plus polluantes. Et les États peuvent se réunir régulièrement depuis le protocole de Kyôto de 1997 au hasard des « COP », les objectifs définis par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), restent pratiquement sans lendemains.

« On mange une fois et pas deux » ! Pourquoi vouloir accumuler des richesses individuelles pour 25 générations ? Aujourd’hui, au niveau national, 10 % de la population détient 50 % des richesses ! Dans les années 1930, Henry Ford, grande figure du capitalisme, estimait que l’échelle « admissible » des salaires au sein d’une entreprise devait se situer dans une « fourchette » allant de 1 à 40. Aujourd’hui, par comparaison, les rémunérations des dirigeants, les « retraites chapeaux » ou les « parachutes dorés » peuvent être qualifiés d’abusives, notamment par comparaison avec le revenu moyen des salariés des entreprises.

L’équité, mais bien plus encore, la légalité de ces super profits est remise en cause par la morale qui est de plus en plus présente dans le monde actuel, une morale qui a pris sa place dans le cadre de notre République, de ses principes et des valeurs fondamentales qu’elle porte.

Dans les magasins Bio, voire dans certaines grandes surfaces, on trouve des produits, café, thé, chocolat, etc. étiquetés « commerce équitable ». On sait que le principe d’un tel commerce est de chercher à rééquilibrer les rapports entre producteurs et consommateurs, et de façon plus large, entre pays en voie de développement et pays développés. Le consommateur s’engage à acheter le produit à un prix garantissant au producteur une juste rémunération de son travail, dans un cadre social et environnemental ainsi mieux préservé.

En France aujourd’hui, de nombreux consommateurs privilégient désormais des circuits courts comme les AMAP. Ils se fournissent donc directement chez un producteur local connu d’eux, et cet échange se fait sans intermédiaires, sans transformateurs ; il est de surcroît vertueux car économe en emballages et en coûts de transport. Au sein des AMAP, un groupe de consommateurs et un paysan se mettent d’accord sur les quantités et la nature des produits, mais également sur les méthodes agronomiques à employer, l’application de la charte de l’agriculture paysanne et du cahier des charges de l’agriculture Bio. Les consommateurs recherchent des aliments sains, produits dans le respect de l’Homme, de la biodiversité et du rythme de la Nature.

Dans ces modèles fondés sur la notion de « circuit court », on met en place un commerce équitable et écoresponsable. C’est ainsi que doit se concevoir le capitalisme équitable, dans lequel le producteur (le capitaliste) « partage » sa marge avec le consommateur. En effet, c’est dans un circuit court, que l’on élimine les intermédiations inutiles et non créatrices de valeur. Les circuits courts peuvent aussi s’interpréter « géographiquement » en termes d’écoresponsabilité, dans la mesure où ils permettent de diminuer également l’empreinte « carbone » des produits en évitant d’aller les chercher à l’autre bout du monde.

En s’inspirant de tels exemples, il est possible de réfléchir sur un capitalisme porteur de réels changements. Parlons même de révolution, parlons de « capitalisme équitable », c’est-à-dire de « capitalisme responsable » ! À défaut, on en sent les prémices, des manifestations de citoyens en colère, comme « les convois de la liberté » tous récents, ou un retour des « Gilets jaunes », ne seraient pas à exclure.

 Le capitalisme, dans le cadre d’une démocratie nouvelle doit être responsable. Ce sont des mots, des rêves, des utopies, peut-être ! Mais à défaut d’y parvenir, on peut craindre des instants difficiles dans les démocraties occidentales.

Le capitalisme doit être juste et les entreprises, par symétrie, « garantes » de leurs salariés. Il faut faire naître une autre manière de vivre l’entreprise, de créer de la richesse et de la partager équitablement avec les salariés, les clients, les fournisseurs, les actionnaires et la société civile. L’entreprise doit donc être équitable dans son rapport avec les consommateurs, et soucieuse, parce que justement responsable, de son empreinte environnementale et sociétale.

Le capitalisme doit en effet être « responsable », tout en ayant une vision des profits « modérés » sur le long terme et, en parallèle, les entreprises doivent prendre conscience de leur impact sur les ressources de la planète. Après des siècles de pillage sur d’autres continents, dans des colonies ou des pays occupés, il faut désormais partager équitablement les ressources, et songer à ne plus les gaspiller. L’augmentation exponentielle de la population, déjà évoquée dans un autre article, doit inciter à la prudence et au respect des équilibres écologiques. Les grands mots qui ne sont jamais suivis d’effets doivent faire place à une politique volontariste dans l’espoir de sauver ce qu’il est encore possible de sauver du climat global.

Le respect doit être rendu aux peuples trop longtemps abandonnés et dont on a pillé les ressources, les peuples qui ont besoin de se sortir de situations provoquées par les excès du capitalisme financier et le respect doit être rendu à ceux qui vivent en dessous du seuil de la pauvreté, à ceux qui meurent de faim et de soif !

La valeur « travail »

Le travail demeure, je le crois, une valeur ancrée dans nos gènes, une attitude humaine fondée sur des principes humanistes, et non une « déviance » de la domination de l’homme par l’homme. Le fait de « travailler » construit notre identité, forge notre fierté et notre utilité, il démontre notre liberté d’être dans un monde réel et il nous permet d’accéder à cette citoyenneté qui nous unit au sein de la Nation.

Si le capitalisme, tel que nous le connaissons aujourd’hui, continue sur sa lancée et sur le chemin des profiteurs, alors la démocratie risque de ne plus avoir d’avenir. Ainsi que je l’ai déjà évoqué dans ces colonnes, les électeurs s’éloignent progressivement de l’engagement citoyen, et les mouvements populistes attisent leur colère légitime. Les gouvernements successifs des démocraties européennes sont impuissants à réduire les inégalités et à empêcher les diverses catastrophes écologiques qui sont autant de menaces pour la planète. Les citoyens sont très souvent dupes, manipulés par les GAFAMA qui les utilisent et qui jouent sur leurs peurs.

Ces mots sont forts, ils s’opposent en cela à bien des idées préconçues, et notamment à l’une des caractéristiques actuelles d’un monde en totale mutation, ce monde artificiel où la reconnaissance sociale n’est plus le travail, mais l’avoir et le paraitre, c’est-à-dire l’argent et la superficialité des choses. C’est pour cela qu’il faut, avec conviction, transmettre un message fort à cette jeunesse « digitale », qui semble détachée du monde réel, et dont la vision prospective de la vie est méticuleusement pervertie et habilement manipulée par les « influenceurs » qui « professent » sur le web. Illustration de ce que j’évoquais à l’instant, ce « métier », très prisé désormais, est l’exemple type de ce qui est tout… sauf un « travail » !

Le travail, oui, mais quel travail ? On ne garde pas forcément le même emploi toute sa vie, on lance des projets, on connait de grands succès et de décevants échecs, mais l’essentiel, c’est que le travail que l’on fournit ne soit pas « sans consistance ». Il faut qu’il soit porteur de valeurs, économique mais aussi humaine, et qu’il soit fondé sur les valeurs transmises par nos familles, et par nos enseignants, ces piliers de notre République et de notre civilisation !

En période pré-électorale, comme c’est le cas aujourd’hui, il y a fort à parier que ces sujets, échelle des rémunérations, répartition plus décente des profits, intéressement et implication des salariés, écoresponsabilité sociétale, vont revenir dans le débat. En effet, dans une démocratie moderne, l’entreprise ne doit pas seulement jouer sur l’investissement en capital, elle doit prendre en compte la valeur « travail ». C’est la vision originellement humaniste de l’entreprise qui est actuellement de plus en plus mise à mal par le capitalisme financier, où c’est argent contre travail, ce dernier étant considéré comme une simple variable de coût à réduire, sans considération, ni pour les femmes et les hommes, ni pour leur savoir-faire et leur fierté de la tache effectuée.

L’entreprise, on l’oublie trop souvent, est aussi un lieu de formation et d’accomplissement personnel, et son rôle est absolument fondamental pour l’épanouissement des salariés. L’exemple de l’Allemagne devrait nous inspirer, un ouvrier peut réellement, par son travail et son abnégation, y prétendre à devenir ingénieur d’usine. Au contraire, nous sommes, nous Français, encore trop souvent prisonniers des carcans jacobins de la reconnaissance par les diplômes qui ne sont pas toujours professionnalisant, par l’appartenance à une caste ou au bureau des anciens élèves d’une grande école.

Les investisseurs eux, attendent la rentabilité de leurs placements, et les dirigeants sont recrutés pour augmenter les profits par le « cost-killing », et donc maximiser les dividendes des actionnaires, pas pour améliorer le sort des employés, mieux répartir les richesses ou contribuer un peu plus à la valeur nationale.

Il faut faire baisser le coût du travail qui reste trop élevé en France. En 2021, il est en France de 38,80 € et en Allemagne de 38,60 €, et donc nettement supérieur à la moyenne de la zone euro (33,10 €) mais surtout de certains de nos voisins comme l’Italie (29, 10 €) ou comme l’Espagne (22,70 %). Quatre mesures très simples et complémentaires seraient à même de remédier définitivement au handicap du coût du travail en France.

La première proposition serait de baisser le taux d’impôt sur les sociétés à 15% conditionnée par une utilisation dédiée de la différence avec le taux actuel. Cette différence, d’environ 12 %, serait répartie en trois parts égales. La 1ère faisant l’objet d’une redistribution aux salariés sous forme de primes (de type « Macron ») et ce sans charges sociales, la 2ème étant consacrée à l’investissement productif, en ressources humaines ou en matériel, la 3ème étant reversée sous forme de dividendes aux actionnaires, ou plutôt en gains de compétitivité pour prendre des parts de marché.

La deuxième proposition consisterait, pour les PME et TPE, en une exemption totale de charges sociales ciblée sur les deux populations les plus touchées par le chômage : les moins de 25 ans et les plus de 50 ans, catégories qui sont celles pour lesquelles la mesure aurait le plus d’effet.

La troisième proposition est la constitution d’un fonds souverain qui appartiendrait à « tous les français ». Il serait abondé par un appel public à l’épargne des particuliers français qui deviendraient ainsi actionnaires des entreprises françaises. Cette épargne ne serait pas soumise aux fluctuations du marché, et elle donnerait droit à une rémunération garantie et à une part variable en fonction des résultats. Cela constituerait non seulement un appel exemplaire à la solidarité nationale, mais aussi, et surtout, une façon pour les Français de supplanter collectivement la domination des grands fonds d’investissements étrangers. Cette mesure de réconciliation nationale, dans la bataille pour l’emploi et pour l’économie durable, offrirait enfin une chance d’atténuer l’opposition qui existe entre les citoyens qui travaillent et le grand capital.

La quatrième proposition serait de remplacer la « flat tax », cet impôt à taux unique, et donc d’exonérer nos riches compatriotes de tout prélèvement sur les profits réalisés, par une obligation qui leur serait faite d’avoir à réinvestir ces sommes dans des sociétés françaises !

Ces mesures qui pourraient avoir un impact négatif pour les finances publiques, engendreront en fait de nombreux gains directs ou indirects. Un coût du travail moindre incitera les entreprises à augmenter leur compétitivité, à gagner de nouveaux marchés, notamment à l’étranger, et donc de dégager de la valeur qui se retrouvera, via différents canaux, dans les recettes fiscales, directes et indirectes, grâce à la préservation ou le développement de l’emploi et de la consommation. Par symétrie, cela induirait une croissance du pouvoir d’achat, argument cher à nos candidats-présidents, qu’ils soient d’ailleurs de droite et de gauche. On peut même envisager d’autres conséquences indirectes bénéfiques comme la préservation du lien entre les générations, ou un allégement considérable des charges pour les caisses d’assurance chômage.

Ces quatre propositions ne seront efficaces que dans leur conjugaison. Il est en effet nécessaire, simultanément, de stimuler l’investissement, de conserver les marges et de développer le capital humain. Seule la combinaison de ces trois étincelles sera capable de redonner aux entreprises françaises la dynamique compétitive qui leur manque aujourd’hui à l’étranger. Sans l’investissement, les technologies sont obsolètes et les coûts fixes sont trop élevés. Sans les marges, les prix ne peuvent pas être adaptés aux exigences des marchés. Sans le capital humain, le savoir-faire et la créativité font défaut.

On pourra alors parler de l’avènement réel d’un capitalisme équitable. La liberté d’entreprendre, indispensable à la croissance et à l’innovation, se conjuguera avec la volonté de réduire les inégalités et d’améliorer la vie des plus démunis et des plus vulnérables.

Des questions de morale politique

C’est dans le contexte de telles réflexions que l’actualité nous donne régulièrement l’illustration de ce qu’il faut combattre, de ces comportements qu’il faut bannir de notre modèle économique, lorsque l’objectif de l’entreprise est dévoyé, ou lorsque le manager se rémunère d’une façon anormalement excessive, sans prendre aucun risque.

Le scandale actuel du management des EHPAD en est une triste illustration ! On prend soudain conscience de ce que l’on subodorait, la réalité d’un système où les soins d’hygiène, la prise en charge médicale, voire les repas des résidents, sont « rationnés » pour améliorer la rentabilité du groupe, en réalité pour prioriser le versement de dividendes aux actionnaires sur le confort de vie des pensionnaires, dans un contexte de rémunération excessive des dirigeants.

Autre exemple, celui, très médiatique, de l’arrestation sur le tarmac d’un aéroport japonais du puissant patron d’une entreprise française, numéro un mondial de son secteur, qui a permis à l’opinion publique de prendre conscience de la démesure des rémunérations connexes des « grands patrons », dans des sociétés, françaises et étrangères d’envergure mondiale.

Inutile de revenir sur l’argumentation pro domo, souvent très hypocrite, qui est avancée pour justifier la rémunération excessive, la rareté du nombre de dirigeants de niveau international ! C’est faire injure au modèle français de formation, universités et grandes écoles, que de prétendre que le vivier de ces personnalités d’exception soit ainsi limité qu’il faille leur offrir des revenus démesurés pour s’assurer leurs services. Aucun dirigeant, même le plus exceptionnel, ne l’est à ce point qu’il faille lui verser un salaire égal à 400 à 500 fois celui du salarié moyen, ratio qui semble bien éloigné de celui que prônait Henry FORD, tout cela est totalement déraisonnable et nourrit la rancœur et la haine.

Il faut, en plus de cela, distinguer le dirigeant fondateur de son entreprise, qui a pris tous les risques, ou même celui qui préserve et développe un héritage familial, du dirigeant salarié qu’on embauche, à prix d’or, et qui tel un mercenaire, trouvera un nouveau point de (para)chute quand il aura terminé d’exercer ses talents dans un groupe, ou d’avoir commis ses méfaits.

Réagissons en citoyens, proposons une nouvelle voie : Vers un Capitalisme Equitable

Bernard Chaussegros

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