Gustave Courbet, le célèbre peintre réaliste, qui a vécu en exil en Suisse, à la Tour-de-Peilz, aurait, certainement, aimé peindre ses vignes qui tutoient les montagnes. Un peu comme lui, le peintre lui ressemble sur certains traits de caractère, Jean-Pierre Pellegrin a révolutionné le domaine familial. Rencontre avec un vigneron d’exception, qui a fait du Domaine Grand’Cour l’un des plus réputés.

Avant de se rendre dans son domaine, Vahé Gabrache, notre guide qui n’a pas hésité une seule seconde à déclarer que « le vin Pellegrin est le meilleur de Suisse », parle de celui que nous allons rencontrer : « C’est un homme d’exception, son domaine a acquis une réputation qui dépasse nos frontières. Ce qui est rare pour un vin suisse. Jean-Pierre Pellegrin a repris le domaine familial en 1989. Il l’a hissé au sommet de la profession. Personnellement, mon vin préféré est son C de Chardonnay. » Ce Libanais-Suisse, Arménien d’origine, qui vit à Genève depuis 65 ans, est le président de plusieurs fondations de bienfaisance pour l’Arménie. Il voue une véritable passion mesurée pour le vin. Cette passion s’est bonifiée quand il est devenu le président de l’un des clubs de vins les plus en vogue de Suisse : le Baghera/wines Club. Sur la route, il connaît le chemin du domaine par cœur. Du centre de Genève, il faut une vingtaine de minutes en voiture pour se rendre à Peissy, qui se situe dans la commune de Satigny. En arrivant sur place, le petit village d’une centaine d’habitants, abrite une vieille chapelle, un château et des fermes. Des centaines d’hectares de vignes l’entourent. Nous passons devant le château, et, Vahé oblique à droite. « Nous sommes arrivés. » Il passe la grille grande ouverte. La cour est pavée, la ferme est modeste. Elle est typique de la région avec ses murs épais, ses petites fenêtres à carreaux, et, son toit en ardoises du pays. Jean-Pierre Pellegrin est là, quelque part dans ses chais. Il sort à notre rencontre. L’homme a chaussé les bottes. Il ressemble à un breton, avec son pull et son jean bleu-clair. Ses cheveux blancs finement bouclés et son sourire, son visage hâlé par les rayons du soleil, lui donnent un faux air du grand navigateur français Philippe Poupon. Ou plutôt, ne serait-ce pas ceux de Laurent Bourgnon, le célèbre navigateur suisse, qui a remporté plusieurs fois la Route du Rhum, et, qui a disparu en mer le 24 juin 2015 ? Ce 22 juin 2021, Jean-Pierre Pellegrin résume l’histoire de sa famille.

D’Anduze à Genève, la naissance d’un vigneron

« Ma famille est originaire des Cévennes, dans les environs d’Anduze. Elle est huguenote. Au moment de la révocation de l’Edit de Nantes, tous ont dû fuir, pour éviter d’être massacrés. Ma famille s’est réfugiée aux portes de Genève. » Jean-Pierre ne rentrera pas dans les détails. Cette histoire douloureuse, qui a ensanglanté une partie de l’Europe entre le 16è et le 17è siècle, semble le toucher profondément. Ce qui est certain, c’est qu’il est la 9è génération de vignerons. Sa révolution a lui, n’est ni religieuse, ni politique, elle est viticole. Sa révolution est de velours. Au départ, il ne se destinait pas à embrasser le même métier que les générations précédentes, en raison, notamment, du fait que toutes les récoltes étaient, avant sa révolution, livrées à la coopérative Vin Union, qui en faisait du vin de table. Puis, patiemment, les circonstances, les hommes et les femmes, les rencontres vont le faire évoluer. Il va éclore. Il rencontre, d’abord, Claude Desbaillet, qui va vite devenir incontournable. A Russin, qui se situe à 5 km au sud de Peissy, et, à 3 km de la frontière avec la France, Claude se prend de sympathie pour lui. Il devient son maître, et, Jean-Pierre, son fils vinicole. Nous sommes en 1980. Jean-Pierre a 19 ans. Claude a découvert la clef qui fera de son protégé l’un des meilleurs vignerons de sa génération : « il a un nez incroyable », dit-il de lui encore aujourd’hui, à 85 ans. De dégustations en dégustations, de vignobles en vignobles, Jean-Pierre découvre qu’il est fait pour cela. Certes, il rejette la culture vinicole, qui s’est développée depuis la seconde guerre mondiale, et, qui consiste à produire du « vin de table ». Il est fait pour cela, mais il doute de ses capacités à renverser la tendance. Son objectif : hisser le vin suisse en haut de l’affiche. A-t-il les moyens de ses ambitions ? Il va les obtenir. Il suit les cours de l’école de Changins, qui est une école supérieure de viticulture et d’œnologie. Il y apprend le métier de vigneron.

D’une faillite au développement du Domaine Grand’Cour

Dans les années 90, Jean-Pierre est témoin de la faillite des caves coopératives de Genève, qui condamne 200 familles vigneronnes, et, 1 200 ha de vignes, obligées de se réinventer. L’heure de sa révolution a sonné. Avec d’autres jeunes vignerons, il crée la Cave de Genève dont l’objectif est de proposer des vins de qualité. L’ensemble du vignoble de la région va, ainsi, monter en gamme. Au domaine, Jean-Pierre décide d’arracher ses 15 ha de vignes, et, de replanter. Il plante de nouveaux cépages : du Chardonnay, du Pinot noir, du Pinot blanc, du Sauvignon blanc, du Viognier. Il plante, aussi, du Cabernet, du Merlot, du Syrah, du Gamay. Aujourd’hui, Jean-Pierre Pellegrin cultive une vingtaine de cépages. Chaque année, plus de 60 000 bouteilles sortent de ses vignes. En même temps qu’il monte en gamme, il se développe commercialement. Pour se faire connaître, le « marin d’eau douce », comme il se dénomme lui-même, voyage dans les vignobles du monde, et, participe à des évènements sportifs comme le Bol d’Or, une course nautique réputée. Il se rapproche de l’Alinghi. Cette équipe suisse a été créée en 1991,

par l’homme d’affaires Ernesto Bertarelli. Son objectif était de participer à l’America’s Cup. Elle l’a gagnée en 2003 et 2007. Jean-Pierre fait la connaissance de l’homme d’affaires en étant présent lors de la 1ère édition en Nouvelle Zélande. Au retour, il remet les pieds sur terre, celle de la terre-battue. Car, il est, également, passionné par le tennis. Roger Federer et Stanislas Wawrinka sont, eux aussi, devenus ses clients. Il commente : « ce sont nos meilleurs ambassadeurs. Ces gentlemen, stars du tennis, sont des personnalités très modérées lorsqu’elles dégustent mes vins. » Le Domaine Grand’Cour attire, aussi, des personnalités du monde horloger et de la joaillerie. Là encore, Jean-Pierre Pellegrin a été accompagné dans ses idées par des noms illustres. « Gilbert Albert, le célèbre joaillier, m’a soutenu personnellement pour faire du domaine ce qu’il est devenu aujourd’hui. »

Un orfèvre du vin

Parmi ses ambassadeurs illustres, Jean-Pierre tient, particulièrement, à parler de Raymond Weil, le Monsieur de l’horlogerie suisse. « Un jour, il m’avait dit : ‶ Tu n’y échapperas pas. Tu feras comme moi. Il faudra te montrer, tu devras voyager. Tu devras sortir de ton domaine, qui est un véritable écrin″. Et, il avait raison. Au début, il m’a aidé à me positionner commercialement. Grâce à lui, je suis monté en gamme. Il a positionné quelques-uns de mes flacons, parmi ses magnifiques créations, notamment, en Asie. » Grâce à ses ambassadeurs, le Domaine Grand’Cour s’exporte en Asie et aux Etats-Unis. Sur l’ensemble de son vignoble qui totalise 30 ha, 20 sont dédiés à la production, et, les 10 autres au négoce. Pour l’élaboration de ses vins, toutes les vendanges se font manuellement. La plupart sont vendus à Genève et à Zurich. Il arrive, aussi, à vendre en Italie, là où réside une partie de l’année Carole Bouquet, la célèbre actrice, qui est, aussi, vigneronne et marraine d’un millésime sur Genève. Avec son équipe d’une quinzaine de personnes, « fidèle depuis de nombreuses années », Jean-Pierre travaille sur 25 cépages. Ses vendanges ont lieu, chaque année, de la fin août à début novembre. Il commercialise une quinzaine de vins différents. Ses vins sont gardés au Domaine, et, une partie près de la gare Cornavin de Genève. Son épouse Patricia y a réalisé un projet immobilier qui marie les souvenirs suisses, la terre, le raisin et le vin.  Il y a 5 ans, lors de travaux de rénovation, il a découvert et restauré de très anciennes caves voûtées où sont élevées et mises en valeur ses plus belles cuvées. « Nous avons appelé ce lieu improbable au cœur de Genève, Corne à vin, un nom clin d’œil à celui de la gare de Genève et du fameux hôtel où Hergé a séjourné pour L’affaire Tournesol ».

La mémoire dans la peau

Comme si cela ne suffisait pas à ses activités. Jean-Pierre, et deux autres amis vignerons suisses, ont rejoint l’association la Mémoire des Vins Suisses a sa création en 2002.  4 journalistes du vin, Andreas Keller, Stefan Keller, Martin Kilchmann et Susanne Scholl, fondent dans un premier temps le Club Mémoire des Vins Suisses. Ce club se transforme en association en 2004. Elle regroupe, aujourd’hui, une soixantaine de producteurs et une trentaine d’experts. « Cette association est importante pour moi, car nous échangeons beaucoup entre collègues. C’est une vraie force, nous sommes très soudés. Nous avons cela dans la peau » Jean-Pierre Pellegrin se lève. Il nous invite à le suivre pour voir ses vignes, et ses chais. Ici, dans la commune de Satigny, à Peissy, la vigne est cultivée depuis des siècles. Nous traversons la vieille cour et nous entrons dans la cave du Domaine. Il faut se voûter pour passer la porte. Là, les tonneaux sont calés. Le vin y travaille. Le silence règne, pendant que mère nature fait son œuvre. Une dernière question se pose : celle de la transmission. Jean-Pierre et Patricia ont deux enfants, de 25 et de 23 ans, Chloé et François. « Ils y pensent, mais on les laisse libres. » Il est certain que l’histoire ne s’arrêtera pas à la 9è génération. En repartant du Domaine Grand’Cour, dans la voiture de Vahé, nous apercevons 10 km plus bas Genève. « Vous pouvez même apercevoir son jet d’eau », nous glisse, en guise d’au-revoir, Jean-Pierre.

Texte et photos réalisés par Antoine BORDIER, Consultant et Journaliste Indépendant

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