De notre envoyé spécial Antoine Bordier

Il est l’une des personnalités politiques qui comptent encore en Arménie. Lors de la chute de l’ex-URSS et du démantèlement de ses Etats-satellites, qui prennent leur indépendance à la fin des années 1980, il devient le premier Premier ministre de la jeune République d’Arménie. C’était en 1990.

Récemment, à la suite de la cuisante défaite de son pays pour l’Artsakh, qui a déclenché de multiples manifestations contre le pouvoir, et, un pseudo « coup d’Etat » contre le Premier ministre actuel, Nikol Pachinian, il a été désigné comme l’un des hommes-clefs de la transition politique. Vazgen Manoukian s’inquiète pour l’avenir de son pays. Entrevue avec un « homme d’Etat-Nation » qui n’a pas dit son dernier mot.

Pendant la ‶ Révolution de Velours ″, qu’il a mené entre mars et mai 2018, Nikol Pachinian, alors député de l’opposition, avait prononcé à plusieurs reprises ces mots : Unité, Unité, Unité. En arménien : միաբանություն. Cette révolution pacifique l’a mené au pouvoir. En cause : son prédecesseur, Serge Sarkissian, et sa volonté de rester au pouvoir coûte que coûte. L’Arménie n’est pas la Russie, et, Serge Sarkissian n’a pas réussi le tour de force de Vladimir Poutine, qui est au pouvoir depuis 1999. Ce-dernier a été Président, puis, Premier ministre, et de nouveau, Président depuis 2012, après avoir modifié la Constitution à son bénéfice. C’est ce qu’a tenté de faire Serge Sarkissian, de 2015 à 2018.

Au pouvoir depuis 2007, il a, d’abord, été Premier ministre, puis, Président de 2008 à 2018, et, enfin, Premier ministre. En 2015, la modification de la Constitution donne les pleins pouvoirs exécutifs au Premier ministre, le Président gardant des fonctions protocolaires. L’Arménie est passée d’un régime présidentiel à un régime parlementaire. En résumé, cette ‶ Révolution de Velours ″, c’est un peu la fin de l’histoire de la gouvernance de la vieille garde politique qui a permis l’indépendance du pays, après la période soviétique. Ces vieux lions n’avaient pas anticipé l’avènement de la nouvelle génération. Aujourd’hui, Nikol Pachinian, est pris lui-même dans cet engrenage. Dans cette Arménie en crise, Vazgen Manoukian a été désigné comme le recours par les 17 partis politiques coalisés contre Pachinian. L’unité du pays, qui s’est fragilisée à la suite de la dernière guerre contre l’Azerbaïdjan, est l’enjeu du moment.

Ses premiers engagements et le peuple arménien

A Erevan, la capitale, Vazgen Manoukian vient d’arriver dans son bureau situé au 5è étage d’un immeuble proche de la Place de la République. Dans la nuit du 9 au 10 novembre 2020, cette place s’est de nouveau remplie de manifestants, à la suite de la signature du cessez-le-feu entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, qui officialise la défaite arménienne. Vazgen Manoukian est posé, calme. Son visage serein appelle à la confiance et à la réflexion. Ses propos sont mesurés, presque doux. Pendant près d’une heure et demie, l’interview qui était prévue pour durer 40 minutes se prolonge. Il évoque son histoire, sa famille, ses premiers engagements.

« Une partie de ma vie politique est liée avec la France, tient-t-il à expliquer. Je suis né à Gyumri, dans le nord-ouest du pays. Dans cette ville, il y aujourd’hui une immense statue de Charles Azanavour. Je dois dire que même si je ne parle pas français, je suis très francophone. » Né en février 1946, ses parents sont des victimes du génocide, mais, ils ont survécu. « Ma famille est originaire du village de Moks, au sud du lac de Van, en Turquie. Une partie de ma famille a survécu, dont, mes parents. » Universitaires, il a suivi leur voie. Avec un doctorat en mathématiques, il enseigne au début de sa vie professionnelle dans cette matière pendant de nombreuses années, à l’Université d’Etat d’Erevan. Ses premiers faits d’armes politiques sont liés au génocide.

« En 1967, raconte-t-il, alors que je suis étudiant à Moscou, pour commémorer le génocide, le 24 avril, je suis allé manifester devant l’ambassade de Turquie. J’ai été sanctionné. J’ai dû quitter Moscou et rentrer à Erevan. » La jeunesse de l’époque a soif d’engagement et de liberté. Cette dernière viendra plus tard.

Le Comité Karabakh et l’homme d’Etat-Nation

Profondément croyant, Vazgen Manoukian n’est pas un fanatique pour autant. Et, il tire de sa foi l’énergie de son engagement. Il croit, d’ailleurs, beaucoup aux valeurs culturelles de l’Eglise, « éducatrice des peuples ».

Il aime faire le parallèle entre le peuple arménien et le peuple juif. « Avant la deuxième guerre du Karabakh (NDLR : celle de 2020), je pensais que l’Arménie et l’Artsakh, ensemble, ressemblaient à Israël, qui est entouré par des ennemis. Nos destins sont très proches, mais nos intérêts sont différents. » Israël est l’alliée de l’Azerbaïdjan.

Dans les années 1980, il s’engage dans le Comité Karabakh, qui réunit des intellectuels autour de la question de l’indépendance de cette région qui se situe en Azerbaïdjan. Il le dirige peu-après. « A la fin de l’année 1988, se souvient-il, j’ai été arrêté avec toutes les personnes du Comité. C’était quelques jours après le tremblement de terre de Spitak, un 11 décembre. Je me suis retrouvé à Moscou, dans une prison située au nord-est de la capitale. J’y ai passé 6 mois. »

Parmi les leaders de ce comité, on retrouve le futur premier Président de la République d’Arménie, Levon Ter-Petrossian. Plus charismatique que lui, Levon Ter-Petrossian prend le lead, devient le premier Président, et, sera réélu en 1996. Face-à-lui, Vazgen Manoukian. Il est son Premier ministre, mais il démissionne un mois après son arrivée. De graves dissensions l’opposent au Président, qui est pourtant son ami. C’est le combat des égos.  La réélection de Levon Ter-Petrossian, le 22 septembre 1996, est très controversée. Il est accusé d’avoir « volé l’élection à Vazgen Manoukian ». De nombreux observateurs internationaux ont attesté ces fraudes électorales. Face à l’armée que faire ? La révolution ? Elle viendra en 2018. Et, elle sera de velours.

Des amis de France

Ses proches, comme le pasteur René Léonian, qui l’a connu en 1986, et, qui a participé au Comité Karabakh, parle alors de « sa traversée du désert. Il devient député. Celui qui a la carrure d’un homme d’Etat, et, qui est le visionnaire, l’intellectuel, l’homme de la réflexion et de la vision, celui qui est, aussi, pragmatique, s’assombrit. Il y a une vraie injustice. Levon Ter-Petrossian le fait revenir dans son gouvernement, comme ministre d’Etat et ministre de la Défense, en 1992. En pleine guerre contre l’Azerbaïdjan.

Là ses talents de chef militaire, de chef d’Etat se révèlent. On lui doit la prise de Chouchi, et la victoire finale. Mais, à la suite d’une nouvelle dissension avec Levon Ter-Petrossian, il démissionne une nouvelle fois. » Vazgen Manoukian, l’intellectuel-pragmatique, celui qui apporte la vision et la réflexion serait-il un homme politique, finalement ? Il se définit, lui-même, comme « un homme d’Etat-Nation. Je ne suis pas un haut-fonctionnaire, je ne suis pas un politicien. Je suis un homme d’Etat. Car, je peux diriger l’Etat, résoudre les problèmes. Je l’ai fait dans les années 90, en tant que Premier ministre, et, quand j’ai dirigé l’armée. Je n’ai jamais utilisé le pouvoir politique pour moi-même, pour mes intérêts personnels. »

Le vieux lion devient très catégorique, son visage se durcit un peu, quand il évoque l’actuel Premier ministre, Nikol Pachinian. On ressent le bras-de-fer entre les deux hommes. Lui qui s’était retiré de la vie publique, depuis 2019, fait son retour en force.

« Nikol Pachinian n’est pas un homme d’Etat »

Aujourd’hui, dans ses bureaux, il juge que « Nikol Pachinian est un professionnel de la politique. Car, il a pu convaincre ses partisans, puis, une grande partie des électeurs. Mais, il n’est pas un homme d’Etat, ce n’est pas un homme de Nation. Il est nul. » Les mots sont forts. Il évoque, ensuite, la France, le Général-de-Gaulle, « qui n’était pas un politicien, mais qui était un homme d’Etat-Nation ».

Le 1er mars 2021, sur la célèbre place de la République d’Erevan, et, à deux kilomètres de distance, les deux hommes s’affrontent via leurs manifestations qui réunissent chacune plusieurs milliers de partisans. Des cordons de policiers impressionnants assurent la sécurité du Premier ministre. Ce-dernier propose des élections législatives anticipées, parle de « coup d’Etat », et, défie l’opposition : « Si l’opposition est d’accord, allons aux élections pour savoir de qui le peuple demande la démission ». De son côté, Vazgen Manoukian a été choisi par une coalition de 17 partis de l’opposition pour assurer un gouvernement de transition, afin de remettre en ordre de marche le pays.

Il répond, quasiment simultanément : « Pachinian n’a pas plus de soutien », et, il appelle à sa démission. Avec son sens aigu de l’analyse (rappelons que c’est un mathématicien), de l’observation et de la réflexion, Vazgen Manoukian connaît bien son opposant. Pour le vieux lion, « l’Arménie a besoin d’un Général-de-Gaulle. »

Vazgen Manoukian, le résistant

Lors de sa longue traversée du désert, entre 1996 et 2009, Vazgen Manoukian est député. Son parti, l’Union Nationale Démocratique, pèsera peu dans la vie politique du pays. Entre 2009 et 2019, il devient président du Conseil public d’Arménie, l’équivalent du Conseil Economique, Social et Environnemental français. Le 13 novembre 2019, il annonce médiatiquement sa démission, qui résume à elle seule ce qu’est l’homme.

A l’époque, il avait déclaré : « L’objectif du gouvernement aurait dû être de réduire les fractures dans notre société, de créer une atmosphère de solidarité et d’unir les gens. Un des outils les plus efficaces pour atteindre cet objectif pourrait être le Conseil public, dont l’une des fonctions importantes est de promouvoir la confiance mutuelle, le dialogue et les partenariats entre la loi, le gouvernement, les organismes de l’administration publique et les institutions de la société civile. Lors de la dernière réunion du Conseil public, je vous ai dit que j’ai essayé à plusieurs reprises de rencontrer le Premier ministre, de trouver des moyens de travailler ensemble pour atténuer les tensions dans la société, et, par l’intermédiaire du Conseil public, d’empêcher certaines mesures qui, à mon avis, sont dangereuses pour l’État. Vous savez également que ces tentatives ont échoué. Je continuerai ma lutte pour les intérêts de notre État et de notre peuple, comme je le suis tout au long de ma vie. »

« Les différents visages de l’Occident »

Il évoque, ensuite, la France, l’Europe et l’Occident. Il déclare que « lors de la chute de l’Empire soviétique, nous nous sommes rapprochés de la France et de l’Europe. Et, il est vrai que nous avons été déçus des différents visages de l’Occident. Trop de matérialisme et d’individualisme s’opposent aux intérêts des peuples et des nations. En Amérique, faut-il préférer Byden ou Trump ? L’Europe est, actuellement, affaiblie par la crise. Elle semble s’éloigner de l’Arménie, alors que nous avons le plus besoin d’elle. Je suis un homme de vision, et, nous assistons, actuellement, à un affaiblissement des valeurs occidentales qui touche la France et l’Europe. L’occident doit retrouver ses valeurs. »

Il revient sur ses activités au sein du Conseil public, et, estime qu’il a beaucoup œuvré pour la vie économique et sociale en Arménie. « Nous avons travaillé, notamment, pour améliorer et faciliter le marché dans le secteur de la pêche. Dans la vallée d’Ararat, nous avons travaillé sur la question de l’eau. Nous avons traité le sujet du patrimoine arménien, qui était en danger. Nous sommes, aussi, intervenus à la fin des années 2000 pour moderniser le marché d’internet et des Télécoms. Nous avons beaucoup travaillé, également, sur les questions agricoles et sur l’écologie. »

De la corruption en Arménie

Impossible de ne pas parler de la corruption. Pour Vazgen Manoukian, « la corruption a existé, existe, et, existera toujours. Même en France, il y a de la corruption. Nous essayons de la réduire, au fil du temps. C’est une question de génération, également. » En 2010, le Président de Transparency International, déclarait à Erevan que la corruption dans le secteur de la force publique était « répandue et fréquente ».

Plusieurs plans d’action ont été lancés dans les années 2000 et des lois adoptées pour lutter contre la corruption qui touche, aussi, les élites et le pouvoir. Lors de la ‶ Révolution de Velours ″, l’un des arguments de Nikol Pachinian était de dénoncer cette corruption. A son arrivée, en mai 2018, plusieurs procédures contre l’ancienne classe dirigeante sont lancées. Serge Sarkissian, son prédecesseur, est accusé d’avoir mis en place un système de corruption élaboré. Robert Kotcharian, un ancien Président, est accusé de « renversement de l’ordre constitutionnel », et, d’avoir truqué la présidentielle de 2008, qui a permis à Serge Sarkissian de devenir Président de la République d’Arménie.

De son côté, Vazgen Manoukian n’évoquera pas ses sujets. Il semble minimiser leur impact auprès de la population. A son tour, il accuse. Il parle de manipulations extérieures, qui viendraient déstabiliser son pays, la région pour des intérêts géo-politiques et économiques.

Soros et le néo-libéralisme dans les coulisses

« Il y a eu, et, il y a encore des pressions extérieures pour déstabiliser l’Arménie. La ‶ Révolution de Velours ″, l’avènement de Nikol Pachinian a servi des intérêts extérieurs. Ces intérêts ont voulu casser, isoler le lien très fort entre la Russie et notre pays. La question du Haut-Karabakh est un enjeu essentiel qui lie les deux pays. S’il n’y a plus de Haut-Karabakh, la Russie sort du jeu. Et, le deuxième point, concerne Soros et l’Occident, le gouvernement économique et financier mondial. Le néo-libéralisme et le mondialisme ont voulu anéantir nos valeurs, notre nationalisme. »

L’accusation est forte, sonnante et trébuchante. Vazgen Manoukian accuse Georges Soros et le néo-libéralisme. Le vieux lion semble sortir les griffes. Il rugit contre Soros, égratigne l’Occident qui ne peut pas garantir la paix à l’Arménie. Il bondit sur le Panturkisme qui a failli, lors de la dernière guerre, avoir raison de tout le Haut-Karabakh. Sans la Russie, l’Azerbaïdjan et la Turquie ont compris que l’Arménie était le maillon le plus faible de la région, et, que la réunion des deux Etats, qui sont loin d’être des démocraties, pouvait se réaliser.

« Les Arméniens sont un obstacle au Panturkisme. » Dans ces bras-de-fer géo-politiques les enjeux stratégiques sont énormes : « il faut isoler la Russie, limiter le nationalisme, limiter les investissements et isoler encore plus l’Arménie. » De la ‶ Révolution de Velours ″ de 2018, l’Arménie est-elle en train de vivre son « Printemps de Velours » ? L’Arménie, ce petit confetti de moins de 3 millions d’habitants, cette première nation a être devenu chrétienne, est sous pression à la fois nationale et internationale. Dans quelques semaines, le 20 juin auront lieu les élections législatives anticipées. Quelle en sera l’issue ? Il prédit : « ce seront les élections les plus mauvaises de notre histoire démocratique. Je suis sûr que Pachinian va tout faire, même illégalement, pour gagner les élections. »

Ce qui est certain, c’est que Vazgen Manoukian, à 75 ans, ne participera pas aux élections. Le vieux lion semble, cependant, ne pas vouloir rentrer dans sa tanière, et, continuer à servir les intérêts de son pays.

Antoine Bordier

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