Par Christian Buchet, auteur de Osons la mer (ed. Le Cherche Midi)

Tribune. Le constat repose sur deux fondements irréfutables : les travaux du programme international de recherche Océanides qui a réuni durant cinq années 264 chercheurs issus de 40 pays, ce qui en fait l’un des plus importants programmes de recherche en sciences humaines au monde, durant lequel les chercheurs ont évalué le rôle de la mer et des flux dans l’histoire de l’humanité ; et le fait que jamais de toute notre Histoire, même au plus haut de la période napoléonienne, la France n’a été aussi grande qu’elle l’est depuis 1994.

Ce n’est pas peu dire que nous sommes bien nés ! Océanides : 3800 pages de conclusions nous montrent, démontrent, qu’en tout temps et en tous lieux, se tourner vers la mer est le moteur le plus puissant qui soit pour orienter les trajectoires historiques dans une direction positive. C’est que la mer est un atout majeur au service de la prédominance et du rayonnement, un accélérateur du développement économique et politique. Vue depuis la mer, comme nous le montrerons en reprenant les travaux d’Océanides que nous avons pilotés, l’Histoire devient intelligible, pleine d’enseignements et simple à retenir.

Cette date, l’une des plus grandes dates de l’Histoire de notre pays. Elle correspond à l’entrée en vigueur du nouveau droit de la mer signé en 1982, sous l’égide de l’ONU à Montego Bay, à la Jamaïque. Ce droit crée ce que l’on appelle dans le jargon juridique des ZEE, des Zones économiques exclusives. Tout pays bordier de l’océan dispose, en plus de ses eaux territoriales qui s’étendent jusqu’à 12 milles marins, douze fois 1 852 mètres, soit plus de 22 kilomètres, d’une bande de 200 milles marins – 370 kilomètres – dont il est, en surface, comme dans ses fonds, pleinement souverain sur le plan économique.

Il est même possible d’aller jusqu’à 350 milles marins si on peut prouver que le plateau continental se prolonge au-delà des 200 milles… Cela fait de la France le deuxième domaine maritime du monde, tout juste derrière les États-Unis et loin devant le troisième, l’Australie, qui compte 3 millions de km2 supplémentaires. Il convient de préciser que notre ZEE est infiniment mieux répartie du point de vue géographique que celles des États-Unis et de l’Australie. La mer est l’atout majeur de la France, et notre pays, la grande chance de l’Europe pour contribuer largement à faire de celle-ci l’ensemble politique qui bénéficie du plus grand linéaire de côtes et du plus grand domaine maritime au monde.

C’est que la mer ne doit pas seulement être vue comme une surface bleue recouvrant près de 72% de notre planète, mais comme le seul univers à quatre dimensions : la surface bien sûr, mais aussi la colonne d’eau, ses terres immergées, et nous sommes en train de découvrir que la biodiversité du sous-sol terrestre marin est bien différente de celle du sous-sol terrestre terrestre. Encore ne connaissons nous approximativement que 20% du fond des mers et pas plus de 3% de la microbiologie marine, un univers dont nous sommes pourtant issus et qui ouvre de formidables perspectives sur le plan de la santé. N’oublions jamais les trois autres dimensions complémentaires de la surface, pleines de promesses.

Un seul exemple, celui des terres rares, ces 17 métaux stratégiques indispensables à la technologie de pointe, que la Chine fournit aujourd’hui à près de 82% et dont elle entend baisser progressivement ses exportations, montre tout ce que la mer peut apporter à notre pays qui, fort de certains spots marins en Polynésie, se trouve détenteur de 18 % des réserves mondiales de ces précieuses ressources, et qu’en l’état actuel des choses, seuls deux pays disposent des entreprises et du savoir-faire technique nécessaires pour les extraire, avec les précautions environnementales qui s’imposent, à quelques deux kilomètres de profondeur : la France et les États-Unis…

Remettre notre économie en marche à partir du bon fonctionnement de nos ports

Une politique maritime est avant tout une politique d’aménagement du territoire ; ce dont nous n’avons pas toujours conscience. Sait-on suffisamment que près de deux conteneurs sur trois qui entrent ou sortent de notre pays passent par Anvers, Hambourg et Rotterdam ? Sait-on suffisamment qu’un conteneur sur deux qui entre ou sort de la région PACA procède de ces ports du Nord ? Ce qui fait, à tout bien considérer, de l’Alsace-Lorraine la région la mieux reliée à la maritimité des flux…

Le Havre : exemple éclairant

Il y a une vingtaine d’années, sa desserte par voie fluviale représentait environ 25 % ; elle n’est plus aujourd’hui que de 15 %. La desserte ferroviaire représentait environ 20% ; elle n’est plus aujourd’hui que de 4% ! En 1936, il fallait une heure et quarante minutes pour aller du Havre à Paris, il faut aujourd’hui compter plus de deux heures. Et, si le ralentissement ferroviaire est spectaculaire pour les passagers, que dire du fret quand on sait que la vitesse moyenne du conteneur chargé sur un train est de l’ordre de 6 kilomètres à l’heure. Le temps presse.

Si les ports de Gênes et de Trieste parviennent dans les dix ans, grâce aux accords séparés de l’Italie avec la Chine, à avoir un hinterland supérieur à celui de Marseille, il ne sera plus possible d’envisager l’avenir de « Marseille en grand », car la compétitivité de toutes les entreprises du quart sud-est de la réalité en face, et agir vite. Tant que Limoges, Clermont-Ferrand, et les villes de l’intérieur ne seront pas mieux reliées à leurs ports régionaux, le pays sera condamné à un moindre développement économique, à la désertification de certaines régions accompagnée des légitimes revendications, et nos deux grands ports, Le Havre et Marseille, ne pourront avoir, sur le plan international, et notre pays avec, le rang qui leur revient. Il n’existe pas de grands pays sans grands ports !

L’Allemagne est le leader industriel de l’Europe parce qu’elle dispose de ports qui, contrairement aux nôtres, fonctionnent

Il est temps de faire de la mer, pour le meilleur, le moteur de notre économie, de mettre la mer au coeur de notre économie, et de redonner vie à notre vieux pays par une fluidité retrouvée. Il est temps de mettre en place une grande stratégie maritime dans laquelle l’outre-mer se doit d’avoir toute sa place. Si rien n’est fait, la situation va se tendre inexorablement entre la métropole, exsangue financièrement, et la France ultramarine. Nous ne l’avons récemment que trop vu. Nous risquons fort de nous séparer, ce qui fera manquer à l’Hexagone autant qu’à l’outre-mer de formidables opportunités économiques. À nous de jouer « gagnant-gagnant », encore faut-il, pour cela, disposer d’une solide ambition maritime.

C’est justement parce que ces territoires ultramarins n’ont pas de politique maritime qu’ils connaissent des difficultés économiques. Ce n’est pas parce que l’on est une île ou, comme la Guyane, un littoral ancré loin à l’intérieur des terres par des fleuves puissants, que l’on est naturellement tourné vers la mer. Hormis en Polynésie et à Saint-Pierre et Miquelon, la culture n’y est pas plus maritime qu’en métropole, et la mer représente un danger plus qu’un champ d’opportunités. Si nous ne nous tournons pas tous ensemble vers la mer, nous resterons sur les rivages d’un temps historique dépassé et nous continuerons à alimenter nos crises. La politique maritime française ne doit en aucun cas être fondée sur une idéologie, elle doit naître des réalités de terrain.

Le Grenelle de la mer a voulu instituer dans chaque territoire un conseil maritime ultramarin, et, pour la métropole, des conseils maritimes « de façade », fondateurs d’un nouveau type de gouvernance, pour réunir représentants de l’État, élus, syndicats, patronat et ONG. Leur objectif étant d’identifier de façon très pragmatique les points forts de chaque territoire, que ce soit sur les plans humain, naturel ou scientifique, et de les mettre en œuvre au cœur d’une politique maritime autant créatrice de richesses et d’emplois que respectueuse de l’environnement. Pour avoir eu le privilège d’ouvrir ces discussions en tant que secrétaire général du Grenelle de la mer, sous l’autorité de Jean-Louis Borloo, alors ministre d’État en charge de la Mer, et de suivre leurs travaux pendant plus d’un an, je puis vous assurer que chaque territoire dispose de puissants atouts permettant de fonder une politique régionale capable de conjuguer croissance, emplois, pouvoir d’achat et, tout aussi important, bien-être, la politique nationale n’étant finalement que la déclinaison de ces stratégies locales.

Il n’est plus que de donner vie, de donner corps à ces conseils, pour qu’une politique à la dimension de notre espace puisse enfin voir le jour.

Christian Buchet, spécialiste de la mer, dirige le Centre d’études de la mer de l’Institut catholique de Paris.

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