De notre envoyé spécial Antoine Bordier

Anelga, Lara et Lori pourraient être les héroïnes d’une série relatant les aventures d’une famille qui décide de se mettre au service des plus défavorisés. Le temps d’un joli mois de mai, elles se sont plongées au cœur de l’humanité blessée, en Arménie. Reportage sur ces « dames de cœur » qui font du bien à une quarantaine de familles.

Le 27 septembre 2020, l’Azerbaïdjan, pays voisin de l’Arménie, peuplé de 10 millions de musulmans, décide d’envahir la région du Haut-Karabakh. Cette terre ancestrale arménienne, spoliée par Staline en 1921 a été donnée à l’Azerbaïdjan. Avec la chute de l’ex-URSS, elle est devenue en 1994 la République auto-proclamée d’Artsakh, à la suite d’une première guerre, qui a fait plus de 30 000 morts de part et d’autre. « Quand, j’ai appris cette nouvelle agression, j’étais d’une tristesse infinie, se souvient Anelga, la maman de Lori et de Lara. Pendant les premiers jours, ici en Belgique, nous étions toutes catastrophées. La diaspora s’est alors mise en action. » La capitale de l’Artsakh, Stepanakert, est bombardée à plusieurs reprises. Les drones turcs et israéliens entrent en jeu. Ils dominent le ciel et détruisent les lignes ennemies, qu’ils ont savamment cartographiées quelques semaines auparavant. Ils sèment la panique dans le camp des jeunes (trop jeunes) soldats. La surprise est totale et la technologie fait, rapidement, la différence. C’est la guerre-éclair ou plutôt la guerre-flash, en référence aux jeux de guerre gratuits sur internet. Les pilotes ne sont plus à bord de leur avion. Ils sont confortablement assis à leur bureau, à des kms de leurs cibles. Et, comme s’ils jouaient à des jeux de guerre, avec leur manette, et, leur écran dernier-cri, ils larguent leurs missiles et touchent leurs cibles avec une efficacité redoutable. Ce n’est plus un jeu, ce n’est plus virtuel. La réalité est cruelle : la high-tech au service de la barbarie, qui blesse et qui tue. Il faudra, seulement, 44 jours à l’Azerbaïdjan pour gagner cette bataille. Le 9 novembre, dans la nuit, Nikol Pachinian, le Premier ministre d’Arménie, signe le cessez-le-feu définitif. Il vient de signer sa défaite et la perte de 70% du territoire de l’Arsakh et de la zone tampon entre l’Arménie et l’Artsakh. La célèbre ville culturelle de Chouchi est livrée. Sans l’intervention des Russes et de Vladimir Poutine, qui joue un triple-jeu en avançant en même temps ses pions dans la région, l’Arménie aurait tout perdu. L’Artsakh ne serait plus. Pire, Aliev, le dictateur-héritier, aurait tenté de continuer sa guerre au cœur même de l’Arménie. Loin du bruit stridant des bombes à fragmentation qui pleuvent sur Stepanakert, en Europe, dans les coulisses de la diaspora belge, la famille Arslanian se met debout. Elle entre en mission, et, décide de créer sa propre fondation, la Fondation Arslanian.

Un appel aux artistes !

C’est Lara, la fille cadette, qui actionne la première la manette de l’action humanitaire d’urgence. Elle, qui est une amoureuse des arts et de la culture, connaît bien le monde des artistes. Avec deux de ses amis, Sarine Semerjian, et Garabed Bardakjian, elle lance une vente aux enchères d’œuvres d’art. L’opération est une réussite. Elle collecte une centaine de milliers d’euros en quelques jours, qui est redistribuée directement à des associations en Arménie. Cette opération est importante pour subvenir aux besoins des premiers réfugiés, jetés sur les routes dès le mois d’octobre. Toute la famille Arslanian apporte son soutien à Lara. Lori, sa sœur aînée, lui confie deux bagues. C’est une jeune créatrice en joaillerie. Elle suit, à sa façon, les traces des générations précédentes de sa famille, experte dans ce secteur d’activité. Leur maman, Anelga, est médecin. Elle est rompue aux soins et aux relations avec les blessés, les malades, et, les personnes handicapées. Elle comprend les besoins de ces familles déplacées. Elle se souvient de son premier engagement : c’était en 1988. « Le tremblement de terre de Spitak a surpris tout le monde. En quelque sorte, il a réveillé la diaspora, qui avait été muselée par l’ex-URSS. » Le séisme de Spitak a été un déclencheur. Après la chute de l’URSS, l’Arménie déclare son indépendance et la diaspora commence à faire son retour au pays. Dans un pays appauvri par 70 ans de socialisme, sa présence est vitale. Elle investit dans les infrastructures, d’eau et d’électricité. Puis, elle construit des écoles, des églises, des hôpitaux. « Depuis 1988, raconte Anelga, nous sommes venus une vingtaine de fois en Arménie. » Lori se souvient de son premier séjour en Arménie. « C’était en 1992, j’avais 8 ans. C’était dure car nous n’avions que 7 minutes d’eau chaude par jour. L’Arménie était triste, grisâtre. Toutes les femmes étaient habillées de la même façon. » Aujourd’hui, l’Arménie a changé et s’est modernisée en partie. Mais ses vieux démons, après celui du génocide de 1915-1923, se sont réveillés.

Une quarantaine de familles soutenues à bout de bras

En 1988, le tremblement de terre de Spitak fit plusieurs milliers de morts et de blessés, des centaines de milliers de sans-abris. Aujourd’hui encore, les cicatrices de cette catastrophe sont visibles sur les visages des survivants. Leurs rides se sont creusées et épaissies, vieillies par cette terrible épreuve. La guerre de 2020 ouvre de nouveau des crevasses à peine refermées. Et, la diaspora répond présent, car l’urgence commande. L’histoire et son lot de tragédies se répètent. Des morts et des blessés par milliers (près de 5 000 morts du côté arménien), des dizaines de milliers de réfugiés doivent quitter leur maison sans regarder en arrière. C’est le cas de Ruben Haroutiounian et de sa famille de 5 enfants. Ils vivent, depuis le cessez-le-feu du 10 novembre, dans un deux pièces rustique à Goris, une petite ville à 10 mn en voiture de la frontière avec l’Azerbaïdjan. Ils ont été obligés d’abandonner leur grande maison de Chouchi. Anelga et Lori, qui vont passer tout le mois de mai en Arménie, devaient se rendre à Goris et à Stepanakert, en passant près de Chouchi. Le 13 mai dernier, l’incursion de 500 militaires azéris, qui ont fait une percée de 3 à 5 km à l’intérieur du pays, non loin de Goris, les en a dissuadées. Ce qui n’empêche pas la fondation d’agir. « Les besoins sont très grands, explique Anelga. Avec nos relais locaux, nous parrainons déjà une quarantaine de familles. Et, nous ne sommes pas seules à leur venir en aide. Financièrement, nous sommes aidées par des amis et une partie de la diaspora belge. Avec Lori, nous allons de famille en famille. Nous les visitons, nous leur apportons du réconfort, des vêtements, et, un peu d’argent. Nous recensons leurs besoins. Notre objectif est de les aider sur le long terme. » A Erevan, elles ont, déjà, visité une dizaine de familles. Elles sont toutes uniques, avec leur histoire, leur drame. La plupart ont perdu leur mari à la guerre. Les femmes sont devenues veuves et doivent subvenir, toutes seules, aux besoins de leur famille.

72 heures avec les « dames de cœur »

Que ce soit à Erevan, à Gyumri, ou à Vanadzor, dans le nord, Anelga et Lori sont incroyables. Elles préparent la visite des familles avec un professionnalisme qui étonne et rassure à la fois. Dans un quartier populaire d’Erevan, elles attendent au pied d’un HLM d’une dizaine d’étages. Sur le mur, un portrait géant représente Camo, mort sur le front en octobre dernier. Son fils, Haroutiun les accueille et les invite à les suivre. Grand et svelte à la fois, son regard est triste. Au 6è étage, un long couloir qui distribue les appartements reste dans la pénombre. Des odeurs nauséabondes remontent du sol. Sa mère attend devant la porte de leur appartement. « Nous sommes propriétaire de ce petit appartement, explique Manoush, devenue veuve. » Avec ses 5 enfants, comment vivre dans un deux pièces ? « Le 28 septembre, ils sont venus chercher mon mari qui était réserviste, raconte-t-elle. Normalement, il pouvait refuser d’y aller, car il avait plus de trois enfants. Mais, il n’a pas pu résister. Il est mort quelques semaines plus tard, en octobre. » Dans le petit appartement vétuste, le meuble du salon a été transformé en petit mémorial. Plusieurs photos du papa trônent. Le petit dernier, David, qui n’a pas deux ans, escalade une chaise du salon et vient faire un bisou à son portrait. Le papa n’est plus là pour subvenir aux besoins de sa famille. Comment vivre, déjà, dans un tel deux pièces ? La salle de bain est occupée par la machine à laver le linge. Impossible d’y prendre une douche. Un petit passage donne accès au WC. Manoush semble désespérer. « Au début, nous avons reçu 700 000 drams de l’Etat (l’équivalent de 1 100 €), nous explique-t-elle. Puis, plus rien. » Anelga et Lori écoutent très attentivement. Elles l’interrogent et essaient d’établir un diagnostic de ses besoins.

Offrir une salle de bain

Lori donne un petit cadeau à la plus petite des enfants. Les deux femmes repartent. « La seconde famille habite à 20 mn d’ici, dans un quartier plus résidentiel », explique à haute-voix Anelga, qui s’adresse à Hapet, son chauffeur. Une jeune femme belle et toute menue attend au coin d’une rue. Arminé, est veuve et vit avec ses trois garçons et sa fille. Dans sa maison, héritée de ses parents, les trois garçons sont là, sa fille Mariam est au collège. Son mari est mort, aussi, à la guerre. « Je l’ai supplié de rester, mais il n’a pas voulu. » Ses trois garçons sont beaux. Malgré sa scoliose, l’aîné voudrait continuer le sport. Le petit dernier, à notre arrivée, s’est plongé dans son jeu, sur son smartphone. Dans cette maison avec jardin, le temps semble s’être arrêté. Il y a un grand vide. La question des mères-veuves est la même pour toutes : comment subvenir aux besoins des enfants dans de telles circonstances ? Impossible, sans l’aide de la diaspora. L’Etat paraît absent, impuissant sur le moyen terme.

La dernière visite est terrible. Elle concerne une famille de Stepanakert dont le mari a été grièvement blessé à plusieurs reprises, dès le début de la guerre. « Mon mari reste alité. Il souffre continuellement », dit sa femme, Anzhelika. Dans le grand salon, sa fille, son petit frère, et, son nouveau-né, qui dort paisiblement. Il y a, également, sa belle-mère. En tout, Anzhelika reçoit du gouvernement d’Artsakh, de quoi payer la moitié de son loyer. C’est insuffisant pour subvenir aux besoins de sa famille composée de 8 personnes, avec sa belle-mère qui est, aussi, malade. Elle ne travaille pas. « Comment je peux faire ? Je ne sais plus comment faire. » Une larme coule de ses yeux, Anelga la prend dans ses bras. Avant de partir, Lori lui donne des petits cadeaux et un peu d’argent.

Une semaine plus tard, Anelga et Lori se rendent dans les environs de Gyumri et de Vanadzor, dans le nord du pays. Elles visitent de nouvelles familles. « Dans les villages, c’est le quart monde, raconte Anelga ». Là, elles viennent en aide à des familles qui vivent en autarcie, à des enfants qui ont un handicap, à un jeune couple dont le mari a eu un grave accident. A deux frères qui ne peuvent plus se déplacer, et, qui au quotidien vivent grâce à leur sœur. C’est la grande pauvreté. De plus, les fermes en Arménie sont très pauvres. Certaines n’ont pas de salle de bain. La misère avec leurs ténèbres est omniprésente. Dans cet environnement où la nature reste généreuse, ces « dames de cœur » leur apportent une fine lumière, un arc-en-ciel, un peu de bonheur.

A 5 mn au nord de Vanadzor, leur véhicule emprunte difficilement une route pierreuse de montagne. Nous sommes à Dsegh, un petit village perdu à près de 2 000 m d’altitude. La voiture s’arrête pour prendre une jeune adolescente pétillante. Elle nous emmène chez elle, une fermette qui ressemble plutôt à un cabanon. Là, la jeune fille vit en quasi-autarcie avec sa mère, son père malade et son frère. La nuit, ils dorment au-dessus du poulailler. Anelga et Lori leur offrent leur dernier carton de vêtements. Les « dames de cœur » repartent. Elles reviendront en septembre. C’est certain, les missions de la Fondation Arslanian ne font que commencer.

Texte et photos réalisés par Antoine BORDIER, Consultant et Journaliste Indépendant

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