De notre envoyé spécial Antoine Bordier

Il est arrivé dans la tourmente de la démission des dirigeants, et, du départ simultané de centaines de salariés. Un an après, il a évité à l’un des premiers opérateurs des télécoms de sombrer. Portrait d’un jeune dirigeant qui regarde de plus en plus vers l’avenir.

Sa collaboratrice, Diana Mnatsakanyan, qui est chargée des relations presse, avait prévenu : « Monsieur Khachatryan aura peu de temps à vous accorder ». Finalement, les 20 minutes se transformeront en plus d’une heure. Jeune, le teint halé, la tenue sportswear, Ara Khachatryan ressemble à ces jeunes start-uppers américains de la Silicon Valley, qui ont fait fortune en revendant une première fois leur société, et, qui ont moins de 35 ans. Lui, les aura dans 3 ans. Et, il n’a ni créé, ni revendu sa boîte. Mais, pendant 12 mois, il a juste évité le pire : que disparaisse l’un des fleurons des télécoms en Arménie. Il y a un an, en mars 2020, Ucom était au bord du gouffre, avec les démissions simultanées des deux co-fondateurs, les frères Hayk et Alexander Yesayan, de l’ensemble des dirigeants, et, de 520 salariés (sur les 1 800).

Sa chute aurait entraîné celle des autres opérateurs, qui n’auraient pas pu gérer l’afflux des centaines de milliers d’anciens clients de Ucom venus frapper à leur porte. « Quand le conseil d’administration m’a proposé le poste de Directeur Général, à la suite du départ de mon prédécesseur, j’avais plusieurs possibilités, explique Ara Khachatryan. Soit, je rentrais tranquillement à la maison, plus tôt que d’habitude, parce que j’avais répondu non. Soit, je relevais le défi, et, j’acceptais l’enjeu. J’avais plusieurs cordes à mon arc pour dire oui : ma passion pour les challenges, ma connaissance de la société, mon envie d’apprendre et de développer, mon expérience professionnelle, et, l’appui des équipes restées en place. Enfin, j’étais membre du conseil d’administration. »

Des passions et des valeurs

La passion, c’est le premier mot qu’il utilise pour se définir. Passionné par les études supérieures, il collectionne les masters en économie et en administration des entreprises. Après ses études à l’Université d’Etat d’Erevan, il obtient un master à l’Université de Columbia, à New York, et, un autre à la London Business School.

« J’aime apprendre, comprendre, développer, et, me mesurer à des défis, confie-t-il. Toujours aller plus loin et plus haut. Surtout, j’ai beaucoup appris avec les autres personnes, en échangeant et en partageant. La richesse culturelle est très importante dans l’apprentissage et dans la relation aux autres. Quand vous échangez sur vos expériences professionnelles, vous apprenez énormément. » Dès le plus jeune âge, il a baigné dans les valeurs de l’esprit d’équipe, du partage, du courage face aux difficultés et aux épreuves de la vie.

Il est né en 1989. Il se souvient, encore, des années 1991 à 1995, dénommées années froide et noire. Il se souvient de l’électricité qui n’était distribuée que quelques heures par jour. Il n’en a jamais trop souffert, parce qu’avec son frère et sa sœur, il a reçu « beaucoup d’amour de la part de [ses] parents », et de ses grands-parents. Son grand-père, Robert Amirkhanyan, est un auteur, compositeur et musicien connu. Sa maman est, aussi, passionnée de musique. Son père, lui, dirige un hôpital. Pendant ces années noires et froides, toute la famille se réchauffe autour de la musique, du chant, et, des valeurs familiales ancestrales.

Une histoire qui démarre en 2009

Ara Khachatryan est visiblement animé par la passion. Il passe de son univers familial à son univers professionnel, et, au tsunami qu’il a affronté avec les 1 160 salariés, qui ont choisi de lui faire confiance, il y a un an pour ne pas sombrer. Il a fait les « 12 travaux d’Hercule », pendant cette période. « Vous pouvez interviewer nos actionnaires, nos banques, nos partenaires, nos fournisseurs, nos salariés, même le gouvernement. Personne, il y a un an, ne croyait que nous allions survivre. Personne. Mais nous sommes toujours-là, nous sommes vivants plus que jamais. Pourquoi ? Parce que nous dépendions de facteurs et de pressions extérieurs ? Non. Nous avons cru en nous-mêmes, en nos équipes, en nos capacités d’aller de l’avant. Et, nous l’avons fait. »

L’histoire aurait pu, effectivement, s’arrêter-là. Elle avait démarré dans de bonnes conditions en 2009, avec la fondation de Ucom. Elle est liée à celle d’Orange, ce mastodonte français des télécoms, le 8è mondial, qui a dû revendre la totalité des parts de sa filiale Orange Arménie en 2015. En novembre 2009, Orange, qui avait obtenu sa licence un an auparavant, déployait son réseau 2G et 3G+. Face à la concurrence, la couverture de 80% de la population n’a pas suffi pour rentabiliser ses investissements. Ses plus de 650 000 clients et la totalité de ses activités sont cédés à Ucom, en août 2015.

Le marché des télécoms en vive tension

« A son lancement, explique Ara, Ucom était un petit fournisseur de l’IPTV, d’internet et de téléphonie fixe. Il a grandi de façon significative. Puis, il y a eu la convergence du fixe vers le mobile. C’est à ce moment-là, où travaillant au sein du groupe Galaxy, l’actionnaire majoritaire, je suis devenu administrateur. » On connaît la suite, avec la démission des dirigeants. Les expériences professionnelles d’Ara au sein d’entreprises internationales comme PwC, ses responsabilités en tant que Directeur Financier et Directeur des Opérations au sein du groupe Galaxy lui ont donné certainement la colonne vertébrale suffisante pour prendre les rênes de Ucom, il y a un an.

Avec Beeline et Viva-MTS, ses principaux concurrents, Ucom remonte la pente. Sur ce petit marché de moins de 2,5 millions de consommateurs, la compétition est rude entre les opérateurs. Pour tirer son épingle du jeu, Ucom innove, investit, rationnalise et persiste dans son développement. Pendant un an le principal objectif du nouveau Directeur Général et de ses actionnaires était de limiter les effets de bord négatifs causés par le départ des dirigeants et d’une partie des équipes.  En devenant Directeur Général, Ara ne le savait pas, mais une autre bataille allait être menée contre les frères Yesayan.

En quittant Ucom, ces-derniers lancent dans la foulée un nouvel opérateur, AllNet, renommé TEAM OJSC. En juillet 2020, 4 mois après leur départ, ils obtiennent les autorisations de la Commission de la protection de la concurrence économique, pour acquérir et fusionner avec Beeline. Alors qu’ils avaient démarrer les négociations quand ils étaient encore chez Ucom. Le 29 octobre, l’acquisition est effective.

Ucom regarde vers l’avenir

« Aujourd’hui, le pire est derrière-nous, explique Ara. Nous nous tournons vers l’avenir. Nous avons reconstitué nos équipes, reconstruit la culture d’entreprise, restauré nos process métiers et techniques. La confiance avec nos clients et nos fournisseurs a été rétablie. » La société réalise, depuis peu, des tests pour multiplier la vitesse de connexion à internet par 8. Elle souhaite fournir à ses clients une nouvelle capacité de bande-passante de 1 giga-bit par seconde. « Nous avons, déjà, apporté au marché la 6è génération technologique de WI-FI. Nous proposons, aussi, des solutions Smart-Home dans tous les foyers de l’Arménie. De nouvelles offres vont arriver sur le marché. Enfin,

nous allons innover encore plus avec les dernières solutions technologiques en matière de réseau mobile. » En 2020, pour tous les opérateurs, à l’heure de la pandémie et de la guerre en Artsakh, les habitudes des utilisateurs ont été bouleversés. Cela a impacté l’usage des données mobiles, au profit du fixe. « Nous avons eu une baisse non-significative de notre chiffre d’affaires. Et, nous avons eu un résultat d’exploitation en hausse, malgré cet environnement. » Les équipes d’Ara Khachatryan ont réussi le tour de force de remettre Ucom sur pieds. Avec humour, il ne souhaite pas vivre les prochaines années, comme celle de 2020. Il semble avoir accompli les « 12 travaux d’Hercule ».

Au-delà de sa vie professionnelle haute en émotion, son autre challenge est d’équilibrer sa vie familiale. « Je souhaite passer plus de temps avec mon épouse et avec nos deux enfants. Ils m’ont beaucoup soutenu. Et, ils me soutiennent toujours, exclame-t-il. »

                                          

Antoine BORDIER

                                                                                                                                                     

LAISSER UN COMMENTAIRE

Tapez votre commentaire
Entrez votre nom ici

deux × deux =