A gauche Mgr Rey, lors des ordinations de 2021, à La Castille. En bas, Mgr Rey devant Mgr Aveline, futur cardinal, en 3è position, le 25 juin 2022 à Cotignac, lors de la Xème Journée Mondiale des Familles (Copyright des photos A. BORDIER)

Que s’est-il donc passé entre Rome et le diocèse de Fréjus-Toulon ? L’évêque du diocèse publie le 2 juin dernier ce communiqué laconique (extrait) : « Dans l’attente des suites de ces échanges en cours avec les dicastères romains, il a été demandé de surseoir aux ordinations diaconales et sacerdotales prévues fin juin. » Mgr Dominique Rey se relève vite et reprend le gouvernail. Enquête en eaux troubles ecclésiales.

« Rome ne s’attendait pas à ce que le peuple chrétien réagisse de la sorte », explique Marie (le prénom a été changé), une Toulonnaise qui a passé l’âge de la retraite. « Mgr n’est pas comme d’habitude. Il est moins en forme. Il est fatigué et surtout blessé. Mais il reste dans la paix. Il reconnaît qu’il a pris des risques, qui sont considérés à Rome comme des imprudences. Mais là, Rome se comporte brutalement », estime François, un Lyonnais, qui vient tous les mois passer quelques jours à Toulon.

Si Mgr Rey a été le premier à recevoir « le coup » de Rome, l’ensemble des diacres, des prêtres et des fidèles du diocèse l’ont, aussi, reçu. Lorsque le communiqué de Mgr Rey est paru, le 2 juin, c’est la consternation générale. Les médias de France et de Navarre ont changé leur une. Cette « suspension » tourne en boucle, et, en deviendrait presque le sujet du mois. Ce rififi fait beaucoup de bruit médiatique. Et, ce n’est pas fini.

La presse quotidienne locale est la première concernée. Var Matin publie plusieurs articles sur le sujet. La presse quotidienne nationale, comme Le Monde et Le Figaro, s’en empare. Bien entendu, dans la sphère médiatique chrétienne les journalistes des hebdomadaires Famille Chrétienne et France Catholique sont sur le pont. L’émoi national et local est profond.

Dans Le Figaro, Jean-Marie Guénois ne tourne pas autour du pont. Ce journaliste, véritable spécialiste de l’Eglise et des Religions, publie le 3 juin un article au titre ravageur : « L’effarante décision du Vatican envers le diocèse de Toulon ». Il y présente son analyse. Extrait : « De mémoire de théologiens et d’évêques, on n’a jamais vu dans l’Église catholique, une telle sanction. Car il faut bien appeler la « suspension » – ordonnée par Rome – des ordinations sacerdotales prévues le 26 juin dans le diocèse de Fréjus-Toulon, comme une sanction. C’est-à-dire, un moyen brutal d’imposer à l’évêque local, Mgr Dominique Rey, 69 ans, en charge de ce lieu depuis vingt-deux ans, un message romain. »

Dans Le Monde, Cécile Chambraud, écrit son article le même jour et parle d’une « injonction totalement inusitée venue de Rome est d’autant plus surprenante qu’elle intervient quelques jours à peine avant la messe d’intronisation des nouveaux clercs, qui a traditionnellement lieu autour du 29 juin, jour de la fête des apôtres Pierre et Paul. » A Rome, le Vatican est-il allé trop loin ? Lors de ce reportage, qui a duré, plus d’une semaine, le mot « disproportion » a été le plus usité pour qualifier une telle sanction.

Un évêque touché mais debout

Cette fois-ci, il ne blague pas comme d’habitude. C’est la sixième fois que nous le rencontrons en moins d’un an. La première fois, c’était autour d’Aymeric et de Jasmine, (lire notre article : Aymeric et Jasmine, des globe-trotters au service de l’Eglise et du bien-commun). La seconde fois, il nous avait mis sur la trace de Jean-Paul Gouarin (lire : Qui est le curé de Saint-Tropez ? (entreprendre.fr). Puis, avant de tourner la page de l’année 2021, il avait bien voulu répondre à nos questions sur les différents scandales de l’Eglise : Scandales au sein de l’Église : un évêque répond aux accusations. Enfin, nous l’avions retrouvé autour de la doyenne de l’humanité : La femme la plus âgée du monde est française. C’était, il y a deux mois. Mais, surtout, il nous avait reçu au sein même du Séminaire de La Castille, en février dernier : Château de La Castille : entre ciel, terre et vignes. Mgr Rey est aujourd’hui épinglé par Rome, le Pape François, et le Cardinal Ouellet, le Préfet de la Congrégation pour les Evêques.

Dans son évêché, les chants des cigales donnent le ton. La demeure a vieilli au fil du temps. Cette maison de maître de 3 étages flanquée d’une petite tourelle, invite à la contemplation. L’évêché accueille en son sein, une petite fraternité.  A côté, un immeuble abrite tous les services d’économat, de gestion et de communication du diocèse. Il y a même, aussi, les bureaux de la radio chrétienne nationale, RCF. Sans oublier, la petite chapelle privée de l’évêque, ouverte à tous ! Elle est simple, sobre et divine à la fois. Y règne le Berger des brebis et la Vierge à l’Enfant.

Son smartphone rivé à l’oreille, Mgr Dominique Rey répond en marchant sur le perron. Il a vu son agenda du mois de juin plus que bousculé. L’air marin est agréable. « Oui, je vais bien, mais cette épreuve était inattendue. Depuis, je reçois sans cesse des marques d’affection et de soutien. Mais, l’épreuve est là. Elle concerne toute l’Eglise de Fréjus-Toulon. Voir l’Eglise de France. Car en demandant la suspension provisoire des ordinations diaconales des 6 séminaristes et des ordinations sacerdotales des 4 autres, Rome suspend un peu une partie de la vie de l’Eglise dans le Var. Mais, elle continue par ailleurs. Vous voyez, j’ai confirmé beaucoup d’adultes et de jeunes dès le 5 juin (NDLR : au nombre de 167). Et, le 25 juin, j’irai de nouveau confirmer des jeunes. »

Posé, réfléchi, ses mots sont doux. Il n’est ni en colère, ni aigri par cette épreuve inimaginable. Il est blessé, comme amputé. « Oui, la Congrégation pour le Clergé, m’a demandé de surseoir aux ordinations. Rome s’inquiète au sujet de notre accueil des communautés nouvelles, et, des différentes sensibilités plus traditionnelles. Elle s’inquiète, aussi, au sujet du parcours de certains candidats au sacerdoce, qui ont eu d’autres itinéraires avant d’intégrer le Séminaire de La Castille. »

L’Eglise de France et le Séminaire de La Castille

Le recteur du Séminaire, le père Benoît Moradei, est touché, lui-aussi, par cette suspension. « Reprenez les réponses que j’ai, déjà, données aux autres médias. Je ne fais plus d’interviews. Désolé. » Visiblement atteint au coeur, le recteur est avec l’évêque aux avant-postes de cette grande épreuve, qui fait des remous.

Toute l’Eglise de France est concernée. Une partie est consternée. Après les séquences sur la pédophilie, sur la démission forcée du cardinal Barbarin, celle de l’ancien archevêque de Paris, Mgr Aupetit, sur l’interdiction du port de la soutane à ses séminaristes par le nouvel évêque de Toulouse, Mgr de Kerimel, etc., l’Eglise de France est entrée dans une séquence ressemblant aux 5 mystères douloureux (qui retracent la vie du Christ, de la trahison de Juda, à sa condamnation à mort, et, à sa crucifixion).

Le Séminaire de La Castille n’est plus sous les feux de la rampe des ordinations annuelles, qui faisaient la joie de son évêque, des familles concernées et de tous les fidèles. Il est sous d’autres feux. Les séminaristes, cette cinquantaine de jeunes hommes venant d’horizons divers, de France et de l’Etranger, ont décidé de donner toute leur vie à Dieu, en vue du sacerdoce. Là, leur vie semble sous le boisseau. Ils se posent un tas de questions.

La première question : Que s’est-il, donc, passé entre Rome et Toulon, pour que le Pape prenne une telle décision ? La deuxième question : les ordinations auront-elles lieu, si oui, quand ? Et la dernière serait : qu’allons-nous (les séminaristes), nous-mêmes devenir ? De quoi être ébranlé…

Mgr Rey se pose, aussi, des questions : « Cette suspension a été une stupéfaction. Pourquoi ne pas traiter au cas par cas le sujet, séminariste par séminariste ? A quelques jours des ordinations, cette décision est vécue comme une véritable sanction. C’est tout le processus de formation qui est remis en question, alors que le Séminaire a été fondé par mon prédécesseur, Mgr Madec. Beaucoup de vocations sacerdotales y sont nées. Aujourd’hui, cela ne veut pas dire que nos 10 séminaristes ne seront pas ordonnés. Car tout va être réexaminé en lien avec les Congrégations Romaines. »

D’une « visite fraternelle » à une sanction ?

Dans son communiqué du 2 juin Mgr Dominique Rey parle d’une « visite fraternelle » de Mgr Jean-Marc Aveline, qui a débouché sur cette sanction exceptionnelle. « Il y en a eu d’autres, dans d’autres diocèses », répond un prêtre du diocèse, qui a souhaité garder l’anonymat.  Il mentionne l’Argentine.

Odon Vallet, le célèbre historien des religions depuis 40 ans, évoque, lui, « le Chili et la Tchécoslovaquie, qui ont vu leurs ordinations totalement interdites pour des raisons ecclésiales et politiques. Là, il s’agit d’un évêque (NDLR : Mgr Rey) qui n’aurait plus la confiance de Rome, à cause de son ouverture à des candidats, dont le parcours est discutable. C’est un débat sur la reconnaissance des diplômes, des idées, et, sur l’obtention des visas. Ce n’est pas un hasard si l’archevêque de Marseille a été nommé Cardinal. Il s’entend très bien avec le Pape. Quand l’Eglise parle de « visite fraternelle », en réalité il faut comprendre une vraie mésentente entre Rome et Toulon. Mésentente qui peut paraître contradictoire au moment où le Pape appelle à l’ouverture, et, à se rendre aux périphéries. Ce que semble faire Mgr Rey. Le Pape est pressé de prendre ce genre de décisions, durant les probables derniers mois de son pontificat. »

Son commentaire est fort. Il perturbe un peu. Odon Vallet livre sans ambage son « opinion », qui reste une référence. Il espère une issue positive à cette affaire. Il évoque, étrangement, la fin proche du pontificat du Pape François. Serait-il prophète ? L’avenir nous le dira…

Quoiqu’il en soit, les décisions de Mgr Rey, pour répondre aux critères d’ajustement de Rome, ne se sont pas faites attendre. Il vient d’ordonner la fermeture du Monastère Saint-Benoît, dont le prieur était Alcuin Reid. Ce-dernier avait, déjà, été suspendu après avoir été ordonné prêtre de façon illicite, par un autre évêque.

Rembobinage du film

D’autres décisions devraient suivre. Pour essayer d’y voir clair dans ces eaux troubles, rembobinons le film de cette histoire varoise. Typiquement varoise ? Non, car le diocèse de Strasbourg, dont l’évêque est Mgr Luc Ravel, fait, lui, l’objet d’une Visite Apostolique, depuis le 27 juin. Cette fois-ci, l’affaire est beaucoup plus sérieuse, puisque c’est le Nonce Apostolique lui-même qui l’a annoncé.

Dans le Var, en janvier 2020, l’abbé Antoine Paul (son nom a été changé) adresse à Mgr Rey une lettre (que nous nous sommes procurés) dans laquelle il critique les décisions qu’il a prises, au sujet de certaines nominations au sein du Séminaire. L’évêque est critiqué pour sa « tendance », son virage, traditionnaliste. Dans la même lettre, qui aurait été rendue publique, et, qui a été envoyée directement au Pape François, l’abbé dit notamment : « Je sais bien que vous portez le souci des vocations et que vous êtes bien plus actif que d’autres, mais faut-il aller vers la facilité du moment en suivant une sensibilité traditionnaliste qui a le vent en poupe ? »

Premier acte : Le Séminaire aurait pris un virage traditionnaliste.

Deuxième acte : Mgr Rey demande à l’un de ses confrères au sein de la Conférence des Evêques de France (l’organe de gouvernance de l’Eglise) de venir « faire une visite pastorale du Séminaire ». Nous sommes en mai 2021, Mgr Sylvain Bataille est évêque du diocèse de Saint-Etienne. Il vient accompagner d’un dominicain, le Père Gilbert Narcisse. « Leur rapport a été plutôt positif », souligne Mgr Rey.

Troisième acte : A la fin de l’année 2021, l’évêque reçoit une demande du Dicastère de la Congrégation pour le Clergé (l’équivalent d’un ministère, dont le Préfet-ministre est Mgr Lazzaro You Heung-Sik, le 1er prélat sud-coréen à entrer dans la Curie Romaine) « pour faire une visite fraternelle ». Dans la lettre qu’il a reçue de Rome, son attention est requise au sujet de « la difficulté de certaines communautés, et, dans l’accueil ».

Quatrième acte : Mgr Aveline intervient au Séminaire de La Castille au début de l’année 2022.

Cinquième acte : Mgr Rey rencontre le Préfet du Dicastère de la Congrégation pour les Evêques, le cardinal Marc Ouellet (un cardinal canadien), fin mai 2022. Là, les propos du cardinal à l’endroit de Mgr Rey auraient été d’une autre teneur que la correction fraternelle. Vous connaissez la suite…  

Une Eglise de France en crise

Ce rififi ecclésial devient par moment inquiétant, en fonction des personnes rencontrées, qui ont peur de témoigner à découvert. Elles attendent, certainement, que la tempête s’apaise, et, que l’œil du cyclone passe son chemin. Cette tempête intervient au moment où l’Eglise de France est en panne de vocation. Dans l’Eglise de France, les ordinations 2022 ne vont pas dépasser le chiffre de l’année dernière. Ils étaient 130 prêtres, millésimés 2021. A La Castille, ce 27 juin 2021, ils étaient 6 à avoir été ordonnés prêtres et 3 à être devenus diacres en vue du sacerdoce.

L’Eglise de France, ce n’est pas un scoop, est en crise. Ce n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau, à l’instar du changement climatique, c’est que cette crise s’accélère. Ils sont, aujourd’hui moins de 7 000 prêtres, en dessous de l’âge de la retraite. Organisée en Provinces, au nombre de 15, en 107 diocèses et en 12 000 paroisses pour plus de 42 000 clochers, l’Eglise de France a de plus en plus de mal à recruter des vocations internes. Mgr Jean Legrez, archevêque d’Albi, l’explique très clairement : « Le problème n’est pas forcément celui des vocations sacerdotales et religieuses. Nous avons la chance d’en avoir cette année. Et, nous avons de belles communautés monastiques. Non, le vrai problème c’est qu’il faut ajouter à celui-ci, celui de la baisse de la pratique chez les fidèles. L’enjeu est là : maintenir la foi et la vie chrétienne dans les familles, source des vocations. Mon tracas, c’est de voir le peu de jeunes catéchisés. »

Cette année, l’archevêque va ordonner un nouveau prêtre, en la personne de Vincent Doat. Certains diocèses comme le diocèse de Marseille, de Besançon, de Belfort-Montbéliard, de Montauban, de Moulins, du Puy-en-Velay, de Saint Flour, etc., n’auront pas d’ordination sacerdotale. En tout, cela concerne plus du 1/3 des diocèses de France.

De son côté, le diocèse de Fréjus-Toulon fait exception. Avec près de 300 prêtres incardinés, pour moins de 200 paroisses, les statistiques du diocèse attirent les convoitises, les jalousies et les questions. Rappelons-le, cette année, Mgr Rey doit ordonner 6 nouveaux diacres, et, 4 nouveaux prêtres. Depuis, qu’il est évêque, depuis 2000, Mgr Rey a ordonné près de 200 prêtres et diacres. Il a confirmé des milliers de baptisés. De quoi susciter l’admiration, l’envie, les jalousies et les questions. Comment expliquer, en effet, qu’il soit critiqué pour son sens de l’accueil, lui qui est surnommé le « tradimastique » (le traditionnel et le charismatique) ?

Et, concernant les candidats étrangers, il est étonnant qu’il soit retoqué sur le sujet de l’accueil au moment où l’Eglise de France accueille près de 2000 prêtres étrangers (venus principalement d’Afrique).

Et demain ?

Du côté de Mgr Legrez, l’archevêque d’Albi, ancien enseignant au Séminaire de La Castille « n’a pas d’information sur le sujet de la suspension des ordinations. C’est grave, mais les solutions existent. » Mgr Rey, lui, est au travail pour répondre, au plus vite, à cette épreuve. Son smartphone n’arrête pas de sonner. Il n’a pas changé de cap : « celui de la mission ». Il doit, cependant, agir très vite et élaguer certaines branches de son arbre, qui poussait peut-être trop vite.

Le risque, finalement ? « Que les ordinations n’aient jamais lieux et qu’il soit poussé à la démission… Ou au contraire qu’il réponde aux demandes de Rome. »

L’enquête en eaux troubles de la French Church Riviera est à suivre…de près. Comme celle, déjà en cours, qui concerner le diocèse de Strasbourg.

C’est certain, maintenant : l’été sera chaud en France, orageux, même !

A l’heure où nous bouclons, Mgr Dominique Rey vient d’adresser une lettre aux fidèles de son diocèse, dont voici un extrait : « Pour ma part les prochaines semaines seront mises à profit pour réfléchir à améliorer différents axes de gouvernance dont notamment trois qui me tiennent à cœur :

  • Renforcer les modalités de suivi des différentes communautés accueillies. Nous disposons depuis 2 ans d’une charte Saint Léonce qui développe les conditions d’accueil et de suivi de nos prêtres et communautés et dont il convient d’accompagner la mise en œuvre.
  • Fluidifier les relations entre les différentes sensibilités liturgiques, travailler à l’unité et à la communion autour du Magistère de l’Église.
  • Renforcer par une présence fraternelle plus grande de ma part, le travail accompli par les 250 prêtres qui œuvrent pour l’animation pastorale de notre Diocèse. Dans cette perspective, nous allons organiser un grand cycle de visites pastorales sur tout le territoire du Var qui se déroulera à partir de la rentrée prochaine. »

Pour en savoir plus sur le diocèse : www.frejustoulon.fr
Pour en savoir plus sur le séminaire : www.seminaire.frejustoulon.fr

Antoine BORDIER

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