Le journaliste et chroniqueur n’a rien perdu de sa vivacité d’esprit et de son franc-parler. Le fondateur du Quotidien de Paris et actuel directeur du théâtre de Poche-Montparnasse estime que la crise des « Gilets Jaunes » dissimule un besoin d’ordre et de conservation.

Avez-vous vu venir le mouvement des « Gilets Jaunes » ?

Philippe Tesson : Je ne vais pas avoir l’outrecuidance et le ridicule de vous répondre que j’avais prévu depuis longtemps qu’à partir de novembre 2018 tous les samedis dans les grandes villes de France quelques milliers de nos compatriotes se réuniraient pour exprimer leur mécontentement et créer le désordre.

En revanche, cela ne me gène pas d’affirmer que notre pays est depuis quelque temps menacé d’exprimer de manière assez vigoureuse son inquiétude et ses revendications devant l’évolution de la situation politique et sociale.

Il ne fallait pas être grand clerc pour en être conscient, surtout de notre part, à nous, journalistes, dont la fonction est d’analyser les mouvements de l’opinion.

Cela relève de notre fonction et de notre métier. Il est clair que depuis quelques années, les conditions de vie du peuple français se sont dégradées et que les réponses des dirigeants politiques à cette évolution n’ont pas été à la mesure des attentes populaires.

Comment analysez-vous ce mouvement à l’ampleur inédite ?

Il s’agit d’une réaction inévitable intervenant à un moment agité de l’histoire. Notre siècle a connu quelques séquences de nature révolutionnaire, soit dans les événements tragiques qui l’ont secouée, soit dans les bouleversements structurels que l’on sait, je pense aussi bien au domaine technique, scientifique, économique, que biologique etc…

Cette analyse est banale. Les mouvements auxquels nous assistons aujourd’hui, notamment dans les vieux pays démocratiques comme le notre, ne sont que les effets de cette évolution. Ils participent à la fois d’ une inquiétude d’ordre économique et sociale et d’une angoisse relative à l’avenir du monde.

Est-ce pour autant une amorce de révolution ?

Nous ne vivons pas vraiment une révolution. Pour nous en tenir à la France je n’y crois pas. Les caractères historiques de la révolution ne sont pas rassemblés dans ce qui se joue actuellement.

Depuis deux siècles, notre pays a progressivement, soit par secousses soit par étapes pacifiques, adapté aux circonstances ses structures et ses modes de vie sans qu’il lui fût réellement nécessaire de recourir à des formes révolutionnaires.

La crise que rencontre actuellement la France se limite essentiellement à mes yeux à un divorce profond entre le peuple et le pouvoir politique. C’est une crise du système démocratique à laquelle s’ajoute subsidiairement, une crise morale. Nous vivons un réel problème d’autorité.

Cette situation tient à de nombreux facteurs qui sont tous aggravés à la fois par une peur de l’avenir et à un attachement excessif au passé. Notre pays est profondément conservateur, beaucoup moins soucieux de tout détruire que de protéger ce qu’il a gagné depuis deux siècles de luttes sociales.

Il ne faut pas confondre révolution et révolte. Toute révolte devant l’injustice et l’inégalité n’est pas révolutionnaire, les évènements actuels nous le montrent.

C’est aussi une révolte contre les élites…

Nous ne vivons pas une révolution et je ne crois pas qu’il y en aura, dans la mesure où les caractères historiques de la révolution ne sont pas rassemblés.

Le mouvement des Gilets jaunes témoigne d’une angoisse et une peur de l’avenir toute à fait cohérente. Il exprime l’attente d’une réponse des politiques aux angoisses du peuple. Les citoyens ne comprennent plus ce qui se passe et attendent que les politiques leur expliquent. Mais depuis près d’un demi-siècle, les politiques n’ont rien expliqué au peuple et l’ont entretenu dans un confort, en apportant une réponse positive à la plupart de ses revendications les plus folles.

Il y a une compétence intellectuelle des politiques mais un appauvrissement des idées : le peuple n’est pas en capacité d’inventer ce qui va se passer, tandis qu’on assiste simultanément à une crise des élites. C’est finalement assez compréhensible du fait de la complexité de la situation. Au-delà des crises de nature métaphysique, il existe une impatience manifeste devant une inégalité confondante. Il n’est pas question de tout détruire mais de protéger ce que l’on a gagné depuis un siècle ou deux au cours des luttes sociales légitimes du XIXème siècle.

Il existe l’attente d’une récompense à la mesure de la contribution que chacun de nous a apportée. Il s’agit d’une révolte devant l’injustice, mais toute révolte devant la justice n’est pas révolutionnaire. Elle peut paradoxalement être conservatrice — cela n’est pas incompatible ni contradictoire.

Les Gilets jaunes n’ont pas vocation à prendre les armes pour décapiter les élites. Je le répète, ce mouvement témoigne d’un désir de confort, d’égalité et de justice en même temps qu’il exprime une peur de l’avenir et de l’inconnu. Mais il ne met pas en question les valeurs qui fondent notre culture et notre histoire.

Jusqu’où un tel mouvement peut-il aller ?

La nature a horreur du vide. Après s’être emballé, le pays se trouve aujourd’hui dans un vide politique qui selon moi va céder la place à une normalisation positive.

Il en va souvent ainsi en France : après un épisode de révolte excessive, un retour à l’ordre dont la démocratie tire profit. En la circonstance présente, je n’exclue pas un retour à la sagesse.

Comment sortir politiquement de cette situation ?

Il existe peu d’ exemple dans l’ histoire de ce pays qui montre que l’anarchie ait survécu au temps. Je suis plus soucieux s’agissant du long terme que du court terme. Les révolutions auxquelles nous avons assisté au XXe siècle sont d’une portée considérable.

Bien peu, à l’exception de la Renaissance ont été aussi fortes. Mon jugement prospectif n’est pas à la mesure de l’avenir de problèmes d’une portée aussi considérable que par exemple l’écologie.

Je veux simplement dire que j’ai le sentiment que nous entrons dans une période de transition propre à donner à nos gouvernants les moyens d’affronter ces enjeux considérables. Ces moyens sont d’ordre politique et répétons-le, ils ressortissent à l’autorité.

Et je crois sentir que cette prise de conscience gagne des points dans l’opinion, et je m’en réjouis. La nécessité est dans l’institution d’un nouveau rapport entre le pouvoir et l’opinion, ce qui suppose une prise de conscience par les élites de leur responsabilité en même temps que l’affaiblissement de la démocratie d’opinion.

La démocratie est-elle encore une réalité ou est-on en train de glisser vers une ochlocratie ?

Oui la démocratie est encore une réalité. Nonobstant le problème de l’autorité que je viens d’évoquer se pose en France un problème que j’appellerai ici celui de la disqualification.

C’est l’un des aspects négatifs de la démocratie d’opinion. N’importe qui aujourd’hui se croit autorisé à dire n’importe quoi et à faire n’importe quoi. La légitimité a perdu son sens.

Certains responsables politiques prônent l’instauration d’une VIe République. Qu’en pensez-vous ?

Il n’est pas concevable de rester éternellement sous la Ve République. Cependant, un changement de république n’implique pas nécessairement une révolution.

Quel bilan dressez-vous des deux années du quinquennat Macron ?

Macron a une intelligence supérieure à la moyenne mais un rapport à la réalité très relatif. Il a été élevé dans les anciens schémas intellectuels, sociaux et culturels. C’est un enfant gâté, pertes et profits réunis.

Macron est un produit intellectuel de qualité à qui on a appris à bien penser. Nous sommes typiquement dans le cadre d’un produit de la Renaissance à la française qui a perduré durant cinq siècles.

Il en est également l’image physique, avec un vrai sens théâtral, et une représentation de soi-même millimétrée. Il est un produit intellectuel superbement abouti.

Son avenir politique est-il compromis par la crise actuelle ?

On pouvait l’imaginer terminé en décembre 2018, mais il a repris la main, et l’histoire des Gilets jaunes pourrait bien finir en quenouille. Ce mouvement était compréhensible, mais il n’était pas vraiment adulte.

J’imagine tout à fait Macron affronter Le Pen dans un combat assorti d’épisodes qui sur le champ des temporalités très courtes donneront des illusions aux uns et aux autres.

Décidément, rien n’est vraiment achevé dans ce pays. Il est miraculeux que la France soit aujourd’hui au 6ème rang des pays industrialisés. C’est profondément injuste, d’autant que nous n’avons guère été exemplaires d’un point de vue moral. Nous n’avons pas toujours mérité ce que nous sommes. Mais en général, les êtres humains ont-ils mérité ce qu’ils sont ?

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